Axe Kaka-Haftar Qui en veut à Tiani ?

Axe Kaka-Haftar Qui en veut à Tiani ?

A ce stade des faits établis contre Abdourahmane TIANI, il ne s’agit plus de savoir qui combat le président nigérien. Mais, il faudra plutôt déterminer qui pourrait avoir intérêt à ce que ces combats contre le Niger, se poursuivent.

Entre sabotages du pipeline, remobilisation de groupes rebelles et rivalités entre Benghazi, Tripoli et N’Djamena, le Niger semble progressivement devenir un nouveau foyer de tensions régionales. Derrière les actions du MPLJ de Moussa Kounaï et la remise en selle du FPL de Mahamoud Sallah, se dessine une hypothèse : celle d’une instrumentalisation des rébellions nigériennes par des acteurs libyens et tchadiens. Si les preuves d’un véritable « complot » coordonné restent à établir, les convergences d’intérêts, elles, interpellent.

Le pouvoir du général Abdourahmane Tiani est-il en train de subir les conséquences de rivalités qui dépassent largement les frontières du Niger ? Depuis plusieurs mois, le nord et le nord-est du pays sont devenus le théâtre d’une activité croissante de groupes armés contestant le régime issu du coup d’État du 26 juillet 2023. Deux mouvements retiennent particulièrement l’attention : le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ), dirigé par Moussa Kounaï, et le Front patriotique de libération (FPL), conduit par Mahamoud Sallah.

À première vue, leurs trajectoires sont distinctes. Mais leur présence dans des espaces frontaliers avec la Libye et le Tchad, leurs objectifs communs contre la junte et leurs interactions avec des acteurs armés de la région alimentent désormais les interrogations sur une possible internationalisation d’un conflit artificiel crée contre Tiani.

Le pipeline d’Agadem, nouvelle cible stratégique

Le pétrole est devenu l’un des principaux enjeux de cette confrontation. Le pipeline reliant les champs pétroliers d’Agadem, dans l’est du Niger, au terminal béninois de Sèmè-Kpodji constitue une infrastructure stratégique pour Niamey. Les attaques revendiquées par le MPLJ visent donc directement l’un des piliers économiques du régime.

En décembre 2025, le mouvement de Moussa Kounaï avait revendiqué plusieurs attaques contre l’oléoduc. Une attaque du 21 décembre avait notamment été présentée comme la troisième opération du groupe contre les installations pétrolières d’Agadem.

Le phénomène ne s’est pas arrêté là. En février 2026, les autorités nigériennes ont affirmé avoir repoussé une attaque du MPLJ contre la position de Djibela, dans la zone pétrolière d’Agadem. Selon les autorités, les assaillants seraient arrivés depuis le Tchad avant de se replier vers la frontière. Le MPLJ n’a pas reconnu cette accusation précise, mais il avait déjà revendiqué des attaques contre les infrastructures pétrolières.

La logique du MPLJ est claire : frapper les intérêts économiques du pouvoir pour réduire ses ressources financières et accroître la pression politique. Dans une déclaration rapportée par la presse, Moussa Kounaï avait averti les entreprises étrangères collaborant avec la junte de quitter le territoire nigérien.

Cette stratégie donne au pipeline une dimension qui dépasse la simple question énergétique. Il devient un véritable levier de guerre politique.

Le retour de Mahamoud Sallah

L’autre élément nouveau est la remise en selle de Mahamoud Sallah. Le chef du FPL, mouvement favorable à l’ancien président Mohamed Bazoum, avait été arrêté en février 2025 à Gatrun, dans le sud de la Libye, par les forces de l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigées par Khalifa Haftar.

Après plus de quinze mois de détention, Sallah a été libéré en juin 2026. Dans son communiqué, le FPL a expressément remercié le général Saddam Haftar, fils de Khalifa Haftar et commandant adjoint de l’ANL.

Cette libération est d’autant plus intrigante que le camp Haftar avait, dans un premier temps, neutralisé le chef rebelle nigérien. Son retour sur le terrain intervient alors que les relations entre Niamey et Benghazi connaissent des évolutions sensibles.

Certains spécialistes de la Libye ont interprété cette libération comme un message politique adressé aux autorités nigériennes. RFI, citant l’analyste Jalel Harchaoui, a ainsi rapporté l’hypothèse selon laquelle la libération de Sallah pouvait constituer une réponse du camp Haftar au rapprochement entre Niamey et les autorités de Tripoli.

Benghazi contre Tripoli, Niamey pris entre deux feux

La Libye demeure profondément divisée entre les autorités de Tripoli et le camp de Khalifa Haftar installé dans l’Est. Or, cette rivalité libyenne se projette désormais au-delà des frontières du pays.

Le Niger partage une frontière de plus de 300 kilomètres avec la Libye. Le sud libyen constitue également un espace de circulation pour les groupes armés, les trafiquants et différentes communautés transfrontalières. Le FPL de Sallah y avait installé une partie de ses réseaux avant l’arrestation de son chef.

Le cas Sallah montre ainsi comment un mouvement rebelle nigérien peut devenir un instrument potentiel dans les rapports de force libyens. Son parcours est révélateur : arrêté par les forces de Haftar, détenu pendant plus d’un an, puis libéré avec les remerciements publics du FPL à Saddam Haftar.

Il serait toutefois prématuré d'en conclure à l'existence d'une alliance opérationnelle entre Benghazi et le FPL. Les éléments disponibles établissent des contacts et une évolution politique, mais pas l'existence d'un plan militaire commun officiellement démontré.

Le Tchad, autre pièce du puzzle

À l'est et au sud-est du Niger, le facteur tchadien ajoute une autre dimension à cette équation. La proximité géographique entre les zones de rébellion, les espaces désertiques difficiles à contrôler et les réseaux transfrontaliers facilite les mouvements de combattants et d'armes.

Les autorités nigériennes ont d'ailleurs affirmé, en février, que les assaillants ayant attaqué une installation pétrolière à Agadem venaient du Tchad avant de se replier vers cette frontière. Cette accusation n'a pas été confirmée de manière indépendante et les autorités tchadiennes n'ont pas publiquement reconnu une quelconque implication.

C'est précisément dans cette zone grise que se développe le risque d'une guerre par procuration. Les groupes armés peuvent servir de relais à des intérêts qui les dépassent, tandis que les rivalités entre États et pouvoirs concurrents trouvent dans les zones désertiques un terrain propice à l'externalisation de leurs conflits.

Les Toubous au cœur de la recomposition sécuritaire

La dimension communautaire ne peut pas non plus être ignorée. Le nord-est nigérien constitue un espace où se croisent Toubous, Arabes, Peuls et autres communautés dont les réseaux familiaux et commerciaux dépassent largement les frontières nationales.

Plusieurs mouvements armés issus de cet environnement sont apparus ou se sont renforcés depuis le coup d'État de 2023. Un rapport sur la gouvernance et les droits humains au Niger recense notamment, dans la région d'Agadez, plusieurs mouvements toubous et arabes, dont le FPL de Mahamoud Sallah et le MPLJ de Moussa Kounaï.

L'émergence ou la remobilisation de Sallah pourrait donc avoir un effet d'entraînement sur une partie de la rébellion touboue du Nord. Une telle dynamique représenterait un risque supplémentaire pour Niamey, particulièrement dans une région où les frontières sont poreuses et où l'État peine à exercer un contrôle permanent sur l'immensité désertique.

La question sensible des Mohamid de N’guigmi

À cette équation sécuritaire s'ajoute la situation de la communauté arabe Mohamid dans la région de N’guigmi. Des frustrations locales pourraient, si elles étaient exploitées par des acteurs armés, devenir un nouveau facteur de mobilisation contre le pouvoir central.

Le 26 juillet 2026, Mahamoud Sallah a justement publié un communiqué consacré à ce qu'il présente comme les injustices subies par la communauté arabe Mohamid dans l'est du Niger. Le FPL cherche ainsi à inscrire sa contestation dans une problématique plus large, susceptible de toucher plusieurs communautés de la région.

Des informations faisant état d'une volonté de solidarité entre Arabes Chouas, Ouled Sleiman, Peuls et Toubous doivent toutefois être considérées avec prudence tant qu'elles ne sont pas corroborées par des sources indépendantes.

Kaka et Haftar : deux parrains, deux fronts ?

C'est ici que se pose la question centrale : Abdourahmane Tiani est-il confronté à un simple ensemble de rébellions autonomes ou à une stratégie régionale plus large ?

L'hypothèse d'un soutien de Khalifa ou Saddam Haftar au FPL est alimentée par la libération de Mahamoud Sallah et par les remerciements publics adressés à Saddam Haftar par le mouvement.

De l'autre côté, la proximité supposée entre certains réseaux tchadiens et les éléments du MPLJ constitue un autre sujet de préoccupation pour Niamey. Les accusations nigériennes concernant l'origine tchadienne d'assaillants opérant dans la zone d'Agadem renforcent cette suspicion, sans pour autant démontrer l'existence d'une politique officielle de N'Djamena en faveur du MPLJ.

L'idée d'un axe « Kaka-Haftar » soutenant deux mouvements distincts contre Tiani reste donc, à ce stade, une hypothèse politique et sécuritaire.

Le Niger, nouveau champ de bataille régional ?

Le véritable danger pour Niamey réside peut-être moins dans l'existence d'un complot centralisé que dans la convergence de plusieurs crises.

À l'ouest, le Niger fait face à la menace jihadiste. À l'est, la région de Diffa demeure exposée aux violences liées à Boko Haram et à l'État islamique en Afrique de l'Ouest. Au nord, les mouvements armés toubous et arabes peuvent exploiter les difficultés de contrôle territorial. À cela s'ajoutent les rivalités libyennes et les tensions avec certains réseaux tchadiens.

Le nord-est du Niger risque ainsi de devenir un espace de guerre par procuration, où des groupes locaux servent de relais à des rivalités régionales.

La coalition stratégique annoncée en juin 2026 entre le MPLJ de Moussa Kounaï et le Front patriotique pour la justice de Mahamat Tori illustre d'ailleurs cette volonté de rapprochement entre mouvements armés hostiles à Niamey.

Une économie de guerre en construction

L'autre conséquence est économique. Dans une région où le pétrole, les routes commerciales, les trafics transfrontaliers et les ressources minières constituent des enjeux majeurs, la multiplication des groupes armés peut favoriser l'installation progressive d'une économie de guerre.

Le contrôle d'un tronçon de route, d'une zone d'extraction, d'un passage frontalier ou d'une infrastructure pétrolière peut devenir une source de financement pour les groupes armés. La violence n'est alors plus seulement un moyen de pression politique : elle devient également une activité génératrice de ressources.

Pour Tiani, la menace est donc double. Il doit préserver les infrastructures qui constituent une source essentielle de revenus pour l'État tout en empêchant que les espaces périphériques du pays ne deviennent des sanctuaires pour les mouvements rebelles.

Tiani face à une équation régionale de plus en plus complexe

Trois ans après le coup d'État de juillet 2023, le pouvoir nigérien se retrouve confronté à une configuration sécuritaire beaucoup plus complexe qu'une simple opposition entre la junte et des mouvements rebelles.

Le FPL de Mahamoud Sallah revient sur le devant de la scène après sa libération par les forces de Haftar. Le MPLJ de Moussa Kounaï poursuit ses opérations contre les intérêts du régime, notamment ses infrastructures pétrolières. Des alliances entre groupes armés commencent à se dessiner. Et les frontières libyenne et tchadienne offrent aux mouvements rebelles des profondeurs stratégiques difficiles à neutraliser.

Le scénario d'un complot coordonné entre « Kaka » et Haftar contre Abdourahmane Tiani n'est pas démontré à ce stade. Mais les faits disponibles montrent suffisamment d'interconnexions pour que Niamey ne puisse plus considérer ces menaces comme de simples rébellions locales.

Le risque, pour le Niger, est désormais de voir son territoire devenir l'un des théâtres secondaires des rivalités de Benghazi, Tripoli et N'Djamena. Une guerre régionale par groupes armés interposés pourrait alors transformer les marges désertiques du pays en véritable poudrière.

Et dans cette nouvelle équation, le pipeline d'Agadem-Sèmè-Kpodji, les groupes toubous et arabes et la frontière libyenne apparaissent comme autant de points de pression susceptibles d'être exploités contre le régime de Tiani.

La question n'est donc peut-être plus seulement de savoir qui combat Tiani, mais de déterminer qui pourrait avoir intérêt à ce que ces combats se poursuivent. Michel DIOUF