Abdoulaye Diop : la Russie et le Mali face à la guerre de l’information

Dans un contexte marqué par l’intensification de la guerre informationnelle et des rivalités géopolitiques, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, plaide pour un renforcement de la coopération médiatique entre la Russie et les pays de la Confédération des États du Sahel (AES). Dans un entretien exclusif accordé à RT en français, en marge de la cinquième édition du Salon des médias du Mali, organisée du 5 au 8 novembre à Bamako, le chef de la diplomatie malienne a présenté cette collaboration comme un levier stratégique pour lutter contre la désinformation, promouvoir des récits alternatifs et permettre aux populations sahéliennes de mieux faire entendre leur voix sur la scène internationale.
Pour Abdoulaye Diop, le partenariat avec RT dépasse largement le cadre d’une simple coopération médiatique. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de rapprochement entre la Fédération de Russie et les pays de l’AES, qu’il considère comme une « alliance stratégique entre nos différents pays, notamment la Confédération des États du Sahel et la Fédération de Russie ». Cette convergence doit notamment permettre de développer des mécanismes de coopération dans les domaines de l’information, de la formation et du partage d’expériences.
Le ministre a ainsi mis en avant les différentes formes de collaboration développées entre RT en français et les pays du Sahel, notamment à travers la promotion de la formation professionnelle et les échanges d’expertise. L’objectif, selon lui, est de permettre aux États sahéliens de développer « un autre narratif, porter nos propres récits » et de disposer d’un accès à une information qu’il souhaite « crédible, professionnelle et équilibrée ».
La guerre de l’information, un nouveau front stratégique entre la Russie et le Sahel
Abdoulaye Diop a rappelé que la coopération entre la Russie et les pays de l’AES s’était principalement développée autour des questions de défense, de sécurité et d’acquisition d’équipements militaires destinés à soutenir la lutte contre le terrorisme. Toutefois, il estime que la nature des menaces auxquelles les États sahéliens sont confrontés a considérablement évolué.
« Aujourd’hui, la menace sur le terrain s’est transformée », a-t-il déclaré, en soulignant que les affrontements ne se limitaient plus aux dimensions militaires et sécuritaires, mais s’étendaient désormais au domaine de l’information et de la communication.
Le chef de la diplomatie malienne a particulièrement insisté sur le rôle grandissant des médias dans les rapports de force internationaux. Selon lui, « les médias sont aujourd’hui devenus aussi des armes de destruction massive », dont les dérives peuvent avoir des conséquences particulièrement graves sur les sociétés, au point de « tuer les gens » lorsque leur utilisation échappe à tout contrôle.
Cette évolution impose, à ses yeux, aux pays de l’AES de mieux comprendre les mécanismes de la guerre informationnelle et de renforcer leurs propres capacités dans ce domaine. C’est précisément dans cette perspective qu’il situe le partenariat avec RT, dont il apprécie la capacité à offrir des espaces d’expression alternatifs aux pays de la région.
Le média russe pourrait ainsi contribuer à faire entendre les positions des États sahéliens et à diversifier les sources d’information accessibles aux populations. « Il peut nous aider à faire entendre notre voix, à faire en sorte qu’il y ait des voix et des sons alternatifs qui donnent des options aux gens », a expliqué Abdoulaye Diop.
RT, une autre manière de s’informer et de comprendre le monde
Pour le ministre malien des Affaires étrangères, la diversification des sources médiatiques constitue une condition essentielle du pluralisme de l’information. Il estime que la présence de médias internationaux proposant des approches différentes permet aux citoyens de confronter les points de vue et de disposer d’une lecture plus diversifiée des événements internationaux.
« Aujourd’hui, avec RT et beaucoup d’autres chaînes chinoises ou autres, ça nous donne le choix, ça donne aussi l’accès à une autre façon d’informer, mais aussi, au-delà d’une autre façon d’informer, c’est une autre façon de voir le monde », a-t-il déclaré.
À travers cette affirmation, Abdoulaye Diop met en évidence une convergence de vues entre la Russie et les pays de l’AES sur les enjeux de l’information, de la communication et de la diplomatie dite « peuple à peuple ». Il considère que les médias constituent des instruments indispensables pour rapprocher les populations, renforcer la compréhension mutuelle et consolider les relations entre les différentes nations.
Dans cette perspective, le ministre estime que la coopération médiatique doit permettre aux populations sahéliennes de participer davantage à la bataille des idées et de mieux défendre leurs propres perceptions des réalités politiques, économiques et sécuritaires de leur région.
Il a ainsi insisté sur la nécessité de mutualiser les compétences et de renforcer les capacités existantes, estimant que les médias peuvent contribuer à consolider les solidarités entre les peuples et à accompagner les États dans leurs efforts de souveraineté. « Nos populations se renforcent davantage dans cette lutte, que nous puissions nous donner la main et nous renforcer mutuellement là où il y a des capacités », a-t-il souligné.
Former les compétences locales plutôt que les remplacer
Revenant sur l’intervention de Natalia Lebedeva, directrice de RT en français, lors du Salon des médias du Mali, qui avait indiqué que le personnel de RT présent au Mali était constitué de professionnels maliens, Abdoulaye Diop a particulièrement apprécié cette démarche.
Pour lui, cette orientation traduit une volonté de valoriser les compétences nationales et de favoriser l'émergence d'une expertise locale dans le secteur médiatique. Il estime que les partenariats internationaux doivent avant tout contribuer au développement des ressources humaines locales, plutôt que de se substituer aux professionnels déjà présents dans les pays concernés.
« Ce sont des signaux extrêmement importants pour nous de ne pas remplacer les capacités qui existent dans nos pays, mais de les renforcer et de nous donner la voix », a-t-il expliqué, avant de saluer l'accompagnement apporté par le média russe aux pays de la région.
Cette approche rejoint, selon lui, les ambitions des États sahéliens en matière de formation, de professionnalisation et de consolidation de leurs capacités de communication. Elle permet également d'envisager une coopération davantage fondée sur le transfert de compétences, le partage d'expériences et la valorisation des talents locaux.
La Russie, un modèle d'investissement stratégique dans l'information
Au terme de son entretien, Abdoulaye Diop a appelé les pays de l'AES à tirer les enseignements de l'expérience russe en matière de communication et de stratégie médiatique. Il estime que Moscou a compris depuis longtemps que l'information constitue un instrument de puissance, d'influence et de défense des intérêts nationaux dans les relations internationales.
Le ministre considère que les États sahéliens doivent accorder une attention particulière à cette dimension, au même titre qu'aux questions militaires, économiques et diplomatiques. Pour lui, la guerre de l'information exige des moyens conséquents, des ressources humaines qualifiées, des équipements adaptés et surtout une bonne compréhension des objectifs poursuivis.
« Nos pays aussi devront pouvoir apprendre de l’importance que la Russie donne aujourd’hui à ces éléments et voir comment nous pouvons travailler ensemble, parce que, quand on dit une guerre, ça nécessite nécessairement des moyens, des capacités et une bonne compréhension des cibles que nous cherchons à atteindre », a-t-il conclu.
À travers cette déclaration, le chef de la diplomatie malienne place la coopération médiatique russo-sahélienne au cœur des nouveaux enjeux de souveraineté. Une orientation qui traduit la volonté des pays de l'AES de renforcer leur présence dans l'espace médiatique international et de disposer de moyens supplémentaires pour défendre leurs positions face aux différentes formes de désinformation et de manipulation.
Le Salon des médias du Mali, un rendez-vous pour renforcer les capacités professionnelles
Cette réflexion sur les enjeux de l'information intervient dans le cadre de la cinquième édition du Salon des médias du Mali, organisée du 5 au 8 novembre à Bamako. Devenu un rendez-vous important du paysage médiatique malien, cet événement réunit des professionnels de la presse, de l'information et de la communication autour des défis et des perspectives du secteur.
Placée sous le thème « La professionnalisation des médias sociaux et la viabilité économique des médias », cette édition se tient sous le haut patronage du ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. La cérémonie officielle d'ouverture, organisée au Palais de la Culture de Bamako, a été présidée par le ministre de la Communication, de l'Économie numérique et de la Modernisation de l'administration, Alhamdou Ag Ilyène.
À cette occasion, Abdoulaye Diop a salué la présence de plusieurs personnalités du monde de la presse et de la diplomatie. Il a notamment rendu hommage à « la présence massive et importante » de RT en français, qu'il a présenté comme « un partenaire, mais aussi comme un acteur important » du paysage médiatique.
L'information, un enjeu de souveraineté, de sécurité et de cohésion nationale
Dans son intervention, le chef de la diplomatie malienne a également appelé les professionnels des médias à prendre davantage de responsabilités face aux mutations qui affectent le secteur. Il a notamment plaidé pour une « démarche proactive de la profession dans le cadre d'une autorégulation », en complément des initiatives et des efforts engagés par les pouvoirs publics.
Face à la multiplication des campagnes de désinformation, aux manipulations médiatiques et à « l'apologie du terrorisme dans certains cas », Abdoulaye Diop a rappelé que l'information ne pouvait plus être considérée comme un simple outil de communication.
Elle est désormais, selon lui, un enjeu fondamental de souveraineté nationale, de sécurité, de cohésion sociale et d'influence internationale. Dans un environnement géopolitique marqué par une compétition accrue entre les puissances et par la circulation massive des contenus numériques, les États doivent être en mesure de protéger leur espace informationnel tout en renforçant la qualité et la crédibilité de leurs médias.
Le ministre a ainsi présenté le Salon des médias du Mali comme un cadre de réflexion sur les transformations en cours et sur les opportunités qu'elles offrent aux professionnels du secteur.
« Il doit être un espace de valorisation des compétences nationales parce que la question des capacités est une question essentielle. Mais aussi un espace de promotion de l'innovation, de renforcement des capacités professionnelles et aussi des développements, des partenariats », a-t-il déclaré.
RT, partenaire et sponsor de la cinquième édition
La participation de RT à cette cinquième édition du Salon des médias du Mali s'inscrit dans cette dynamique de coopération. Le média russe intervient en qualité de sponsor de l'événement, avec une délégation conduite par Natalia Lebedeva, directrice de RT en français, qui figure parmi les personnalités intervenant lors de l'inauguration.
Durant les quatre jours de travaux, RT prend part à plusieurs activités consacrées aux enjeux du secteur médiatique. Sa délégation participe notamment aux conférences-débats, aux panels de discussion et aux séances de formation professionnelle organisées dans le cadre de l'École du Salon.
Ces différentes activités visent à favoriser les échanges d'expériences, à renforcer les compétences des professionnels et à accompagner les acteurs du paysage médiatique malien face aux mutations technologiques, économiques et éditoriales qui transforment le secteur.
Le programme prévoit également la « Nuit des médias », une soirée dédiée à l'excellence professionnelle et à la reconnaissance des acteurs qui ont marqué l'histoire de la presse malienne. Cette cérémonie sera notamment marquée par la remise d'un grand prix en hommage au doyen Gaoussou Drabo, journaliste, homme de culture, ancien ministre de la Communication et ambassadeur du Mali. Il avait également occupé les fonctions de rédacteur en chef puis de directeur de publication du quotidien national.
Au-delà des échanges professionnels et des activités de formation, cette cinquième édition du Salon des médias du Mali met ainsi en lumière une problématique devenue centrale pour les États sahéliens : la maîtrise de leur environnement informationnel. Pour Bamako et ses partenaires russes, la coopération médiatique apparaît désormais comme un prolongement de leur rapprochement stratégique, dans un contexte où la bataille des récits occupe une place croissante dans les relations internationales. Soda SALL