avril 2, 2023
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Emmanuel Macron change tout. Vive la Francafrique

L’Afrique a connu toutes les formes de domination et humiliation possibles (l’esclavage, la colonisation). Les époques s’enchainent et les dominations aussi. Les décenniesse suivent et se ressemblent. Les dirigeants se suivent et se ressemblent également. Les rapports de force n’ont jamais changé. Tout ce qui a changé c’est la « forme de la domination » (politique, économique, culturelle). Il en est ainsi du concept de la « Francafrique ».

Mais qu’est-ce que la Francafrique ?

Il faut noter qu’il n’est pas facile de définir ce terme. Car, il est non seulement évolutif mais surtout complexe. Cependant, une chose est certaine. Ce dernier a inévitablement une connotation négative. L’expression « Françafrique », généralement connotée péjorativement, désigne une relation qualifiée de néocoloniale par ses détracteurs, entre la France et d’anciennes colonies en Afrique subsaharienne sur les plans économiques, monétaires, diplomatiques ou militaires.

Initialement utilisé par des intellectuels français pour défendre l’idée que la puissance française après la seconde guerre mondiale devrait s’appuyer sur une forme renouvelée de son empire colonial en Afrique, le terme est devenu par la suite un concept d’analyse critique de la politique française sur le continent, avec la complicité des élites locales, suite aux travaux de François-Xavier Verschave et de l’association Survie.

L’usage du néologisme Françafrique, avec un sens péjoratif, s’est développé après la parution en 1998 du livre de François-Xavier Verschave (1945-2005), « La Françafrique, le pluslong scandale de la République », ainsi que sous l’impulsion de l’association Survie, dont l’auteur fut l’un des membres fondateurs, pour dénoncer la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies africaines ainsi que dans quelques autres pays du continent.

Le terme Françafrique désigne l’ensemble des relations entre la France et ses anciennes colonies africaines pour en dénoncer le caractère ambigu et opaque. Elle serait constituée de réseaux d’influence et de lobbies d’acteurs français et africains intervenant dans les domaines économique, politique et militaire pour détourner à leur profit les richesses liées aux matières premières ainsi que l’aide publique au développement.

« La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés. Le système, autodégradant, se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie. Le terme évoque aussi la confusion des genres, une familiarité domestique louchant vers la privauté. »

Ce système trouve son origine avec la mise en place à l’Élysée d’une cellule aux affaires africaines, mise en place par le général de Gaulle, avec à sa tête Jacques Foccart (1913-1997), surnommé « Monsieur Afrique ». Le concept prête à la France une attitude néocolonialiste envers ses anciennes colonies devenues indépendantes.

« A partir du tournant des années soixante, un système a été mis en place pour continuer à opprimer les pays africains qui venaient d’accéder à leur indépendance vis-à-vis de la France. Ce système est constitué par des réseaux qui ont été développés et entretenus pour continuer comme avant. C’est la suite de la colonisation qui se poursuit sous d’autres modes. Or, le système de la colonisation était quand même bel et bien le système d’appropriation des richesses de l’Afrique par des étrangers. Et on a toujours continué, en s’alliant avec un certain nombre de responsables africains : ce sont les amis de la France… » Il s’accompagnerait d’un processus de sélection des dirigeants africains et de soutiens apportés à des dictateurs, au moyen d’interventions militaires, de la guerre, d’éliminations, de fraudes électorales, etc., que ces actions soient avérées ou pas.

Mais le terme aurait été utilisé pour la première fois par le journaliste français Jean Piot dans le journal l’Aurore le 6 juin 1945 d’abord, où « la cohésion du bloc France-Afrique » est présentée comme fondamental à la puissance française, puis le 15 août 1945 où le journaliste propose la création d’un système comparable au Commonwealth du Royaume-Uni avec ses anciennes colonies, qu’il propose d’appeler « Françafrique ». Le journaliste Thomas Deltombe, qui a révélé cette généalogie dans le livre « L’Empire qui ne veut pas mourir – une histoire de la Françafrique » indique aussi la « co-paternité » du député français Jacques Bardoux qui défend d’abord dans l’Événement le 20 novembre 1954 puis à d’autres occasions « la France-Afrique » comme aspect important de la puissance française.

Par ailleurs, il convient de souligner que « la Françafrique a su évoluer intelligemment, elle s’est mis une belle cravate par souci de respectabilité mais, dans le fond, rien n’a changé. Et pourtant chaque nouveau locataire de l’Élysée tient à annoncer solennellement que la Françafrique, c’est fini ! »

En tout état de cause, ce concept apparait comme la dissimulation et la persistance du néocolonialisme français en Afrique. Elle désigne une domination à caractère politique, économique, militaire et culturelle, dont la France dispose sur les appareils d’États de son « giron africain ».

La dimension politique

La politique française en Afrique, est fondée sur le « foccartisme », du nom du plus proche collaborateur du général de Gaulle: Jacques Foccart. Foccart avec le titre officiel de secrétaire général de l’Élysée chargé des affaires africaines et malgaches était le grand ordonnateur « occulte » de la politique africaine de la France. Pendant près de 40 ans depuis sa nomination en 1960 à la tête de ce qui deviendra par la suite la cellule africaine de l’Élysée, jusqu’à sa mort en 1997, Jacques Foccart organisera en dehors de tout contrôle parlementaire ou gouvernemental, les rapports personnels entre les chefs d’États français et les présidents africains.

Le « foccartisme » désigne donc un système de domination visant à placer de fait les ex colonies françaises d’Afrique sous la tutelle politique de Paris. Cela va consister à placer à la tête des États africains nouvellement indépendants des amis de la France. C’est-à-dire des dirigeants dociles et soumis aux intérêts de la France. Les autres, ceux qui proposent un avenir autre que la soumission à leur peuple à savoir les leaders indépendantistes africains seront pourchassés, tués ou neutralisés (la chasse aux africains progressistes était une des obsessions de Jacques Foccart). C’est donc un système qui a été pensé et mis en œuvre pour tuer dans l’œuf toute velléité d’indépendance (Diop et al. 2005).

Voilà pourquoi certains comme le journaliste et économiste François-Xavier Verschave, ont pu dire que la France mène en Afrique « une diplomatie sans honneur et sans scrupule »(Verschave, 1998). Les exemples relativement au sort réservé aux leaders africains qui s’opposaient  à ce système sont multiples.  

La dimension économique

La Françafrique, c’est aussi et surtout une domination économique, polarisée sur 1’accaparement de quatre rentes principales : les matières premières, l’aide publique au développement, le Franc CFA Communauté» Financière d’Afrique), et les situations de monopoles dont disposent les entreprises françaises sur les marchés des ex colonies. D’abord en ce qui concerne 1’accaparement de la rente des matières premières, c’est ce que la plupart des auteurs désignent sous le titre de « pillage du tiers monde » .

Il s’agit d’une mainmise de la France sur les ressources naturelles de ses ex colonies. Nous parlons de main mise car la France grâce à la complicité des régimes amis qu’elle a placés à la tête de ces États, va se voir attribuer des droits de forage et des concessions minières à des conditions « sans pareilles ». Ce qui lui permettra d’exploiter à « vil prix », les ressources et matières premières de ses ex colonies. C’est le cas pour le pétrole gabonais, l’uranium nigérien, le café et le cacao ivoirien, le coton de toute la bande sahélienne, le bois camerounais, etc. (Glaser et Smith, 2005). Comme l’a révélé Eva Joly, qui a été la principale juge en charge de « 1′ affaire Elf» : la politique française en matière d’exploitation des ressources naturelles de ses ex colonies est « un vaste réseau de corruption institutionnalisé ».

Ensuite, s’agissant de l’Aide Publique au Développement (APD), qui a pour but en principe de transférer des moyens (financiers et techniques), pour arriver rapidement à un décollage économique des pays du tiers monde, force est de constater que c’est un mécanisme de pression et de corruption.C’est un mécanisme de pression parce qu’elle permet à la France de garder le contrôle sur son « pré carré ».

À ce propos Thomas Sankara disait : « il est normal que celui qui vous donne à manger, vous dicte également ses volontés ». C’est aussi un mécanisme de corruption qui fonctionne exactement comme l’a expliqué José Arthur, cité par François Xavier Verschave: «l’APD consiste à prendre l’argent aux pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres […], et c’est parce que ces riches des pays pauvres en rendent une bonne part aux riches des pays riches, qui organisent l’opération».

Parlant du Franc CFA, c’est « 1′ assurance tout risque en matière de finance de la Françafrique ». C’est un héritage colonial, qui n’a pas d’équivalent dans le monde. Le Franc CFA est un système monétaire et économique qui lie à la France, quinze pays à travers trois zones monétaires : huit pays de 1′ Afrique de l’Ouest au sein de l’UEMOA, six pays de l’Afrique Centrale au sein de la CEMAC, et les Comores. Ce système obère la souveraineté économique de ces pays, qui doivent déposer 50% (et même 65% pour les Comores) de leur réserve de change sur un compte d’opération au Trésor public français, prétendument en contrepartie de la garantie apportée par la France à la convertibilité de la monnaie. Il est donc à souligner que le Franc CFA est une tutelle monétaire et économique qui renforce la tutelle politique de ce système.

En ce qui concerne les rentes de « monopoles » que détiennent les entreprises de la France sur les marchés de son« pré carré », il faut noter que les entreprises privées et publiques françaises sont les principaux maîtres à bord sur le marché des ex colonies. Ces entreprises dont par exemple: CFAO, TOTAL, EDF, Suez, Bolloré, Orange, etc., vont réussir grâce à des accords commerciaux préférentiels, et au maintien dans les jeunes États d’une fiscalité particulièrement favorable à réaliser des profits considérables à des niveaux inconnus sur leur propre territoire. A cela on peut ajouter la dimension militaire et culturelle. Au regard de ce qui précède, on peut facilement comprendre pourquoi toutes les promesses consistant à mettre fin à ce système n’ont jamais abouti.Même si, le patron actuel de l’Elysée se dit déterminer pour un « changement de regard.»

Emmanuel Macron. Grandes annonces et « poudre de perlimpinpin »

Il importe de rappeler que le prédécesseur de Macron promettait aussi le changement ou la « rupture ». C’est d’ailleurs une sorte de « seconde nature » pour chaque locataire de l’Elysée. En effet, François Hollande déclarait lors de son discours à l’Assemblée nationale sénégalaise que « l’époque de la Françafrique était terminée ». Il mettrait désormais la France et l’Afrique sur un même pied d’égalité en affirmant une collaboration fondée sur le respect mutuel, la clarté et la solidarité. Finalement, le constat est amer, en toutcas pour l’Afrique.

Le 7 mai 2017 Emmanuel Macron a battu avec 65,5 pourcent des suffrages exprimés la candidate du « Front National » Marine Le Pen (34,2 pourcent) lors du seconde tour des élections présidentielles. La victoire d’Emmanuel Macron représente un signe d’espoir et un changement de génération dans la politique française sur lequel le continent africain pourrait profiter. Il est attendu du nouveau président qu’il négocie sur un pied d’égalité avec les pays africains et qu’il réduise l’ingérence ressentie de la France dans les affaires africaines : bref, d’abandonner le principe peu apprécié de la « Françafrique ».

Opération réconciliation et reconquête…

Il faut rappeler que deux mois avant le premier tour de l’élection présidentielle française, les équipes de l’Élysée ont fourni aux journalistes un document dressant le bilan de la politique africaine d’Emmanuel Macron. Ce mémo de cinq pages, intitulé « La construction d’un nouveau partenariat avec l’Afrique », se compose de trois parties : « I. Affronter les pesanteurs pour permettre une nouvelle relation » ; « II. Une nouvelle alliance avec l’Afrique » ; « III. Une action tournée vers la jeunesse d’Afrique et de France, notamment ses diasporas ». Conçu pour prémâcher – et bien sûr orienter – le travail des rédactions, ce texte en style quasi télégraphique propose une longue énumération, sans aucune explication ni contextualisation. Or c’est entre les lignes que se logent les faux-semblants et dans les omissions que se glisse une subtile réécriture de l’histoire.

Emmanuel Macron s’intéresse beaucoup au passé notamment à celui du RWANDA, qu’il entend « dépasser », et à la mémoire, qu’il entend « apaiser ». D’entrée de jeu, le mémo de l’Élysée s’intéresse à un des sujets les plus symptomatiques des relations franco-africaines, le dossier « rwandais »,rappelant le travail de la commission présidée par l’historien Vincent Duclert mise en place en avril 2019 pour établir, à partir des archives officielles, les responsabilités de la France dans le génocide des Tutsis du Rwanda en 1994.

Alors que les universitaires et des militants travaillent sur ce dossier depuis un quart de siècle, et font pression depuis des années pour que la France reconnaisse sa responsabilité, la commission Duclert confirme certaines accusations portées contre la France, dont les « responsabilités », note-t-elle, sont « lourdes et accablantes ». Mais prétextant que les dirigeants français de l’époque n’avaient pas manifesté d’« intention » d’aider les génocidaires à perpétrer leur crime, la commission se fait juge pour disqualifier, sans base juridique solide, toute accusation de « complicité ».

Ce bilan en demi-teinte – responsabilité sans complicité – tombe à point nommé puisque le rapprochement diplomatique en cours entre Paris et Kigali est conditionné par le président rwandais, Paul Kagame, à une forme de reconnaissance des responsabilités françaises dans le génocide de 1994. Tandis que le président français regarde le Rwanda comme un allié important dans sa géostratégie africaine et comme un marchéprometteur pour les entreprises tricolores.

En outre, dans son bilan, l’Élysée se targue d’un « changement de regard », une sorte de grand ménage qui permettrait d’établir une « nouvelle alliance » avec les « partenaires africains ». On constate pourtant la permanence d’un certain paternalisme et d’une arrogance des autorités françaises à l’égard des dirigeants africains, mais aussi le maintien des piliers institutionnels de la relation franco-africaine, tout droit issus de l’époque des indépendances.

Sur le franc CFA, monnaie héritée de la colonisation pour quinze pays d’Afrique (en comptant le franc comorien), le président Macron a affirmé fin 2019 que le temps était venu de « larguer les amarres ». Il l’a fait à Abidjan où, au côté de son homologue ivoirien, Alassane Ouattara, il est venu en personne annoncer une réforme du fonctionnement des institutions monétaires pour huit pays d’Afrique de l’Ouest – un symbole de dépossession de souveraineté pour un instrument régalien comme la monnaie. Avec un calcul cynique puisqu’il s’agissait simplement de « mettre fin aux aspects les plus symboliques et les plus irritants du franc CFA », comme l’ont résumé la sénatrice Nathalie Goulet et son collègue Victorin Lurel en s’en félicitant, dans un rapport parlementaire de septembre 2020.

La réforme, en supprimant la centralisation partielle des réserves de change des pays concernés (remplacée par une obligation de transmission d’informations) par le Trésor français et en renonçant aux sièges réservés à des administrateurs français au sein de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (mais en conservant un mécanisme plus discret d’ingérence dans ses structures de gouvernance), vise seulement à éteindre l’incendie de la contestation populaire croissante dont cette monnaie est la cible, en Afrique, depuis plusieurs années. Signe que les grandes annonces n’ont accouché que de petites mesures, le mémo de l’Élysée ne consacre que trois lignes à ce dossier stratégique (trois fois moins qu’au programme de Volontariat international…).

Sommet de Montpellier : nouveau départ pour « une nouvelle coopération » ?

Le président français Emmanuel Macron a ouvert, le 8 octobre 2021, à Montpellier, le 28ème Sommet Afrique- France. Nouveau format, nouvelles générations de diasporas africaines, lors de ce Sommet, le président français a plaidé pour un nouveau cadre pour le partenariat entre l’Afrique et la France. Une nouvelle coopération autour d’enjeux tels que l’innovation, l’économie, la culture, le sport ou, encore, la démocratie Le Sommet Afrique-France c’est avant toutl’image du plus jeune chef d’Etat de la Vème République française s’adressant « sans filtre » aux nouvelles générations de diasporas africaines. En plaçant ce Sommet sous l’angle du renouvellement générationnel, le président Macron semble rompre avec la vieille et peu reluisante photographie post-coloniale des rapports entre la France et l’Afrique, nommée Françafrique.

Depuis son arrivée au Palais de l’Elysée, le Président français n’a cessé d’affirmer sa volonté de renouveler sa stratégie en matière de politique africaine et marquer une rupture avec l’Ancien monde. Les différentes initiatives poussées lors de son quinquennat, fin de l’opération Barkhane ; Sommet Afrique-France ; restitution des œuvres d’art du royaume d’Abomey au Benin ; forum économique Ambition Africa ; conférence internationale pour la Libye, entrée au Panthéon de Joséphine Baker, première femme afrodescendante, etc. démontrent qu’Emmanuel Macron cherche à créer une nouvelle dynamique.

Le locataire de l’Elysée souhaite insuffler un nouvel élan économique, culturel, diplomatique avec l’Afrique et lesdiasporas africaines. Une nouvelle relation qui serait selon la vision du chef de l’Etat français basée sur la promotion d’un universalisme où les sociétés civiles sont motrices et actrices de leur avenir. Les multiples initiatives d’Emmanuel Macron en matière de politique africaine ne sont pas dénuées de sens. Elles interviennent dans un contexte de politique nationale marqué par la recrudescence du thème de l’immigration africaine et un contexte international où l’Afrique est le terrain d’une nouvelle compétition géopolitique avec la présence de puissances telles que la Russie et la Chine. Mais, surtout, celles-ci interviennent dans un contexte où la présence française est de plus en plus contestée en Afrique subsaharienne notamment. Ces différentes initiatives font partie d’une stratégie globale de reconquête géopolitique pource dernier.

« Tout changer pour que rien ne change ».

Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron revendique d’avoir mis fin à la Françafrique. Les actes posés durant sa présidence, vantés par ses proches comme des actes de « disruption», sont pourtant loin de révolutionner la politique africaine de la France, qui s’adapte plutôt au contexte.Pourtant, à condition de dépasser les apparences trompeuses de cette communication politique, on constate que ces cinq années ont permis de faire évoluer – une nouvelle fois – les institutions et relations qui structurent la Françafrique, mais sûrement pas d’en « sortir ».

Cela concerne autant l’aspect économique, militaire que l’Aide Publique au Développement (APD). En renforçant le rôle de l’Agence française de développement comme opérateur central de l’APD tricolore, la continuité l’emporte nettement sur la « rupture » tant de fois annoncée. Le président a vanté en février 2022 « un vaste processus de réflexion sur la sémantique » engagé par l’AFD, dont le pouvoir français veut changer le nom mais aussi l’image de bras armé financier de l’influence française. Il s’agirait de mettre en avant l’idée de « partenariat », c’est-à-dire « faire avec » plutôt que « faire pour ». L’idée est aussi vieille que les notions de « coopération » et de « codéveloppement », et la formule ne fait que recycler la métaphore utilisée depuis des décennies par les professionnels du développement, qui jurent vouloir aider les bénéficiaires à « fabriquer une canne à pêche » plutôt que de leur « donner du poisson ».

L’AFD, qui se targue sur son site internet d’être « la plus ancienne des institutions de développement au monde », a en réalité changé de nom quatre fois depuis la création de son ancêtre en 1941. Si le mémo de l’Élysée jure vouloir « repenser le logiciel de l’aide publique au développement », rien ne vient étayer cette profession de foi. Tout indique au contraire que la politique mise en œuvre par l’AFD continuera de répondre à une double injonction, souvent contradictoire : d’une part favoriser un processus de développement d’activités économiques pour les habitants du pays d’intervention et, d’autre part, défendre des parts de marché pour les entreprises françaises dans ce même pays.

Par ailleurs, relativement à l’aspect militaire, il n’y a en vérité rien de nouveau non. En effet, en juin 2021, face à une contestation croissante de l’opération Barkhane (déployée au Sahel depuis 2014, dans le prolongement de l’intervention au Mali en 2013) à la fois dans plusieurs pays du Sahel et en France, où l’opposition politique commençait à s’insurger du nombre de militaires français tués, Emmanuel Macron annonça la « fin » prochaine de Barkhane « en tant qu’opération extérieure ».

Dans le même sillage, à la veille de sa tournée sur le continent, le locataire de l’Elysée a promis « un effort accru de la France en matière de formation et d’équipement ». En affirmant que l’Afrique de ne devait plus être « pré carré », annonce dans la foulée « une diminution visible » des effectifs militaires français sur le continent et plaide pour une relation « équilibrée » basée sur des « investissements » plus que sur des aides. Par conséquent, sur le plan militaire, « la transformation débutera dans les prochains mois avec une diminution visible de nos effectifs et une montée en puissance dans ces bases de nos partenaires africains. Demain, notre présence s’inscrira au sein de bases, d’écoles, d’académies qui seront cogérées, fonctionnant avec des effectifs français qui demeureront mais à des niveaux moindres et avec des effectifs africains et qui pourront accueillir (…) d’autres partenaires ».

En réalité, cette annonce concernant la transformation des bases militaires françaises en académies dans le cadre de partenariats militaires opérationnels n’est pas aussi neuve que les autorités françaises, par la voix du président de la République, semblent vouloir le faire croire. « En effet, cette approche, notamment parce qu’elle se réfère à des dispositifs de formation et d’équipement, rappelle véritablement la politique qui a été menée par la France à la fin des années 90 et au début des années 2000, consistant à mettre sur pied ce qui a été appelé des écoles nationales à vocation régionale, ENVR… Ces écoles nationales à vocation régionale accueillent ainsi depuis plus de 20 ans, des élites militaires africaines qui sont formées sur différentes spécialités, qu’il s’agisse de maintien de la paix, comme par exemple au Mali, qu’il s’agisse de l’infanterie comme par exemple à Thiès. Ce sont des dispositifs qui ont depuis la fin des années 90, l’ambition d’africaniser la sécurité. On voit donc très bien que l’on n’est pas véritablement dans de l’innovation.»

Il est clair que « l’insistance placée tout d‘abord sur la formation est problématique dans la mesure où, si le bilan et les leçons tirés de l’opération Barkhane, à travers son succès mitigé ou ses échecs plus évidents, ne fait pas de doute, le bilan de la coopération militaire et de défense lui-même n’est pas véritablement établi.

Or, la situation des armées africaines au début de la crise sahélienne aurait appelé une remise en cause de ce dispositif de formation. Or, il n’en a rien été et les concepts notamment véhiculés dans le cadre de ces centres de formation soutenus par la France, démontrent que l’approche française, comme celle d’ailleurs de la plupart des partenaires internationaux, qu’ils soient multilatéraux, qu’ils soient occidentaux ou qu’ils soient russes, cette approche donc incite à faire le constat d’une inadaptation totale des concepts de sécurité importée qui se révèlent absolument inaptes à répondre au type de conflictualité que l’on trouve sur le continent africain ».

Rencontre ou mise en scène avec « la jeunesse africaine » ?

En octobre 2021 comme précédemment mentionné, l’Elysée n’a en effet pas invité les chefs d’Etat africains, déjà venus en France cinq mois plus tôt pour un sommet (parisien !) sur « le financement des économies africaines ». Il s’est plutôt arrogé le droit de convier de supposés représentants de la jeunesse africaine et de la diaspora (on peut croire en la bonne foi de certains jeunes présents). Avec l’aide de l’historien et philosophe Achille Mbembe, devenu en quelques mois le représentant du bilan africain d’Emmanuel Macron, les autorités françaises ont mis en scène un débat dit « sans tabou » entre le Président et une poignée de jeunes sélectionnés pour leur profil adapté à l’exercice.

L’Elysée les a d’ailleurs qualifiés de « pépites », sans s’alarmer de la prétention profondément coloniale qu’affiche l’Etat français en désignant qui serait – et, par opposition, qui ne serait pas – digne d’un tel compliment et en considérant que le débat entre la France et l’Afrique doit désormais se faire en présence d’un unique Président, seul à incarner la relation.

Choisir et promouvoir ses interlocuteurs au sein des futures élites africaines est, dans un style évidemment propre à chaque époque, exactement ce que Paris fit dans les années 1950, en amont des indépendances. Et comme si cette sélection ne suffisait pas, l’Elysée a expliqué le 1er octobre, lors d’un point presse, que ces jeunes allaient participer à un « séminaire de travail et de réflexion » de quatre jours, en amont de leur débat avec le Président. Le débat tint ses promesses : des tirades magistrales retinrent l’attention des médias, puis le Président français eut tout le loisir d’exposer sa vision sans contradiction et en s’épargnant toute annonce concernant les fondements institutionnels du système françafricain : tout au plus promit-il de modifier le nom de l’Agence française de développement.

La mise en scène et les faux-semblants sont aussi de rigueur concernant les innombrables « avancées » vantées par la communication présidentielle. Aussi elliptique sur ces sujets que sur les autres, le mémo de l’Élysée énumère ainsi des initiatives lancées ces dernières années – dans le domaine de la santé, du sport, des technologies, de l’éducation, de la communication – censées permettre la « conversion des regards » mise en avant dans le storytelling macronien.

Autant d’initiatives, le plus souvent empaquetées dans des anglicismes à fortes connotations néolibérales (Choose Africa, Digital Africa, MeetAfrica, Pass Africa, Saison Africa2020, etc.), qui visent essentiellement à « rajeunir » et à « redynamiser » l’image de la France en Afrique alors que l’ancienne puissance coloniale y est à la fois bousculée par des puissances concurrentes (Chine, Russie, Turquie, etc.) et contestée par d’importants mouvements sociaux (trop rapidement qualifiés d’« antifrançais »).

La poudre de perlimpinpin déversée par la communication élyséenne pour vanter la « nouveauté » de sa politique africaine s’intègre dans le « plan de reconquête » de la France en Afrique qu’Emmanuel Macron évoquait lors de sa visite en Afrique du Sud en mai 2021. « Le zèle, pour ne pas dire l’agressivité, dont font preuve nos compétiteurs nous rappelle que rien n’est acquis, détaille pour sa part le Quai d’Orsay dans sa Feuille de route de l’influence, rendue publique en décembre 2021 et introduite par Jean-Yves Le Drian. Surtout, il était temps de prendre acte du caractère proprement stratégique des nouvelles batailles de l’influence. » Une « bataille » que la France mène donc, en Afrique comme ailleurs, avec un objectif qui n’a pas beaucoup changé depuis des décennies : permettre à la France de conserver son « rang » sur la scène internationale.

En outre, ce qui convient d’appeler dorénavant la « doctrine Macronienne » de la démocratie est contradictoire avec les principes démocratiques… à moins qu’il y ait une démocratie pour les uns, une autre pour les autres en fonction des intérêts de la France. Ce dernier se vante constamment de « défendre »la « démocratie », les « droits de l’Homme » etc. Or, ses contradictions relativement à la Palestine, au Mali, au Tchad notamment, prouvent le contraire. Après tout, le plus important pour la France, c’est de s’assurer que ses intérêtsperdurent. Quid à fermer les yeux sur les valeurs qui « font de la France une grande nation ».

Lancien président français Valéry Giscard ne disait-il pas ceci : « la France agit en Afrique pour son compte, dans l’exercice de ses responsabilités. [ … ] L’Afrique, c’est un continent d’où viennent traditionnellement un certain nombre de nos ressources et de nos matières premières. Un changement de la situation de l’Afrique, une situation générale d’insécurité ou de subversion en Afrique auraient des conséquences pour la France et l’Europe ? »

Alors, le continent africain doit-il indéfiniment dépendre des puissances étrangères pour être  indépendant et développé ?Jusqu’à quand doit-on continuer à chercher des coupables pour nos propres manquements ?

                     Saleh Dagache Ousman, spécialiste des relations internationales, bloggeur

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