ACTUALITE : L’influence et la guerre informationnelle sont-elles au cœur des démocraties ?

Issue du recrutement universitaire, la capitaine Ludivine Relano est lauréate du concours de l’Ecole de guerre – Gendarmerie, en 2024. Ses domaines de prédilection sont la communication publique et de crise, le management de l’information stratégique, les enjeux relatifs à l’influence. Des thématiques aujourd’hui au cœur de nos défis contemporains. Pour nous éclairer, Ludivine Relano s’exprime en son nom propre.
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été diffusée en direct le 2 juin 2026.
Nous pensons être informés… mais influence et guerre informationnelle sont plus que jamais à l’œuvre dans nos démocraties. Dans un moment de post-vérité, les mises en récit sont devenues plus puissantes que les faits. Comment comprendre … et investir ce nouvel espace de conflictualité ? Pour en parler, nous avons la joie de recevoir Ludivine Relano. Podcast et synthèse rédigée.
DANS un contexte marqué par la surabondance d’informations et la montée des stratégies d’influence, la question de la maîtrise de l’espace informationnel devient centrale pour les démocraties. À travers cet échange, Ludivine Relano éclaire les mécanismes contemporains de la désinformation et de la guerre informationnelle. Elle met en évidence les transformations profondes du rapport à l’information, où les récits, les émotions et les algorithmes redéfinissent la manière dont les individus perçoivent la réalité et prennent position.
L’illusion d’être mieux informé à l’ère numérique
Contrairement à une idée largement répandue, l’accès massif à l’information ne signifie pas que les individus sont mieux informés. Ludivine Relano souligne que nous vivons aujourd’hui dans une « illusion de la connaissance » (expression utilisée par le sociologue Gérald Bronner), caractérisée par une exposition permanente à un flux d’informations que notre cerveau peine à traiter.
Cette saturation informationnelle, souvent qualifiée d’« infobésité », empêche la hiérarchisation et l’analyse critique des contenus. Face à cette surcharge, les individus ont tendance à privilégier l’instantanéité et la simplicité, au détriment du temps long, de la complexité et de la réflexion. L’émotion devient alors un facteur déterminant dans le traitement de l’information, reléguant les faits au second plan.
Une vulnérabilité universelle face à la désinformation
L’un des points essentiels développé par l’intervenante réaffirme ce constat : personne n’est à l’abri de la désinformation. Contrairement à certaines idées reçues, le niveau d’éducation ou d’intelligence ne protège pas contre ces phénomènes.
Cette vulnérabilité s’explique par la nature humaine elle-même, notamment par les biais cognitifs qui influencent notre perception du réel. Les individus sont naturellement enclins à croire des informations qui confirment leurs opinions. À cela s’ajoute le rôle croissant des intelligences artificielles génératives et des deepfakes, qui rendent les contenus trompeurs de plus en plus crédibles et difficiles à détecter.
Ce n’est plus la véracité qui détermine l’adhésion, mais la capacité à raconter une histoire convaincante.
La puissance des récits dans la formation de l’opinion
Ludivine Relano met en lumière un phénomène central : les récits sont devenus plus influents que les faits. L’être humain étant naturellement sensible aux histoires, celles-ci activent des mécanismes cognitifs et émotionnels puissants, notamment à travers ce qu’elle appelle le « transport narratif ».
Les récits captent l’attention, suscitent l’identification et facilitent la mémorisation. Ainsi, une histoire, même fausse, peut avoir plus d’impact qu’une information factuelle. Ce phénomène transforme profondément les dynamiques d’influence, car ce n’est plus la véracité qui détermine l’adhésion, mais la capacité à raconter une histoire convaincante.
Une véritable bataille des perceptions
Dans ce contexte, l’information devient un champ de confrontation où se joue une « bataille des perceptions ». L’objectif n’est plus seulement d’informer, mais d’influencer les esprits et les comportements.
Cette bataille s’exprime dans tous les espaces : médias, réseaux sociaux, sphère politique. Les contenus les plus émotionnels et polarisants bénéficient d’une plus grande visibilité, notamment en raison du fonctionnement des algorithmes. La réalité devient alors secondaire face à la perception construite par ces récits, ce qui fragilise la capacité collective à établir des vérités partagées.
L’économie de l’attention et ses dérives
Ludivine Relano insiste également sur le rôle de l’économie de l’attention, devenue un enjeu économique majeur. Dans cet environnement, l’attention des individus est une ressource monétisable, exploitée par les plateformes numériques, les influenceurs ou encore certains acteurs politiques.
Les algorithmes favorisent les contenus susceptibles de capter l’attention, souvent les plus émotionnels ou polémiques. Cela conduit à la formation de bulles informationnelles, où les individus sont exposés principalement à des contenus qui confirment leurs croyances. Cette dynamique renforce les biais cognitifs et contribue à la polarisation des sociétés.
La désinformation comme arme contre les démocraties
La désinformation s’inscrit désormais dans une logique de guerre informationnelle. Elle constitue une arme utilisée par certains acteurs, notamment étatiques ou non étatiques (proxy), pour déstabiliser les démocraties sans recourir à la force militaire ( Harmful informations / sharp power)
Ces stratégies visent à semer le doute, à créer de la confusion et à fragmenter la cohésion sociale. La diffusion de fausses informations est particulièrement efficace, car elles circulent plus rapidement et plus largement que les informations vérifiées et cela prend beaucoup de temps pour les débunker. Cette asymétrie rend la lutte contre la désinformation particulièrement difficile, puisque le travail de vérification et de correction demande beaucoup plus de temps et de ressources.
Une fatigue informationnelle aux conséquences démocratiques
L’accumulation d’informations et la difficulté à distinguer le vrai du faux engendrent une fatigue informationnelle croissante. Une part importante de la population exprime un sentiment de saturation, voire de rejet de l’actualité.
Ce phénomène peut conduire à une perte de confiance généralisée, où les individus finissent par ne plus croire en rien. Cette défiance constitue un risque majeur pour les démocraties, qui reposent sur une information fiable, sourcée et sur la capacité des citoyens à se forger une opinion éclairée.
Résister : un enjeu individuel et collectif
Face à ces défis, la réponse passe d’abord par une prise de conscience individuelle. Il est essentiel de développer un esprit critique, de vérifier les sources et de comprendre ses propres biais cognitifs. Cette démarche implique un effort intellectuel et une capacité à prendre du recul face aux émotions.
Parallèlement, des initiatives collectives existent pour renforcer l’éducation aux médias et à l’information. Des institutions comme le CLEMI ou Viginum jouent un rôle clé dans la sensibilisation et la lutte contre les ingérences numériques étrangères. Enfin, la réhabilitation du dialogue apparaît comme un levier essentiel pour préserver la cohésion sociale et la qualité du débat démocratique.
L’analyse de Ludivine Relano met en évidence une transformation profonde de notre rapport à l’information. Dans un monde où les récits dominent les faits et où l’attention est devenue une ressource stratégique, la désinformation représente un défi majeur pour les démocraties.
La véritable liberté ne réside pas seulement dans l’accès à l’information, mais dans la capacité à la comprendre, la questionner et lui donner du sens. Face à la complexité du paysage informationnel, le développement de l’esprit critique, du discernement et du dialogue apparaissent plus que jamais comme une condition essentielle à la préservation des sociétés démocratiques.
Synthèse par Emilie Bourgoin, étudiante en Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa/Diploweb.