Afrique subsaharienne : Des gouvernements perpétuels aux Républiques héréditaires. Bilan et perspective d’une transmutation politique

Comment expliquer l’inclination à la dévolution familiale du pouvoir en Afrique subsaharienne dans des États constitutionnellement non monarchiques ? De quels mécanismes les régimes en place usent-ils pour réaliser cette transmission patrimoniale du pouvoir ? S. Loungou répond avec de nombreux exemples mis en perspective.
La longévité politique dont font montre bon nombre de chefs d’État dans la région procède fondamentalement du caractère clanique du pouvoir qu’ils incarnent, associé à des facteurs socio-psychologiques qui les dissuadent de consentir à une alternance démocratique. Désormais parvenus en fin de cycle, ces « gouvernements perpétuels » sont tentés de se régénérer à travers des nouvelles figures dirigeantes issues des familles régnantes, consacrant ainsi l’avènement des « Républiques héréditaires ».
Résumé : Le présent article s’intéresse à un phénomène politique majeur apparu il y a deux décennies en Afrique subsaharienne et particulièrement dans les États francophones d’Afrique centrale, à savoir la dévolution successorale de la fonction présidentielle de « père à fils ». Née en République démocratique du Congo, la vogue des « Républiques héréditaires » s’est propagée au Togo, au Gabon et, récemment, au Tchad. L’auteur considère que cette dérive dynastique, appelée aussi « syndrome togolais », procède d’une volonté des gouvernements perpétuels de se régénérer à travers de nouvelles figures dirigeantes issues des familles régnantes. À travers les perspectives de changement au sommet de l’État qui se profilent en Guinée Équatoriale et en Ouganda, États respectivement hispanophone et anglophone, il démontre que le spectre des successions politiques héréditaires tend désormais à gagner d’autres espaces géographiques et linguistiques sur le continent.
Introduction
APRES une assez longue période de monolithisme politique vécue au lendemain des indépendances, acquises dans la majorité des cas au début des années 1960 (Georg et al., 2013), la plupart des États africains ont opéré une spectaculaire reconversion au multipartisme au début de la décennie 1990 (Guèye, 2009). Toutefois, très peu d’exemples d’alternance démocratique ont été enregistrés à ce jour en Afrique centrale ; seuls Sao Tomé et Principe et, pour ainsi dire l’espace d’un « printemps électoral » (Dupin, 2004), le Congo, la République Centrafricaine (RCA) et la République Démocratique du Congo (RDC) – sur un total de onze États que compte ce vaste ensemble géopolitique [1] – auront goûté, avec des fortunes diverses, l’expérience du changement démocratique au sommet de l’État. Au terme d’une trentaine d’années d’« apprentissage démocratique » plus ou moins chaotique (Guay, 2011 ; Marin, 2015), force est donc de constater que plusieurs régimes établis dans la région avant 1990 demeurent en place, nourrissant désormais des velléités dynastiques (Mataillet, 2018). Celles-ci ont mené dans certains cas à l’avènement de ce que l’on nomme les « Républiques héréditaires », entendu qu’elles sont nées des successions directes de « père à fils » (Monénembo, 2021).
En effet, après la RDC en 2001, le Togo en 2005, le Gabon en 2009 et le Tchad en 2021, et alors que l’évanouissement des rêves de présidence prêtés aux fils d’Hosni Moubarak en Egypte, d’Abdoulaye Wade au Sénégal et de Mouammar Khadafi en Libye semblait avoir signifié la « fin des successions dynastiques » (Dassié, 2011), les velléités de dévolution héréditaire du pouvoir persistent notamment en Guinée Équatoriale (Hart, 2011) et en Ouganda (Boisselet, 2013). Les pays africains n’ont certes pas l’apanage des « monarchies qui se prétendent républiques » (Khodar, 2011). On retrouve la même chose en Corée du Nord (Dayez-Burgeon, 2016) et en Syrie (Donati, 2009). Mais le fait est que « la succession dynastique au pouvoir, [qui] était une pratique inconnue en Afrique après les Indépendances » (Cessou, 2017), connaît une vogue depuis deux décennies, la palme d’or revenant aux pays d’Afrique centrale d’expression française, où les « pouvoirs perpétuels » en fin de cycle sont tentés de se régénérer à travers des nouvelles figures issues des familles régnantes (Loungou, 2022). Dans un contexte républicain et de pluralité politique, cette dérive dynastique, qualifiée de « syndrome togolais » (Ngonga Tchatchou, 2005), appelle des questions. Qu’est-ce qui explique l’inclination à la dévolution familiale du pouvoir dans des États constitutionnellement non monarchiques ? De quels mécanismes les régimes en place usent-ils pour réaliser cette transmission patrimoniale du pouvoir ?
Sources : M.E. Owona Nguini (2004) ; Jeune Afrique n°2845, 19-25 juillet 2015, p.22-27 ; R. Marzin (2017) ; F. Mazet (2023).
En théorie, le phénomène des gouvernements perpétuels s’explique par l’absence de restriction constitutionnelle concernant la durée de l’exercice de la fonction de chef d’État. Dans bon nombre de pays africains et particulièrement ceux d’Afrique centrale, les Constitutions ont fait l’objet de tant de révisions et d’amendements qu’elles ont progressivement été débarrassées du verrou de la limitation du mandat présidentiel instauré au début des années 1990 (Siegle et Cook, 2020). En pratique, ces « présidences sans fin » procèdent d’ une tendance enracinée à la patrimonialisation ou confiscation du pouvoir politique en Afrique (Médard, 1991 ; Focksia Docksou, 2021). On peut dater les origines de leur « institutionnalisation » du temps des régimes à parti unique, instaurés à la charnière des années 1960 et 1970 (Keita, 2012). Dans ce carcan monolithique, les plébiscites présidentiels s’étant substitués aux élections libres et concurentielles, le coup d’État militaire était devenu le principal mode de succession ou d’alternance (Balandier, 1966 ; Foucher, 2009). Le retour à la démocratie électorale n’a pas changé fondamentalement la donne : non seulement le renversement illégal des dirigeants en place demeure une pratique assez courante sur le continent (Passot, 2023), mais l’« étouffement » de l’expression démocratique (Zounmenou et Adam, 2021) au moyen de sempiternelles et circonstancielles réformes constitutionnelles et électorales entretient le phénomène des gouvernements perpétuels dont, il est vrai, l’Afrique centrale ne possède pas l’apanage, ainsi que le montrent les exemples de l’Ouganda, de l’Erythrée et, récemment encore, du Zimbabwé (James, 2017), situés hors de cette région.
IV. L’expansion du « syndrome togolais » et le spectre de nouvelles Républiques héréditaires
Le Togo n’est pas le point de départ de la vogue des dévolutions successorales du pouvoir présidentiel enregistrées en Afrique subsaharienne depuis le début des années 2000, mais il est considéré comme l’exemple caricatural de cette dérive dynastique. Le « syndrome togolais » est une manière de désigner une succession héréditaire au sommet de l’État qui procède d’un mélange d’« habillage légal » et de « hold-up électoral » (Bangré, 2005). Couramment associé aux pays francophones d’Afrique centrale ayant vécu l’expérience de la succession directe de « père à fils », ce syndrome tend à gagner d’autres aires géographiques et linguistiques, laissant ainsi planer le spectre de nouvelles Républiques héréditaires notamment en Guinée Équatoriale hispanophone et en Ouganda anglophone.
Serge Loungou
Serge Loungou est Maître de conférences en géographie politique. Université Omar Bongo de Libreville (Gabon)
Loungou/Diploweb
- L’ Afrique centrale, terre des gouvernements perpétuels
Sources : M.E. Owona Nguini (2004) ; Jeune Afrique n°2845, 19-25 juillet 2015, p.22-27 ; R. Marzin (2017) ; F. Mazet (2023).
En théorie, le phénomène des gouvernements perpétuels s’explique par l’absence de restriction constitutionnelle concernant la durée de l’exercice de la fonction de chef d’État. Dans bon nombre de pays africains et particulièrement ceux d’Afrique centrale, les Constitutions ont fait l’objet de tant de révisions et d’amendements qu’elles ont progressivement été débarrassées du verrou de la limitation du mandat présidentiel instauré au début des années 1990 (Siegle et Cook, 2020). En pratique, ces « présidences sans fin » procèdent d’ une tendance enracinée à la patrimonialisation ou confiscation du pouvoir politique en Afrique (Médard, 1991 ; Focksia Docksou, 2021). On peut dater les origines de leur « institutionnalisation » du temps des régimes à parti unique, instaurés à la charnière des années 1960 et 1970 (Keita, 2012). Dans ce carcan monolithique, les plébiscites présidentiels s’étant substitués aux élections libres et concurentielles, le coup d’État militaire était devenu le principal mode de succession ou d’alternance (Balandier, 1966 ; Foucher, 2009). Le retour à la démocratie électorale n’a pas changé fondamentalement la donne : non seulement le renversement illégal des dirigeants en place demeure une pratique assez courante sur le continent (Passot, 2023), mais l’« étouffement » de l’expression démocratique (Zounmenou et Adam, 2021) au moyen de sempiternelles et circonstancielles réformes constitutionnelles et électorales entretient le phénomène des gouvernements perpétuels dont, il est vrai, l’Afrique centrale ne possède pas l’apanage, ainsi que le montrent les exemples de l’Ouganda, de l’Erythrée et, récemment encore, du Zimbabwé (James, 2017), situés hors de cette région.
- Les ressorts socio-psychologiques de la gouvernance perpétuelle
- La succession programmée
- La succession inopinée
- La succession anticipée
IV. L’expansion du « syndrome togolais » et le spectre de nouvelles Républiques héréditaires
Le Togo n’est pas le point de départ de la vogue des dévolutions successorales du pouvoir présidentiel enregistrées en Afrique subsaharienne depuis le début des années 2000, mais il est considéré comme l’exemple caricatural de cette dérive dynastique. Le « syndrome togolais » est une manière de désigner une succession héréditaire au sommet de l’État qui procède d’un mélange d’« habillage légal » et de « hold-up électoral » (Bangré, 2005). Couramment associé aux pays francophones d’Afrique centrale ayant vécu l’expérience de la succession directe de « père à fils », ce syndrome tend à gagner d’autres aires géographiques et linguistiques, laissant ainsi planer le spectre de nouvelles Républiques héréditaires notamment en Guinée Équatoriale hispanophone et en Ouganda anglophone.
- En Guinée Équatoriale : chronique d’une succession héréditaire annoncée
- En Ouganda : vers une succession dynastique sur fond de « parricide »