AFFAIRE DES 3,7 MILLIARDS : ZIGUINCHOR EXIGE LA RESTITUTION DU FONDS JAAM

La visite de Yankhoba Diémé en Casamance intervient dans un climat politique particulièrement sensible, marqué par la polémique autour de l’utilisation de 3,7 milliards de francs CFA du Compte Jàmm, fonds destiné au programme de paix en Casamance. À Ziguinchor, la question de la destination de cet argent s’invite désormais au cœur du débat politique.
Arrivé dans la capitale du Sud mercredi 26 août, le ministre des Forces armées, par ailleurs originaire de la Casamance, a entamé une tournée de deux jours ponctuée de rencontres avec les autorités religieuses, coutumières, les jeunes et différents acteurs de la région. Une tournée officiellement placée sous le signe de la paix, de l’unité nationale et du développement de la Casamance.
Mais derrière les audiences, les prières et les messages du président Bassirou Diomaye Faye, une autre question domine désormais les conversations politiques dans le Sud : qu’est-il advenu des 3,7 milliards de francs CFA prélevés, selon les accusations de Kiiraay, sur le Compte Jàmm pour la paix en Casamance ?
La polémique est née des déclarations d’Ousmane Sonko en personne. Dans une déclaration récente, Kiiraay a annoncé que 3,7 milliards de francs CFA auraient été utilisés entre 2025 et 2026 à partir du Compte Jàmm, sans justification suffisante. Elle évoque notamment l’achat de véhicules et la réfection d’un bâtiment administratif de la Primature.
Un fonds destiné à la paix qui devient une affaire politique
Le Compte Jàmm n’est pas un fonds ordinaire. Il est présenté comme un mécanisme destiné à accompagner les efforts de paix en Casamance et placé sous l’autorité de la Primature. Selon les éléments rapportés par plusieurs médias, son existence remonte à un décret datant de 2004.
C’est précisément cette vocation qui donne à la controverse une dimension particulière.
Depuis plusieurs décennies, la Casamance a payé un lourd tribut au conflit. Le retour progressif de la paix a fait naître de fortes attentes en matière de développement, de désenclavement, de déminage, de retour des populations déplacées et de réinsertion des combattants.
Dans ce contexte, l'utilisation de ressources censées contribuer à la consolidation de la paix est nécessairement scrutée avec une attention particulière.
Pour Kiiraay, les dépenses mises en cause seraient étrangères à cette vocation. Le mouvement politique réclame donc des explications et une reddition des comptes. Il estime que les populations casamançaises sont en droit de savoir comment ont été utilisés les crédits destinés à accompagner la paix dans leur région.
La controverse intervient au moment même où Yankhoba Diémé entreprend une tournée destinée à porter le message du chef de l'État auprès des autorités religieuses et traditionnelles de Casamance.
À Oussouye, le ministre a notamment rencontré les rois, les imams et les responsables de l'Église. Il leur a transmis les salutations de Bassirou Diomaye Faye et sollicité leurs prières pour accompagner les ambitions de transformation économique et sociale de la Casamance.
Cette démarche prend une signification particulière dans le contexte actuel.
Car la paix ne peut être réduite à l'absence de combats. Pour les populations du Sud, elle doit également produire des résultats concrets : routes, infrastructures, emplois, sécurité, désenclavement, retour des déplacés, développement agricole et touristique, mais aussi déminage des zones encore dangereuses.
La Primature avait d'ailleurs annoncé, dans le cadre du retour des déplacés de Casamance, d'importantes enveloppes publiques pour les régions de Ziguinchor, Sédhiou et Kolda, ainsi que la nécessité d'inscrire des crédits pour le programme de déminage.
D'où la question qui revient avec insistance : si des milliards sont affectés au compte destiné à la paix, pourquoi les populations ne devraient-elles pas pouvoir connaître précisément leur destination ?
Le symbole des engins de déminage
L'ancienne Première ministre Aminata Touré a particulièrement insisté sur cette question. Selon ses déclarations rapportées par plusieurs médias, elle a estimé que les ressources du Compte Jàmm auraient dû prioritairement servir à des besoins directement liés à la paix, citant notamment le déplacement d'engins de déminage de la coopération japonaise qui seraient restés bloqués à Ziguinchor faute de moyens.
Cette déclaration donne une dimension concrète au débat.
Car dans une Casamance qui tente de tourner définitivement la page du conflit, le déminage reste un enjeu majeur. Les terres agricoles, les zones d'habitation et certains axes demeurent associés aux risques liés aux mines et autres engins explosifs hérités du conflit.
Dès lors, chaque franc consacré à la paix est susceptible d'être considéré comme un investissement direct dans la sécurité et la reconstruction de la région.
La visite de Diémé, un message politique au Sud
La présence de Yankhoba Diémé à Ziguinchor dépasse ainsi le strict cadre institutionnel de sa tournée.
Le ministre des Forces armées est aujourd'hui l'un des visages politiques les plus visibles de la nouvelle majorité dans cette partie du pays. Son arrivée a donné lieu à une mobilisation politique revendiquée notamment par le mouvement Kiiraay. Certains médias ont décrit un accueil populaire important, tandis que d'autres ont livré une lecture beaucoup plus critique de cette mobilisation.
Cette divergence d'appréciation illustre le climat politique qui règne désormais dans le Sud.
La Casamance, longtemps considérée comme un bastion politique d'Ousmane Sonko et de Pastef, devient progressivement un nouveau terrain de confrontation politique entre les différents camps issus de l'ancienne alliance au pouvoir.
Dans ce contexte, la question du Fonds Jàmm prend une dimension supplémentaire : elle ne concerne plus seulement la comptabilité publique. Elle devient un symbole du rapport que les nouvelles forces politiques veulent entretenir avec les populations casamançaises.
« Rendre compte » plutôt que se renvoyer la responsabilité
Sur le plan politique, l'enjeu est désormais clair : les accusations portant sur les 3,7 milliards doivent pouvoir être vérifiées.
Quels montants ont été effectivement crédités au Compte Jàmm en 2025 et en 2026 ? Quelles dépenses ont été engagées ? Qui les a autorisées ? Quel était leur objet ? Quels justificatifs existent ? Et surtout, quelle part des ressources a effectivement bénéficié aux opérations liées à la paix en Casamance ?
Autant de questions auxquelles une réponse documentée permettrait de mettre fin aux spéculations.
La Casamance demande des comptes
À Ziguinchor, l'exigence est désormais simple : si les 3,7 milliards du Compte Jàmm ont été utilisés conformément aux règles, que les comptes soient produits. S'ils ont servi à d'autres fins, que les responsabilités soient établies et que les fonds destinés à la paix retrouvent leur vocation. C'est à ce prix que le discours sur la transparence pourra dépasser la confrontation entre Pastef et ses adversaires pour devenir une véritable exigence républicaine. Michel DIOUF