AFRIQUE DU SUD : Les violences contre les ressortissants africains interpellent l’avenir du panafricanisme

Les informations qui nous parviennent, faisant état de violences, de menaces et d’actes de xénophobie dirigée contre des ressortissants africains vivant en Afrique du Sud suscitent une profonde inquiétude dans l’ensemble du continent. Au-delà de l’émotion légitime qu’elles provoquent, ces violences constituent un signal d’alerte majeur pour l’avenir de la construction africaine.
Elles invitent les dirigeants du continent à dépasser les réactions circonstancielles pour s’interroger, avec lucidité, sur l’état réel de l’intégration africaine et sur la capacité de nos institutions communes à protéger les citoyens africains. Le Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Dakar condamne avec la plus grande fermeté toutes les violences, toutes les intimidations et toutes les formes de discrimination exercées contre des ressortissants africains vivant en Afrique du Sud.
Rien ne peut justifier que des hommes et des femmes, venus travailler, entreprendre, étudier ou simplement construire leur vie dans un autre pays africain, deviennent les victimes de violences ou de discours de haine en raison de leur nationalité. Cette condamnation s’adresse naturellement aux auteurs de ces exactions, mais elle constitue également un appel à la responsabilité des autorités publiques, dont la première mission demeure d’assurer la sécurité de toutes les personnes vivant sur leur territoire, sans distinction d’origine ou de nationalité.
Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle concerne un pays dont l’histoire occupe une place particulière dans la mémoire collective du continent africain. En effet, pendant des décennies, l’Afrique du Sud a incarné le combat contre l’injustice, contre la ségrégation raciale et contre toutes les formes de domination fondées sur la négation de la dignité humaine. Durant cette longue période, les peuples africains, leurs gouvernements et leurs organisations régionales se sont mobilisés pour soutenir le peuple sud-africain dans sa lutte contre l’apartheid.
Cette solidarité fut politique, diplomatique, économique et parfois même militaire. Elle constitue l’une des plus belles pages de l’histoire contemporaine du panafricanisme. C’est précisément pour cette raison que les événements actuels suscitent une telle incompréhension. Ils donnent le sentiment d’un paradoxe historique douloureux. Comment un pays dont la liberté a été portée par la solidarité africaine peut-il aujourd’huidevenir le théâtre d’actes de violence dirigés contre d’autres Africains ? Cette question ne vise pas à mettre en accusation un peuple tout entier. Elle invite au contraire à réfléchir auxprofondes mutations économiques, sociales et politiques qui traversent aujourd’hui la société sud-africaine.
Il serait en effet trop facile d’expliquer ces violences par une prétendue hostilité naturelle envers les étrangers. Les causes sont beaucoup plus complexes. L’Afrique du Sud demeure confrontée à des défis majeurs : un chômage particulièrement élevé, notamment chez les jeunes, des inégalités sociales parmi les plus importantes au monde, une pauvreté persistante dans de nombreux territoires, une criminalité élevée et des frustrations sociales accumulées depuis plusieurs années. Dans un tel contexte, les populations étrangères deviennent parfois les boucs émissaires de difficultés dont elles ne sont pourtant nullement responsables.
L’histoire démontre que les crises économiques favorisent souvent la recherche de responsables faciles. Lorsque les attentes sociales ne sont plus satisfaites, certains discours politiques ou communautaires tendent à désigner les étrangers comme étant àl’origine des difficultés rencontrées par la population locale. Ce phénomène n’est malheureusement pas propre à l’Afrique du Sud. Il est observable dans de nombreuses régions du monde. Mais lorsqu’il se produit entre Africains, il revêt une gravité particulière, car il remet en cause les fondements mêmes du projet panafricain.
Le Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Dakar tient, dans ce contexte, à saluer la démarche responsable engagée par le Ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères de la République du Sénégal. Les mesures de veille permanente mises en place, la coordination étroite avec l’ambassade du Sénégal à Pretoria, le suivi régulier de la communauté sénégalaise, la préparation de différents scénarios d’intervention ainsi que le dialogue permanent avec les autorités sud-africaines témoignent d’une diplomatie moderne, attentive à la protection de ses citoyens et fondée sur l’anticipation plutôt que sur l’improvisation.
Cette action mérite d’être soutenue. Elle illustre le rôle fondamental que doivent aujourd’hui jouer les diplomaties africaines dans un environnement international de plus en plusinstable. La mission d’un ministère des Affaires étrangères ne consiste plus seulement à représenter son pays auprès des autres États. Elle consiste également à protéger les citoyens, à prévenir les crises, à défendre les intérêts nationaux et à accompagner lescommunautés établies à l’étranger. Toutefois, cette crise dépasse désormais le seul cadre des relations entre deux pays, le Sénégal et l’Afrique du Sud. Elle interpelle directement l’ensemble des institutions africaines.
L’Union africaine a été créée pour renforcer la solidarité entre les peuples du continent, favoriser leur intégration et promouvoir une paix durable. Depuis sa création, elle a adopté de nombreux textes ambitieux relatifs à la libre circulation des personnes, à l’intégration économique, aux droits fondamentaux et à la coopération entre les États. Ces ambitions sont légitimes et nécessaires.
Mais les événements actuels posent une question essentielle : comment construire une Afrique intégrée si des Africains ne peuvent plus vivre en sécurité dans un autre pays africain ? Cette interrogation ne constitue pas une remise en cause de l’Union africaine. Elle exprime au contraire la volonté de voir cette organisation remplir pleinement les missions qui lui ont été confiées par les peuples africains.
Il apparaît aujourd’hui que l’intégration africaine progresse plus rapidement dans les textes que dans la réalité vécue par les citoyens. Les institutions existent. Les stratégies sont élaborées. Les déclarations sont nombreuses. Mais lorsque des crises surgissent, les réponses demeurent essentiellement nationales,alors qu’elles devraient être portées par une solidarité continentale organisée.
Les événements observés en Afrique du Sud doivent ainsi conduire les dirigeants africains à un exercice de lucidité. Le moment est venu d’évaluer objectivement les forces maiségalement les limites de notre architecture institutionnelle continentale. L’objectif n’est pas d’affaiblir l’Union africaine, mais de la renforcer en lui donnant les moyens d’agir avecdavantage de rapidité, d’autorité et d’efficacité. Le Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Dakar estime que la sécurité des citoyens africains partout sur le continent doit désormais devenir une priorité stratégique de l’intégration africaine.
Un Africain ne devrait jamais avoir le sentiment d’être un étranger en Afrique. Il devrait pouvoir circuler, travailler, investir, étudier et vivre dans tout État africain avec la certitudeque ses droits seront protégés et que sa sécurité sera garantie.
Le panafricanisme ne peut plus demeurer uniquement une référence historique ou un idéal politique. Il doit devenir une réalité concrète, perceptible dans la vie quotidienne despopulations africaines. L’intégration économique, les grands projets d’infrastructures, la coopération commerciale
ou les politiques de développement conserveront toute leur importance. Mais leur réussite dépendra également de la capacité des États africains à protéger leurs citoyens partout où ils se trouvent sur le continent.
Le Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Dakar invite ainsi l’Union africaine à prendre toute la mesure de la situation actuelle et à engager, avec les autorités sud- africaines et l’ensemble des États membres, une réflexion approfondie sur les mécanismes continentaux de prévention des violences dirigées contre les ressortissants africains.
Il invite également les dirigeants africains à considérer que les événements d’Afrique du Sud ne constituent pas une crise isolée, mais le révélateur d’un défi plus profond : celui de la construction d’une véritable communauté africaine de destin, fondée sur la solidarité, la responsabilité et la protection mutuelle.
L’avenir de l’Afrique ne dépendra pas seulement de sa croissance économique, de ses ressources naturelles ou de ses performances diplomatiques. Il dépendra aussi de sa capacité à faire vivre, dans les faits, cette idée simple mais essentielle : partout en Afrique, chaque Africain doit pouvoir se sentir chez lui, libre, respecté et protégé.
C’est à cette condition que le panafricanisme cessera d’être un idéal célébré dans les discours pour devenir une réalité vécue par les peuples africains.
POUR LE CEDS DE DAKAR
LE CONSEIL D’ORIENTATION STRATÉGIQUE