CAN 2026 : Scanoscopie de la décision de la Caf ou quand le football révèle une nouvelle grammaire du pouvoir, du droit et des émotions

Il arrive que certains événements sportifs cessent d’être de simples moments de compétition pour devenir de puissants révélateurs des transformations profondes d’une société. La crise née de la finale

CAN 2026 : Scanoscopie de la décision de la Caf ou quand le football révèle une nouvelle grammaire du pouvoir, du droit et des émotions

Ce qui s’y est joué, puis rejoué dans les arènes juridictionnelles de la Confédération Africaine de Football (CAF), dépasse de loin le cadre du football.

C’est une affaire qui touche à la manière dont l’Afrique pense le droit, organise le pouvoir et construit ses imaginaires collectifs.

Au départ, pourtant, il ne s’agissait que d’un match. Une finale attendue entre deux grandes nations du football africain, porteuses chacune d’une trajectoire particulière : le Sénégal, fort de ses succès récents et d’une reconnaissance sportive largement acquise sur le terrain, et le Maroc, engagé depuis plusieurs années dans une stratégie méthodique de structuration de sa puissance sportive, adossée à des investissements massifs et à une diplomatie d’influence assumée.

Mais comme souvent dans l’histoire, ce sont les moments de rupture qui révèlent les vérités les plus profondes. Une décision arbitrale controversée, une réaction immédiate des joueurs sénégalais, un retrait temporaire du terrain : en quelques instants, le match bascule.

Ce geste, qui pourrait n’apparaître que comme une protestation circonstancielle, constitue en réalité un point de bascule. Il marque le passage du jeu à la contestation, du sport à la tension, de la compétition à ce que l’on pourrait appeler une séquence proto-politique.

Et pourtant, le système sportif, dans un premier temps, semble absorber la crise. Les joueurs reviennent sur le terrain, la rencontre reprend, le match est mené à son terme. Le Sénégal l’emporte après prolongation.

À cet instant précis, le principe fondamental du sport paraît respecté : celui de la décision par le jeu, celui de la souveraineté du terrain. C’est précisément ce qui rend la suite des événements si singulière.

Saisie par la Fédération Royale Marocaine de Football, la CAF engage une procédure disciplinaire. Dans un premier temps, son Jury disciplinaire sanctionne les incidents, mais refuse de qualifier la situation de forfait.

La logique sportive demeure intacte. Mais en appel, la décision est renversée. Le retrait temporaire est juridiquement requalifié, les articles 82 et 84 du règlement sont invoqués, et le Sénégal est finalement déclaré perdant par forfait.

Ainsi, un match joué, terminé, gagné sur le terrain, est juridiquement reconstruit. Le droit ne se contente plus d’encadrer le sport : il en redéfinit l’issue.

C’EST ICI QUE SE SITUE LE CŒUR DU DÉBAT

Car la question posée n’est pas simplement celle de l’application d’un règlement. Elle est plus fondamentale : un match peut-il être considéré comme abandonné alors même qu’il a été repris et mené à son terme ?

La réponse apportée par la CAF repose sur une lecture stricte, presque littérale du texte. Mais toute lecture juridique n’est jamais neutre. Elle est toujours le produit d’une interprétation, d’une hiérarchisation des principes, d’un choix implicite entre différentes conceptions du droit.

En l’espèce, cette interprétation entre en tension avec trois principes fondamentaux du droit du sport : la primauté du résultat acquis sur le terrain, la proportionnalité des sanctions et la sécurité juridique des compétitions.

En effet, retirer un titre après coup ne constitue pas une sanction ordinaire. C’est un acte exceptionnel, dont les implications dépassent largement le cadre disciplinaire.

Dans ce contexte, le recours devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) ne relève pas d’une simple faculté procédurale. Il s’impose comme une nécessité. Absolue. Non seulement pour défendre un résultat, mais pour clarifier un principe.

Le Sénégal ne défend pas uniquement une victoire. Il défend une certaine idée du sport, fondée sur la centralité du terrain et sur une lecture équilibrée du droit.

Mais réduire cette affaire à sa dimension juridique serait une erreur d’analyse.

Le football africain, déterminent géopolitique par excellence, est aujourd’hui un espace où se croisent des dynamiques bien plus larges. Il est devenu un instrument de puissance, un vecteur d’influence, un langage diplomatique.

Le Maroc l’a parfaitement compris, en développant une stratégie structurée qui articule infrastructures, formation et présence institutionnelle. Le Sénégal, de son côté, incarne une autre forme de puissance, moins structurée mais profondément légitime, fondée sur la performance sportive et sur une image de crédibilité. Ainsi, sommes-nous en face à deux modèles africains d’influence, deux manières d’habiter le continent, deux formes de projection de puissance.

La décision de la CAF, dans ce contexte, ne peut être totalement dissociée de ces dynamiques.

À cela s’ajoute une dimension souvent négligée : la neuropolitique.

Le football est, en Afrique plus qu’ailleurs, un formidable accélérateur émotionnel. Il mobilise les foules, structure les identités, cristallise les sentiments d’appartenance. La finale de la CAN 2025 a produit un choc émotionnel intense. La décision qui a suivi a généré une dissonance cognitive profonde : ce qui a été vécu comme une victoire est juridiquement transformé en défaite. Ce type de rupture n’est jamais anodin. Il affecte la confiance, la perception de la justice, et, au-delà, le rapport des citoyens aux institutions.

C’est pourquoi la gestion de cette crise appelle une intelligence particulière.

Le Sénégal doit faire preuve de fermeté sur le plan juridique, en saisissant le TAS et en défendant ses droits avec rigueur. Mais il doit également faire preuve de maturité diplomatique. Transformer cette affaire en conflit politique serait une erreur stratégique majeure. Le Sénégal et le Maroc ne sont pas seulement deux adversaires sportifs. Ce sont deux États africains liés par une histoire, des intérêts communs et une responsabilité partagée dans la construction du continent.

L’enjeu, au fond, dépasse ces deux pays. Il concerne l’Afrique tout entière.

La CAN 2025 agit comme un miroir. Elle révèle un continent en transition, où le sport devient un champ d’expression du droit, un espace de projection de puissance et un terrain de formation des consciences collectives.

Elle pose une question essentielle : quel modèle de gouvernance voulons-nous pour le sport africain ? Un modèle strictement formaliste, au risque de heurter la légitimité sportive, ou un modèle équilibré, capable d’articuler droit, équité et réalité du jeu, et comme toutes les autres activités, la construction d’un véritable modèle économique dynamique autour du sport, autour de tous les sports, en particulier le football, ?

En saisissant le Tribunal Arbitral du Sport, le Sénégal ne se contente pas de contester une décision. Il participe à une clarification nécessaire. Il contribue, à sa manière, à l’élaboration d’un droit du sport africain plus mature, plus cohérent, plus respectueux des principes fondamentaux.

Car au bout du compte, ce qui est en jeu n’est pas seulement une coupe.

C’est une certaine idée de la justice, du sport et de l’Afrique elle-même.

Dr BABACAR SOCRATE DIALLO

DIRECTEUR GÉNÉRAL DU CEDSDK

QUELLE CONDUITE LE SÉNÉGAL DOIT ADOPTER À PROPOS DE LA DÉCISION EXTRAORDINAIRE DE LA CAF ?

I - RECOURS DEVANT LE TRIBUNAL ARBITRAL DU SPORT

Devant le

Tribunal Arbitral du Sport

Affaire :

Fédération Sénégalaise de Football contre Confédération Africaine de Football

1. Objet du recours

Le présent recours vise l’annulation de la décision rendue par le Jury d’appel de la CAF ayant déclaré le Sénégal perdant par forfait de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025.

Cette décision applique les articles 82 et 84 du règlement de la CAN et modifie rétroactivement le résultat de la finale.

2. Compétence du TAS

Conformément aux statuts de la CAF et au droit international du sport, les décisions rendues en dernière instance par les organes juridictionnels de la CAF peuvent faire l’objet d’un recours devant le Tribunal Arbitral du Sport.

Le TAS est compétent pour :

•     contrôler la légalité des décisions disciplinaires • examiner les erreurs d’interprétation des règlements

•     vérifier la proportionnalité des sanctions.

3. Exposé des faits

1.  La finale de la CAN 2025 s’est déroulée entre le Sénégal et le Maroc.

2.  Un incident est survenu à la suite d’une décision arbitrale contestée.

3.  Les joueurs sénégalais ont quitté temporairement le terrain.

4.  Le match a ensuite repris sous l’autorité de l’arbitre.

5.  La rencontre a été menée à son terme et le Sénégal a remporté la finale.

4. Moyens juridiques

Premier moyen : mauvaise qualification juridique des faits

Les articles 82 et 84 du règlement de la CAN visent les situations dans lesquelles une équipe :

•     refuse de jouer,

•     ne se présente pas,

•     abandonne définitivement le match.

Or :

•     le Sénégal n’a jamais refusé de jouer,

•     l’équipe est revenue sur le terrain, • le match s’est terminé normalement.

L’application du forfait repose donc sur une qualification juridique erronée des faits.

Deuxième moyen : violation du principe de proportionnalité

Le droit disciplinaire sportif impose que la sanction soit proportionnée.

Dans cette affaire :

•     le match a été disputé jusqu’à son terme,

•     le résultat sportif a été établi sur le terrain,

•     la CAF avait déjà prononcé des sanctions disciplinaires.

La perte rétroactive du titre constitue une sanction manifestement excessive.

Troisième moyen : violation du principe de sécurité juridique

Les compétitions sportives reposent sur la stabilité des résultats.

Modifier le vainqueur d’une finale plusieurs semaines après la rencontre :

• porte atteinte à la crédibilité de la compétition, • crée une insécurité juridique pour les participants.

5. Conclusions

Le Sénégal demande au TAS :

1.  l’annulation de la décision du Jury d’appel de la CAF ;

2.  la confirmation du résultat sportif de la finale ;

3.  subsidiairement, la réduction des sanctions disciplinaires.

II- LA LIGNE DE COMMUNICATION RECOMMANDÉE À LA FSF

Trois principes doivent guider la réaction officielle :

1. Respect des institutions sportives

Le Sénégal doit éviter toute attaque directe contre la CAF.

2. Affirmation du droit au recours

La communication doit insister sur :

•     la confiance dans la justice sportive internationale

•     la volonté de faire valoir les droits du Sénégal.

3. Défense du mérite sportif

Le message central :

Le Sénégal reste attaché au principe selon lequel les compétitions doivent être gagnées sur le terrain.

4. Actions diplomatiques possibles

1.  consultation avec les fédérations africaines alliées

2.  mobilisation des anciens dirigeants du football africain

3.  coordination avec la FIFA pour garantir l’équité procédurale.

CONCLUSION GÉNÉRALE

Cette affaire constitue l’un des contentieux les plus sensibles de l’histoire récente du football africain.

Elle combine :

•     un enjeu juridique majeur,

•     une dimension géopolitique au sein de la CAF, • et un impact symbolique pour le Sénégal.

Le recours devant le Tribunal Arbitral du Sport apparaît donc comme la voie la plus appropriée pour clarifier définitivement la situation.

Par Dr Babacar Socrate Diallo

Directeur Général du Centre d’Études

Diplomatiques et Stratégiques (CEDS) de Dakar

 

LA DIRECTION GÉNÉRALE DU CEDSDK