AFRIQUE : Puissance aérienne et gouvernance du ciel

Sur le site Internet des forces aériennes du Nigeria sont postées des vidéos. L’une d’elles porte sur une opération, Green Sweep, qui s’est déroulée en 20193. Elle est composée d’images aériennes. Des traits de couleur sur l’écran indiquent que les images de la vidéo ont été capturées par des instruments de visée. Sur certains plans, on aperçoit des individus qui se déplacent. D’autres montrent des explosions, des panaches de fumée ou des roquettes se dirigeant vers le sol. Les attaques filmées dans la vidéo ont lieu dans des zones boisées ou à proximité de bâtiments. Des images d’attaques aériennes sont également visibles dans les publications de la page Facebook Nigerian Air Force HQ. Sur une de ces publications, postée le 12 novembre 2023, on peut lire : « No hiding place for terrorists in the northeast as air strikes continue to deny them freedom of movement ». Ce message renvoie sans conteste au régime cynégétique, bien analysé par le philosophe Grégoire Chamayou, de la lutte contre le terrorisme.
Une autre publication, datée du 2 octobre 2023 et illustrée d’une photo aérienne, est accompagnée d’un message tout aussi explicite : « Terrorists in Tumbun Fulani and Tumbun Shitu at receiving end of [Nigerian Air Force] firepower ». Des publications de la page Nigerian Air Force HQ, postées les 17 septembre et 27 août 2023, également agrémentées de photos aériennes, représentent quant à elles des attaques contre des voleurs de pétrole. Il est à noter que des images aériennes d’attaques menées par les forces d’autres États africains ont aussi circulé dans les médias et sur les réseaux sociaux ces dernières années. Des films représentant des opérations des forces aériennes d’Égypte et du Maroc ont par exemple été diffusées dans les médias de ces États.
En novembre 2023, la Radiodiffusion Télévision du Burkina a elle aussi diffusé des images aériennes d’une attaque de drones burkinabé contre des « terroristes »8. Des images aériennes nigériennes et maliennes ont également été postées sur Internet en janvier et février 2024. Ces images constituent ce que l’on appelle un régime scopique, c’est-à-dire une façon particulière d’appréhender visuellement la réalité. En l’occurrence, ce régime place celui ou celle qui les regarde à la place d’un tireur. Ce régime ne vient pas de nulle part. Les images et vidéos aériennes de destruction se sont en fait banalisées dans le contexte des opérations menées par les États-Unis depuis le début de la « guerre contre le terrorisme », notamment avec l’usage des drones armés – il est vrai que l’on pourrait faire remonter ses origines plus lointaines à la guerre du Golfe de 1991, lorsque CNN a commencé à diffuser des films tournés à partir de missiles ou de bombes guidées. Les militaires étatsuniens ont même pris l’habitude de parler de « Kill TV » et de « Predator Porn » pour désigner les vidéos tournées à partir des drones et qui sont projetées sur des écrans dans leurs installations. Ces mêmes images ont aussi été popularisées par les films guerriers contemporains, comme Good Kill ou Eye in the Sky. Elles réifient les individus visés, les transformant en objets à détruire, et donnent à penser que les exécutions n’ont pas de coût humain. Il s’agit sans conteste d’un régime aux effets deshumanisants.
De surcroît, il crée l’illusion que les équipements aériens sont efficaces pour assurer la sécurité à travers l’élimination de « mauvaises personnes ». Il génère le sentiment que la violence est contrôlée, alors qu’en réalité elle ne l’est pas. À ce propos, Andrew Cockburn écrit : « Ces évolutions ont eu pour résultat général de créer une distance de plus en plus grande entre les personnes en charge et le monde réel. Les flux vidéo en direct sur les bureaux de généraux de haut rang peuvent donner l'illusion de transmettre la réalité, mais il s'agit d'images bidimensionnelles synthétisées par un système préprogrammé et centralisé, toujours vulnérable aux actions imprévues de l'adversaire [...] ». En définitive, ce régime scopique, fait d’images spectrales, transforme la guerre en une sorte d’activité magique. Sur le plan imaginaire, il contribue aussi à faire de l’Afrique un continent à discipliner par l’usage de moyens aériens. De fait, il donne de ce continent l’image d’un champ de tir – il est vrai que les images aériennes militaires de l’Afghanistan et du Moyen-Orient ont eu un effet similaire. Ajoutons enfin que le régime scopique aérien s’appuie lui-même sur un régime technostratégique et des moyens matériels qui, historiquement, ont été développés dans le contexte colonial.
PUISSANCE AÉRIENNE MATÉRIALISÉE
La normalisation du recours aux moyens aériens découle aussi du fait qu’il existe une industrie et un marché de l’armement capable de produire et vendre des avions, des hélicoptères, des drones armés, des roquettes ou encore des mitrailleuses. Pour le dire autrement, cette normalisation repose sur la disponibilité des instruments qui, de par leur conception, incarnent « la puissance aérienne ». Dans le cas qui nous occupe, il faut constater que, à quelques exceptions près, les moyens aériens des armées africaines ne sont pas produits sur le continent. Les États africains importent donc des moyens aériens qui matérialisent des conceptions opérationnelles développées dans le contexte du présent colonial. En atteste par exemple par le fait que depuis 2014, le Pentagone a aidé le Cameroun, le Kenya, la Mauritanie, le Niger et la Tunisie (Djibouti) à acquérir des Cessna 208B Grand Caravan EX dotés de moyens de surveillance électronique afin de lutter contre le « terrorisme ». Cela est aussi attesté par.
En attestent également les acquisitions par le Nigeria des avions étatsuniens Embraer Super Tucano, destinés à la lutte contre insurrectionnelle. On notera au passage que des exemplaires de cet appareil ont aussi été livrés à l’armée afghane contre les Taliban. Des hélicoptères armés MD-530F ont par ailleurs été fournis au Kenya. La première version de ces hélicoptères a servi, au sein des forces étatsuniennes, lors de la guerre du Vietnam. Ils ont aussi été employés par l’armée afghane contre les Taliban. Le Nigeria a récemment commandé des machines de ce type ainsi que des hélicoptères AH-1Z étatsuniens. Le AH-1Z est, lui aussi, une version modernisée d’un hélicoptère utilisé lors de la guerre du Vietnam. Ajoutons que l’armée nigériane emploie des hélicoptères armés italo-britanniques Leonardo AW-109 dans ses opérations contre-insurrectionnelles. Elle a récemment reçu des hélicoptères armés T-129 ATAK, des appareils turcs de conception italienne.
Les forces aériennes marocaines sont quant à elle équipées de chasseurs-bombardiers F-16 fabriqués aux États-Unis et notamment employés dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme » – et notons au passage que la maintenance de ces appareils est assurée par une société belge, SABENA Aerospace Technologies. Les forces marocaines ont aussi commandé des hélicoptères de combat AH-64, également fabriqués aux États-Unis et qui ont beaucoup été utilisés par les forces israéliennes. L’Égypte, elle, dispose de chasseurs bombardiers étatsuniens F-16 et de Rafale français. Notons enfin que les forces aériennes camerounaises et nigérianes sont encore dotées de vieux appareils français ou franco allemands Alpha Jet. Ajoutons que l’industrie sud-africaine produit des hélicoptères armés Denel AH2 Rooivalk – qui ont été employés au sein de la MONUSCO contre des membres du M23 en RDC. Pour le développement de ces machines, qui a commencé à l’époque de l’apartheid, l’industrie sud africaine s’est notamment inspirée du fonctionnement d’hélicoptères français. Notons aussi que le fabricant propose d’équiper ces hélicoptères de roquettes de la société française Thales.
Pour le dire autrement, beaucoup d’avions et d’hélicoptères de combat en service dans les armées africaines ont été conçus par des puissances habituées à user de la force dans le Sud global. Il est par ailleurs vrai que l’on retrouve dans les arsenaux africains de nombreux avions et hélicoptères provenant de Chine ou de Russie. Cette situation ne s’explique cependant plus par des préférences idéologiques, comme lors de la Guerre froide. La Chine et la Russie tirent leur épingle du jeu en se positionnant sur le créneau des équipements « low cost ». Pour certains États aux budgets limités, les appareils chinois et russes sont donc des substituts aux machines plus coûteuses vendues par l’industrie européenne ou étatsunienne. L’acquisition d’aéronefs russes peut toutefois, en certaines circonstances, profiter à des sociétés européennes qui se chargent de la maintenance. Pour l’ensemble de ces raisons, l’acquisition d’appareils chinois et russes ne semble pas non plus déconnectée du « présent colonial ».
De surcroît, ces éléments montrent que, sur le plan économique, la violence profite à des entreprises qui ne sont pas basées pas sur le continent africain. Enfin, il faut évoquer le cas des drones, qui, répétons-le, sont des machines dont l’usage s’est popularisé dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme ». En 2013, les forces armées égyptiennes, libyennes, nigérianes et tunisiennes sont les premières à acquérir des drones. Leur emploi sur le continent se généralise rapidement.
Le Cameroun, la Mauritanie, le Niger et le Maroc en achètent à leur tour. Il faut noter que les armées africaines emploient surtout des drones israéliens ainsi que des drones chinois et turcs moins coûteux. Le Maroc emploie par exemple des drones Heron 1 français de conception israélienne, des machines qui ont été utilisées au Sahara occidental – le Maroc dispose aussi de quatre drones étatsuniens Sea Guardian. Les drones chinois armés Win Loong équipent l’Armée nationale libyenne ainsi que les forces égyptiennes et nigérianes. Ces appareils sont parfois considérés comme une copie des drones étatsuniens Reaper. Les drones Bayraktar BT-2, de fabrication turque, sont utilisés par l’Algérie, le Burkina Faso, l’Éthiopie, le Gouvernement d’unité nationale en Libye, le Mali, le Maroc, le Niger, le Nigeria, le Rwanda, le Togo et la Somalie. On notera que le développement de ces engins a été le point de départ d’un narratif technonationaliste. Celui-ci a cherché à mettre en exergue les capacités techniques de l’industrie turque. L’achat des appareils turcs est d’ailleurs perçu par certains États africains acheteurs comme un moyen de s’autonomiser des fournisseurs d’armes français. On ne perdra cependant pas de vue le fait que, en matière de drones, l’industrie turque s’est inspirée des produits israéliens.
Au surplus, les drones turcs contiennent des composants allemands, autrichiens, britanniques, canadiens, français et étatsuniens. Plus encore, les drones turcs sont équipés de missiles développés en collaboration avec l’industrie allemande. À la lumière de ces éléments, l’authenticité du narratif technonationaliste peut sembler problématique. Quoiqu’il en soit, ces drones et ces missiles ont notamment été déployés par les forces turques contre les Kurdes, dans leur « guerre contre le terrorisme ». À leur manière, les appareils turcs font donc elle-aussi vivre le « présent colonial ».
Extrait d’une étude du GRIP auteur Christophe Wasinski