Centrafrique : contenir les effets de la guerre au Soudan

La guerre au Soudan alimente l’activité criminelle des groupes armés dans le nord-est de la Centrafrique, frontalier du Darfour, alors que les partenariats extérieurs de Bangui mettent à mal sa neutralité dans le conflit. Le gouvernement centrafricain et ses partenaires devraient agir sans tarder pour réduire les violences.
Le conflit soudanais offre [...] de nouvelles opportunités aux groupes armés centrafricains actifs dans le nord-est.
Le conflit soudanais offre également de nouvelles opportunités aux groupes armés centrafricains actifs dans le nord-est. S’appuyant sur leurs réseaux transfrontaliers, ces derniers louent les services de leurs combattants aux deux camps en guerre au Soudan, récupèrent des armes et nouent de nouvelles alliances. Cette économie de guerre a permis à ces mouvements de reconstituer une partie des ressources financières et matérielles perdues au cours des cinq dernières années, menaçant les récents progrès sécuritaires enregistrés par la RCA. L’attaque rebelle menée le 30 juin contre la ville frontalière d’Am-Dafock, qui a fait 30 morts, a matérialisé ce risque : avec l’appui de combattants soudanais bien équipés, les assaillants sont parvenus à repousser les forces étatiques et onusiennes et ont occupé la ville pendant plusieurs jours avant de se retirer.
Enfin, la guerre au Soudan a fragilisé les liens entre la RCA et l’armée soudanaise. La collaboration informelle entre Bangui et les FSR, visant à limiter les violences le long de la frontière, a suscité des frictions entre le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra et le général Abdel Fattah al-Bourhane, chef de l’armée soudanaise. En parallèle, la RCA s’est rapprochée du principal allié extérieur des FSR : les EAU. Depuis 2023, ce riche Etat du Golfe manifeste un intérêt économique croissant pour la RCA, notamment dans les secteurs de l’or et de l’énergie. Ce partenariat place Bangui dans une position délicate. Les EAU ont conclu des accords avec d’autres voisins du Soudan, comme le Tchad, pour acheminer des armes aux FSR via leur territoire, même si Abou Dhabi nie l’existence de ces réseaux. Selon plusieurs sources, quelques livraisons d’armes émiraties destinées aux FSR auraient transité par la RCA, notamment via la Vakaga. Attirée par les financements des EAU mais soucieuse d’éviter des représailles de l’armée soudanaise, la RCA tente de trouver un équilibre.
Il est encore temps de prévenir une escalade des violences dans la Vakaga. Avec l’aide de ses partenaires comme l’Union européenne et l’ONU, Bangui devrait, malgré des ressources limitées, maintenir la réponse humanitaire et lancer des projets destinés à désenclaver le nord-est. Il devrait aussi consolider son dispositif sécuritaire, notamment en renforçant la coopération avec le Tchad, lui aussi touché par la guerre au Soudan. Confrontée à des pressions budgétaires, la Minusca devrait conserver une présence robuste dans la zone, quitte à réduire la présence de ses troupes dans les régions moins exposées, tandis que les Etats membres de l’ONU devraient éviter toute réduction prématurée des effectifs de la mission lors du renouvellement de son mandat en novembre. Enfin, la RCA devrait demander aux EAU de ne plus utiliser le territoire centrafricain pour approvisionner les FSR, tout en créant les conditions d’une coexistence pacifique avec celles-ci pour limiter les violences. Pour préserver sa fragile stabilité, Bangui devrait réaffirmer sa neutralité dans le conflit soudanais.

I.Introduction
La guerre civile qui sévit au Soudan depuis avril 2023 a plongé le pays dans la pire crise humanitaire au monde. Le conflit oppose deux branches de l’appareil militaire : l’armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Bourhane, et les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire mené par Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti ». Chaque camp contrôle désormais une partie du pays, faisant craindre une partition durable du territoire ; en 2025, ils ont chacun nommé un gouvernement revendiquant sa souveraineté sur l’ensemble du Soudan. La guerre a contraint jusqu’à quatre millions de Soudanais à fuir le pays, déplacé au moins trois fois plus de personnes à l’intérieur de ses frontières et soumis plusieurs régions à des épisodes prolongés de faim ou de famine. L’ONU estime que 33,7 millions de Soudanais ont un besoin urgent d’aide humanitaire.
Les effets du conflit se sont rapidement fait sentir au-delà des frontières du Soudan, le Tchad étant sans doute le pays voisin le plus touché. L’afflux de plus d’un million de réfugiés soudanais et de rapatriés tchadiens dans l’est du Tchad a détérioré les conditions de vie dans les provinces de l’Ennedi Est, du Wadi Fira, du Ouaddaï et du Sila, déjà confrontées à une forte pauvreté, ainsi qu’à des difficultés d’accès à l’eau et aux terres. Ces derniers mois, les accrochages entre l’armée tchadienne et des miliciens des FSR, les frappes de drones et les tensions intercommunautaires se sont multipliés le long de la frontière entre les deux pays. En parallèle, les Emirats arabes unis (EAU), principal parrain des FSR, utilisent le Tchad comme base logistique pour livrer des armes aux paramilitaires soudanais. Cet appui – que les EAU et le Tchad ont toujours démenti malgré un vaste faisceau de preuves émanant de rapports onusiens, d’enquêtes journalistiques et de témoignages de diplomates – a provoqué l’ire de l’armée soudanaise, qui a menacé N’Djamena de représailles.
Les hostilités au Soudan ont également des répercussions sur un autre de ses voisins : la République centrafricaine (RCA). Frontalière du Darfour, la préfecture de la Vakaga (nord-est), l’une des plus défavorisées du pays, accueille aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de personnes – réfugiés soudanais et rapatriés centrafricains – ayant fui les violences soudanaises. Cet afflux de population, couplé aux ruptures d’approvisionnement en biens de première nécessité depuis le Soudan (aussi liées au conflit), complique l’accès à l’eau, à la terre et à la nourriture. Il a en outre provoqué une inflation des prix des marchandises et des loyers, accentuant l’insécurité alimentaire. Le climat sécuritaire s’est aussi dégradé : la région subit des incursions fréquentes de combattants soudanais, pour la plupart affiliés aux FSR. Ces derniers se livrent à des actes de criminalité armée et investissent certains secteurs de l’économie locale, tandis que les rebelles centrafricains actifs dans la zone ont su tirer parti de l’essor d’une économie de guerre pour s’enrichir.
La guerre au Soudan a en effet éclaté alors que [la RCA] commençait à se relever d’une longue crise.
Ces évolutions pourraient fragiliser les progrès sécuritaires des dernières années en RCA. La guerre au Soudan a en effet éclaté alors que le pays commençait à se relever d’une longue crise, déclenchée en 2013 lorsqu’une coalition rebelle à majorité musulmane, la Séléka, a renversé le président François Bozizé. Après plusieurs années de guerre civile, l’accord politique pour la paix et la réconciliation, conclu en 2019 à Khartoum entre l’Etat centrafricain et quatorze groupes armés, a permis la reddition de la plupart des insurgés. Depuis, l’armée nationale, ses alliés russes et rwandais et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation de la RCA (Minusca) ont repris le contrôle des principales villes du pays et sécurisé Bangui, la capitale. Les opérations militaires ont contraint les groupes rebelles à se replier vers des espaces périphériques de plus en plus réduits, asphyxiant leurs réseaux de financement minier et routier et affaiblissant leurs capacités opérationnelles. Malgré des fragilités persistantes, le déroulement relativement paisible des élections générales de décembre 2025 a témoigné de ces avancées.
Ce rapport analyse les conséquences humanitaires et sécuritaires de la guerre au Soudan sur le nord-est de la RCA et l’influence des partenariats géopolitiques de Bangui dans la gestion de ces défis. Il repose sur une cinquantaine d’entretiens avec des responsables de l’Etat aux niveaux national et régional, des représentants de groupes armés centrafricains et des FSR, des sources sécuritaires locales, des chefs religieux et communautaires du nord-est du pays, des responsables humanitaires et administratifs, et des opérateurs économiques. Menées en 2026, ces entrevues ont eu lieu à Bangui, dans les villes de Birao et d’Am-Dafock (Vakaga), ainsi que par téléphone. Crisis Group a pu échanger avec quelques femmes et a pris en compte leur point de vue dans ses recherches. Le faible nombre d’entretiens avec des femmes reflète les structures de pouvoir inégalitaires en RCA. Enfin, le rapport s’appuie sur les précédentes publications de Crisis Group et sur celles d’organismes humanitaires et de recherche.
II.L’impact de la guerre au Soudan sur la Vakaga
Eloignée de Bangui et du pouvoir central, la préfecture de la Vakaga, frontalière du Soudan, a longtemps servi de base arrière à de nombreux groupes armés. Depuis l’accord de paix de 2019, les forces de défense et de sécurité de la RCA ont toutefois repris pied dans la zone, repoussant les rebelles aux confins de la région. Mais les hostilités au Soudan, qui ont éclaté en avril 2023, ont mis un coup d’arrêt à cette dynamique. Le conflit a favorisé les déplacements de combattants soudanais dans la Vakaga, en particulier des FSR, entrainant une hausse de la criminalité armée. Il a aussi permis aux groupes armés locaux de reconstituer une partie de leurs forces grâce au trafic d’armes et de mercenaires. En juin, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a alerté sur ces risques, se disant « profondément préoccupé par les répercussions de la guerre au Soudan », qui font peser « une grave menace sur les civils et la stabilité dans le nord-est » de la RCA.
A.La Vakaga, une région fragile sous l’emprise de groupes armés
La Vakaga est une région périphérique de la RCA qui borde le Tchad, le Soudan et le Soudan du Sud. La préfecture souffre de malnutrition chronique et fait partie des plus défavorisées du pays, le deuxième plus pauvre d’Afrique avec un PIB par habitant de 492 euros par an. La Vakaga est dotée d’un climat aride à semi-aride soudano-sahélien, marqué par une saison sèche de sept à huit mois. Les principales activités économiques incluent l’agriculture, l’élevage (avec des éleveurs transhumants qui sillonnent la zone pendant la saison sèche), l’exploitation minière et le commerce. La région dispose d’un potentiel aurifère largement sous-exploité mais qui fait l’objet d’un intérêt croissant de la part d’opérateurs miniers centrafricains et étrangers – y compris soudanais, tchadiens, russes et émiratis – autour de Birao, chef-lieu de la préfecture, et le long de la frontière soudanaise (sur l’axe reliant les localités d’Am-Dafock et de Tiringoulou).
Depuis l’indépendance de la RCA en août 1960, les autorités centrales ont peu investi dans le développement de la Vakaga. La région a longtemps manqué de préfets, de douaniers, de gendarmes, de juges, de médecins et même d’enseignants. L’accès à l’eau et à l’électricité y demeure également très limité. La préfecture souffre en outre d’un profond enclavement : seules des pistes en terre permettent d’y accéder, et uniquement pendant la saison sèche. Rejoindre Birao depuis Bangui, située à plus de 1 000 kilomètres, prend entre deux et quatre jours en véhicule, seuls les 180 premiers kilomètres étant goudronnés.
Le peu d’attention accordé à la Vakaga s’explique en partie par les différences ethniques et religieuses qui la distinguent du reste du pays. L’islam est la religion dominante dans le nord-est, alors que la population centrafricaine est en majorité chrétienne. Les habitants de la Vakaga, issus des communautés kara, sara, goula et rounga, sont davantage tournés vers les cultures arabo-musulmanes du Tchad et du Soudan, tandis que la majorité des Centrafricains s’identifie plutôt à celles du bassin du Congo. Pour des questions logistiques et financières, les populations du nord-est préfèrent en outre s’approvisionner en produits de première nécessité et en carburant via la ville soudanaise de Nyala – la capitale de l’Etat du Darfour méridional, située à environ 300 kilomètres de Birao – ou via le Tchad, plutôt que par Bangui. Ces particularités contribuent à la mise à l’écart des habitants du nord-est, souvent perçus comme des étrangers par leurs compatriotes. Enfin, la région est peu peuplée et ne représente qu’un faible poids électoral : en 2022, elle comptait pour moins de 1 pour cent de la population totale de la RCA.
L’insécurité renforce cet isolement. La Vakaga sert depuis longtemps de refuge aux trafiquants d’armes, de diamants, d’or, de drogue et d’espèces animales protégées. A la fin des années 1990, les Zarguina, des gangs de braqueurs venus du Cameroun ou du Nigéria, ont commencé à sévir sur les routes de la région. Courant 2006, plusieurs groupes armés dénonçant la marginalisation du nord-est se sont constitués dans la Vakaga, ainsi que dans les préfectures voisines du Bamingui-Bangoran (centre-nord) et de la Haute-Kotto (est). Les combats avec l’armée et les barrages routiers illégaux ont exposé les civils à la violence et au racket, rendant les déplacements coûteux et dangereux. En 2013, ces insurgés ont intégré la coalition rebelle de la Séléka, avant que l’accord de paix de 2019 ne conduise la plupart d’entre eux à déposer les armes. Les groupes restés actifs ont ensuite été affaiblis par des opérations militaires de l’armée centrafricaine et de ses alliés. Les rebelles ont perdu le contrôle des principales mines d’or et des barrages routiers les plus lucratifs et se sont rabattus sur des activités criminelles moins structurées et moins rentables (braquages ou enlèvements contre rançon).
Aujourd’hui, le nord-est de la RCA abrite toujours plusieurs groupes armés opposés à Bangui.
Aujourd’hui, le nord-est de la RCA abrite toujours plusieurs groupes armés opposés à Bangui. Le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), issu de l’ex-Séléka et composé en majorité de combattants rounga, est l’un des plus influents. Dirigé par Nourredine Adam, figure clé de l’ancienne coalition rebelle, le FPRC a signé l’accord de 2019, avant de le dénoncer fin 2020 pour former une nouvelle rébellion. En 2019, des combattants goula ont aussi créé le Parti du rassemblement de la nation centrafricaine (PRNC). Menés par le chef rebelle Nourd Gregaza, ils occupent des gisements aurifères secondaires et se livrent à des braquages, des attaques et des enlèvements (tout comme le FPRC). Depuis 2022, deux groupes rebelles tchadiens ont aussi ouvert des avant-postes dans la Vakaga : le Rassemblement populaire pour la justice et l’égalité au Tchad (RPJET) et une faction dissidente de l’Union des forces républicaines (UFR). Leurs membres côtoient souvent les insurgés centrafricains et s’associent à eux pour des trafics et, parfois, des actions conjointes.
D’autres mouvements armés basés hors de la Vakaga circulent parfois dans la région pour mener des opérations ponctuelles ou chercher à étendre leur zone d’influence. C’est le cas du Mouvement démocratique pour le rassemblement du peuple centrafricain (MDRPC), dirigé par Arda Hakouma, un ancien cadre du FPRC. Créé en 2023 dans le Bamingui-Bangoran, il a depuis relocalisé une partie de ses forces dans la Vakaga voisine. Parmi les autres groupes ponctuellement présents dans le nord-est figurent l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), dirigée par le chef rebelle peul Ali Darassa et opérant dans le centre et le sud-est, ainsi que le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC) de Mahamat al-Khatim, implanté dans le nord et le nord-est. Ces deux groupes, eux aussi issus de l’ex-Séléka, ont réintégré l’accord de paix en 2025 grâce à une médiation de N’Djamena. Certains de leurs généraux refusent cependant de déposer les armes, estimant que l’accord ne leur est pas favorable. Ils se déplacent parfois dans la Vakaga, où ils entretiennent des liens commerciaux ou militaires avec les rebelles locaux.
B.L’emprise croissante des FSR dans le nord-est de la RCA
Avant la guerre au Soudan, des éléments armés soudanais, parfois affiliés à l’armée soudanaise ou aux FSR, circulaient déjà dans le nord-est de la RCA, profitant de la porosité de la frontière et de la faible présence des forces de sécurité centrafricaines. Des milliers de combattants soudanais du Darfour avaient rejoint les rangs de la Séléka et des centaines sont restés dans les groupes issus de son éclatement, par solidarité communautaire ou en quête d’enrichissement. Des officiers des FSR et de l’armée soudanaise participaient aussi à des trafics d’armes avec des groupes armés comme le FPRC. Enfin, d’autres membres des FSR y voyageaient régulièrement pour des raisons familiales : le général Abdallah Djazouli, commandant des FSR au Darfour méridional, est ainsi marié à l’une des filles du sultan de Birao, l’une des principales autorités coutumières de la région, et se rend souvent dans cette ville.
Différents partenariats établis avec Bangui ont contribué à normaliser, aux yeux des FSR, la possibilité de circuler en armes en RCA. En 2019, les autorités centrafricaines et leurs alliés russes ont fait venir dans le nord-est du pays un groupe de miliciens arabes du Darfour – les Janjawid, d’où sont issus les FSR – dirigés par le commandant Ali Kushayb ; ces derniers ont appuyé les forces gouvernementales dans une offensive lancée la même année contre le FPRC. Fin 2022, les FSR ont également conclu avec l’exécutif centrafricain un accord (non public) les autorisant à pénétrer en RCA. Cet arrangement visait à sécuriser la frontière et à y empêcher la circulation des groupes armés centrafricains, en contrepartie de l’exploitation d’une mine d’or près de la ville de Gordil (Vakaga). Destiné à pallier la très faible présence des forces étatiques dans la zone et leur manque de moyens logistiques, l’accord n’a toutefois pas survécu au conflit soudanais.
Depuis le début des combats au Soudan, la Vakaga a connu une forte dégradation sécuritaire. En 2022, la région enregistrait une dizaine d’incidents violents par mois, impliquant des groupes armés, les forces armées nationales et leurs alliés russes, ou des criminels. A partir d’avril 2023, les violences se sont multipliées, avec un pic de 60 incidents par mois en décembre de la même année ainsi qu’au mois de janvier suivant. Les années 2024 et 2025 ont connu un niveau de violence supérieur à celui d’avant-guerre, bien qu’inférieur à celui observé fin 2023. Le nombre de ces incidents est reparti à la hausse en 2026, avec environ 40 cas mensuels répertoriés entre février et juillet.
La hausse de l’insécurité dans la Vakaga s’explique d’abord par l’afflux d’hommes armés venus du Soudan, dont beaucoup sont affiliés aux FSR. Ces trois dernières années, les paramilitaires ont consolidé leur emprise sur le Darfour : ils y ont établi un embryon d’administration civile et mis en place, en 2025, un gouvernement parallèle, basé à Nyala. Les FSR disposent aussi d’une base dans la partie soudanaise d’Am-Dafock, une localité située à cheval sur la frontière. Certains d’entre eux en profitent pour circuler en RCA. Plus de la moitié des incidents recensés dans la Vakaga depuis avril 2023 relèvent de la criminalité armée et impliquent souvent des miliciens soudanais proches des FSR. Ces attaques se concentrent surtout le long des axes routiers et près de la frontière. Les autorités, les ONG et les habitants s’accordent à dire que ces violences ne s’inscrivent pas dans un projet politique, mais résultent du nombre accru de combattants indisciplinés dans la zone.
Certains membres des FSR viennent aussi régler des différends avec des habitants ou des réfugiés. Ces derniers sont particulièrement exposés à ces violences, comme l’explique un responsable sécuritaire : « Les FSR considèrent parfois les réfugiés des communautés arabes comme des lâches qui ne contribuent pas à l’effort de guerre avec eux. Ils ont forcé certains d’entre eux à rejoindre leurs rangs en les menaçant physiquement ». Les paramilitaires soudanais franchissent aussi la frontière pour traquer certains de leurs hommes ayant déserté et fui en RCA avec leur équipement militaire. Ils mènent enfin des représailles contre les habitants qu’ils soupçonnent de signaler leur présence aux autorités centrafricaines.
Les activités économiques développées en RCA par des individus associés aux FSR sont aussi sources de tensions, notamment dans les secteurs de l’élevage transhumant et de l’exploitation minière. En cas de dispute avec des agriculteurs, les éleveurs proches des FSR ont tendance à recourir à la violence ou à solliciter l’appui des paramilitaires, contribuant à la multiplication des conflits agropastoraux dans la Vakaga. L’exploitation aurifère supervisée ou financée par des Soudanais affiliés aux FSR a également pris de l’ampleur. Depuis le début de la guerre, le site de Mandjan, situé à 20 kilomètres de Gordil et exploité par des hommes d’affaires soudanais liés aux paramilitaires, a connu plus d’une trentaine d’incidents, dont des braquages, parfois suivis de représailles. L’implication de membres des FSR solidement armés dans ce secteur favorise le règlement des litiges par la violence.
L’insécurité générale perturbe la vie quotidienne et les activités économiques dans la région. En 2024 et 2025, la circulation sur l’axe Am-Dafock-Birao a souvent été interrompue en raison des violences, tandis que de nombreux agriculteurs n’osent plus se rendre dans leurs champs par crainte d’attaques. Les femmes sont exposées aux violences sexuelles, notamment lorsqu’elles s’éloignent des centres urbains pour aller chercher de l’eau ou effectuer des travaux agricoles. En septembre 2025, la Minusca a enregistré six meurtres d’agriculteurs près d’Am-Dafock et 26 cas de violences sexuelles dans la ville. Fin 2025, 11 500 habitants des environs avaient fui leur domicile pour se réfugier près de la base temporaire de la mission onusienne.
La résurgence des groupes armés centrafricains
Le conflit au Soudan a constitué une aubaine pour les groupes armés centrafricains, notamment ceux actifs dans la Vakaga. Les mouvements issus de l’ex-Séléka – en particulier le FPRC, l’UPC et le MPC – ont mobilisé leurs réseaux transfrontaliers afin de profiter de l’économie de guerre, y compris à travers la contrebande et le mercenariat. Leurs nouvelles alliances au Soudan ont permis à beaucoup de s’enrichir, de se réarmer ou de reconstituer une partie de leurs forces.
Les principaux chefs rebelles centrafricains se sont positionnés comme entrepreneurs de guerre au cœur d’un marché du mercenariat en expansion dans la sous-région. Depuis le début du conflit, l’armée soudanaise et les FSR sont engagés dans une course au recrutement de nouveaux combattants et ont trouvé dans les rangs des groupes armés centrafricains un vivier d’hommes mobilisables. Les FSR promettent un salaire mensuel de plusieurs centaines de dollars aux soldats ordinaires et de plusieurs milliers de dollars aux chefs de groupe. Ils offrent aussi de fortes primes aux chefs capables de leur fournir des hommes. Ces recrutements, facilités par des affinités ethniques et linguistiques, sont souvent ponctuels. Des centaines de combattants centrafricains louent leurs services pour des opérations de quelques semaines au Soudan, puis rentrent en RCA avec armes et munitions. Moins proactive que les FSR dans ce domaine, l’armée soudanaise a néanmoins financé quelques recrutements et promet un soutien financier et de l’armement aux rebelles collaborant avec elle.
L’itinéraire de Nourredine Adam, dirigeant historique du FPRC, illustre l’essor de cette économie de guerre. Ce chef rebelle a d’abord utilisé ses connexions avec le Darfour pour envoyer des hommes combattre aux côtés des FSR à Nyala, fin 2023, puis à Al-Geneina, début 2024, en échange d’une compensation financière. Plusieurs de ses généraux participent toujours aux opérations des paramilitaires. Mais en 2024, Nourredine Adam a changé de camp, estimant pouvoir tirer davantage de profits d’une collaboration avec l’armée soudanaise. Il a donc envoyé plusieurs centaines de combattants la soutenir, elle et ses alliés, en particulier les milices de la Force conjointe du Darfour. Il s’est aussi rendu à plusieurs reprises à Port-Soudan, siège de l’armée soudanaise entre 2023 et début 2025, pour y rencontrer des généraux. Outre l’enrichissement personnel qu’elle lui procure, cette collaboration lui permet d’accumuler des ressources financières et des stocks d’armes pour le FPRC.
D’autres rebelles centrafricains ont aussi rejoint le conflit soudanais pour des raisons communautaires et familiales. C’est en particulier le cas au sein de l’UPC, un groupe à dominante peul, dont de nombreux combattants ont de la famille près de la ville soudanaise de Tulus (Darfour méridional). Certains, comme le général Wadal Ounda (annoncé mort au combat en 2025), ont rejoint les rangs des FSR et pris part aux attaques d’Al-Geneina en 2023 et d’El-Fasher en 2025 au Darfour. L’UPC a profité de cette dynamique pour positionner des forces dans le nord-est de la RCA, où le groupe n’avait jusqu’ici qu’une faible présence, prélevant notamment des taxes le long des routes de transhumance.
Les recrutements de combattants fonctionnent dans les deux sens. Certains officiers des FSR louent des unités de mercenaires et vendent des armes aux groupes armés centrafricains. Ce commerce leur permet d’optimiser la rotation des troupes, en rentabilisant les unités qui ne sont pas déployées sur le front, et de s’enrichir en écoulant des stocks d’armes inutilisées. Ainsi, en 2025, alors que le chef du MPC, Mahamat al-Khatim, négociait son retour dans l’accord de paix centrafricain, il cherchait en parallèle à renforcer les effectifs de son groupe afin de peser davantage dans les négociations avec Bangui et de s’assurer un plan de secours. L’un de ses conseillers a rencontré des gradés des FSR à Nyala en mars 2025, obtenant plus d’une centaine de combattants et des fusils d’assaut. Ces hommes ont ensuite pris position autour de mines d’or centrafricaines, notamment près de Markounda (préfecture de l’Ouham, nord-ouest).
Quelques centaines de miliciens des FSR ont [...] fait défection pour rejoindre les groupes centrafricains.
Quelques centaines de miliciens des FSR ont aussi fait défection pour rejoindre les groupes centrafricains. Ce phénomène a pris de l’ampleur en 2025 sous l’effet de plusieurs facteurs, notamment des divisions au sein des paramilitaires et des défaites infligées par l’armée soudanaise. L’épuisement progressif des possibilités de pillage au Soudan – activité très lucrative au début de la guerre – a également rendu les opportunités d’enrichissement en RCA d’autant plus attrayantes qu’elles présentent un risque moindre. D’anciens officiers des FSR et leurs hommes ont ainsi rejoint le FPRC et le PRNC et participent avec eux à l’exploitation de mines d’or le long de la frontière soudanaise et dans la Haute-Kotto.
L’attaque rebelle récemment lancée contre Am-Dafock, à 65 kilomètres à l’est de Birao, a confirmé la montée en puissance des groupes armés centrafricains. Le 30 juin, une coalition de rebelles du nord, dont beaucoup issus du FPRC, du MDRPC et du MPC, s’est emparée de cette ville frontalière après avoir affronté les soldats de l’armée, les éléments de Wagner et les forces de la Minusca. Les hostilités ont fait 30 morts et 23 blessés, dont trois Casques bleus, et contraint 16 000 personnes à fuir leur domicile. Plusieurs centaines de combattants soudanais recrutés dans les rangs des FSR ont appuyé l’assaut des rebelles. Ces derniers ont occupé la ville pendant quelques jours. Le 5 juillet, les forces étatiques en ont finalement repris le contrôle, la plupart des insurgés s’étant déjà repliés dans des localités reculées du Tchad, du Soudan et de la RCA. Selon plusieurs sources proches des rebelles, les attaques pourraient reprendre dans la préfecture après la saison des pluies, qui s’achève habituellement vers la fin de l’année dans cette région.
III.Une réponse humanitaire et sécuritaire insuffisante
L’arrivée, au cours des trois dernières années, de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés soudanais dans le nord-est de la RCA a saturé les capacités d’accueil de la région et provoqué des tensions entre les populations locales et les nouveaux venus. Les interventions humanitaires, assurées pour l’essentiel par les agences onusiennes, restent toutefois limitées en raison de la baisse mondiale des financements consacrés à l’aide. Sur le plan militaire, l’armée nationale et ses alliés ont renforcé leur présence dans la région pour faire face à la montée de l’insécurité, faisant notamment appel à des forces non conventionnelles pour combattre les rebelles centrafricains et les miliciens soudanais affiliés aux FSR. Mais ce dispositif demeure insuffisant, alors même que la mission de maintien de la paix de l’ONU en RCA, déployée dans le pays depuis 2014, subit des pressions croissantes pour réduire la voilure.
A.Une crise humanitaire qui s’aggrave
Depuis le début de la guerre au Soudan, la RCA a accueilli plus de 45 000 personnes ayant tout laissé derrière elles pour fuir les bombardements de l’armée soudanaise et les exactions des FSR. La majorité des arrivants – surtout des femmes et des enfants appartenant aux communautés arabes, kara, sara et massalit – a atteint le territoire centrafricain via Am-Dafock. La Vakaga, qui comptait environ 83 000 habitants avant-guerre, abrite près des trois quarts des réfugiés et la quasi-totalité des rapatriés installés dans le pays ; elle a ainsi vu sa population augmenter de près de 40 pour cent en trois ans.
Les nouveaux arrivants bénéficient de l’assistance du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et du Programme alimentaire mondial (PAM). Ils reçoivent des vivres et des kits d’hygiène, et sont accompagnés dans la mise en place d’activités génératrices de revenus. Certains ont pu ouvrir de petites boutiques, notamment au marché de Birao ; d’autres cultivent des lopins de terre sur le site de réfugiés de Korsi, à Birao, mais ne sont pas autorisés à étendre leurs cultures au-delà de ses limites. En dehors des principaux lieux d’accueil, les interventions humanitaires se limitent à la protection, à l’enregistrement et à la documentation des nouveaux arrivants, en raison des contraintes sécuritaires, logistiques et financières. Certains réfugiés et rapatriés viennent néanmoins à Birao percevoir l’aide alimentaire versée en espèces par le PAM, avant de regagner les zones rurales où ils se sont installés.
Les réfugiés doivent [...] affronter la méfiance d’une partie des communautés locales, qui lient la hausse de la criminalité à leur présence.
Les populations nouvellement établies sont également exposées à des menaces pour leur sécurité physique. Les femmes et les jeunes filles sont les plus concernées, avec de nombreux cas de violences sexuelles signalés. Les réfugiés doivent aussi affronter la méfiance d’une partie des communautés locales, qui lient la hausse de la criminalité à leur présence. A Birao, des soldats ont dû intervenir à plusieurs reprises en 2024 autour du site de Korsi pour mettre fin à des altercations physiques entre réfugiés et habitants, ces derniers soupçonnant ce quartier d’abriter des combattants soudanais venus commettre des crimes en RCA.
Même si l’ampleur des arrivées est faible par rapport à celle enregistrée au Tchad, qui héberge plus d’un million de réfugiés et rapatriés, la capacité d’accueil de la RCA est déjà saturée. La réponse humanitaire parvient à peine à couvrir les besoins de base des réfugiés. En 2025, le plan de réponse humanitaire pour l’ensemble de la RCA n’a été financé qu’à hauteur de 35 pour cent (soit 100 millions d’euros) dans un contexte global de baisse des financements, contraignant les organisations humanitaires à prioriser leurs actions. Le plan pour 2026, plus modeste que celui de l’année précédente, n’était financé qu’à 47,6 pour cent en octobre.
B.La réponse sécuritaire de Bangui et de ses alliés
L’appareil sécuritaire centrafricain, dans la Vakaga comme dans le reste du pays, peine encore à se relever de son effondrement lors de la crise de 2013. L’armée, la police et la gendarmerie manquent de moyens et connaissent d’importants problèmes de gestion. Elles restent, de plus, fortement dépendantes de leurs partenaires extérieurs : la Minusca, les paramilitaires russes de Wagner et les soldats bilatéraux rwandais. Sans eux, l’armée pourrait difficilement maintenir une présence dans les régions éloignées de la capitale et effectuer des opérations offensives.
Avant la guerre au Soudan, la présence de l’armée nationale dans le nord-est de la RCA se résumait au déploiement de quelques centaines de soldats, appuyés par des combattants de Wagner, à Birao et dans plusieurs localités secondaires. L’armée disposait également d’hommes sur une base opérationnelle située du côté soudanais d’Am-Dafock, dans le cadre d’une force tripartite réunissant des soldats de la RCA, du Soudan et du Tchad. Inaugurée en 2011, cette base, qui accueillait des militaires soudanais, a fermé un mois après le début du conflit au Soudan, lorsque la zone est passée sous le contrôle des FSR, « créant un vide sécuritaire propice à la circulation d’armes et de miliciens », selon le panel d’experts de l’ONU sur la RCA.
Face à la montée de l’insécurité dans la Vakaga, Bangui a déployé fin 2023 un dispositif réunissant troupes régulières et forces non conventionnelles. Les premières comprennent au moins une centaine de soldats centrafricains et autant de paramilitaires russes. Les secondes regroupent deux catégories de combattants : une centaine de « Russes noirs » – d’anciens membres de groupes armés centrafricains recrutés au sein d’unités placées sous les ordres de Wagner – et plusieurs centaines de membres de groupes d’autodéfense locaux, notamment à Birao, Am-Dafock ou dans la localité de Boromata (à 90 kilomètres de Birao). Ces derniers sont pour la plupart de jeunes hommes recrutés par l’intermédiaire de chefs locaux. Des adolescents mineurs ont aussi été enrôlés de force. Encadrés depuis 2024 par les forces centrafricaines et russes, ces miliciens quadrillent une grande partie de la Vakaga et conservent une certaine autonomie d’action.
Les groupes d’autodéfense ne sont que partiellement intégrés au dispositif sécuritaire centrafricain.
Les groupes d’autodéfense ne sont que partiellement intégrés au dispositif sécuritaire centrafricain. Certains miliciens reçoivent des munitions de l’Etat ; aucun ne perçoit de salaire, mais ils tirent des revenus de la mise en place de barrages routiers illégaux. Peu disciplinés, ils n’obéissent pas toujours aux ordres des forces officielles, ce qui occasionne parfois des frictions, voire des incidents. En août, par exemple, des soldats centrafricains et des éléments de Wagner ont tenté de réquisitionner des motos près de Boromata en vue d’une opération. Le refus d’un membre d’un groupe d’autodéfense a déclenché une dispute qui a dégénéré en fusillade. Le milicien a été blessé, provoquant de fortes tensions entre les forces régulières et non conventionnelles.
Les forces étatiques ont lancé plusieurs opérations contre des éléments soudanais et des rebelles centrafricains depuis leurs bases de Birao et d’Am-Dafock, et depuis les avant-postes de l’armée à Gordil, Tiringoulou et Ouanda-Djallé, tous situés à moins de 130 kilomètres de Birao. Ces unités ne cherchent pas à combattre les FSR, mais à empêcher que des miliciens qui leur sont affiliés ne viennent en RCA commettre des crimes crapuleux. En 2025, les troupes gouvernementales ont mené plus d’une vingtaine d’offensives, dont des raids héliportés, contre des miliciens soudanais et des rebelles centrafricains, souvent retranchés autour des mines d’or. Entre janvier et avril, l’armée a intensifié ses interventions à la frontière, faisant dix-neuf morts parmi les miliciens soudanais et les civils, sans pour autant faire cesser les mouvements de combattants. Après l’attaque d’Am-Dafock en juin, l’armée, Wagner et leurs supplétifs ont renforcé leur présence autour de Birao, multipliant les actions militaires, les contrôles d’identité et les fouilles de domiciles. Ce regain d’activité s’est accompagné d’une hausse des actes de prédation.
Les opérations contre les miliciens soudanais ont provoqué des tensions avec le commandement des FSR au Darfour méridional. Début 2025, le général Abdallah Djazouli, le chef des paramilitaires dans cette zone, a reproché aux forces centrafricaines et russes d’attaquer ses éléments sans raison. En réaction, des individus associés aux FSR ont mené des raids contre des villages suspectés d’abriter des groupes d’autodéfense progouvernementaux ou de les renseigner. Les FSR dénoncent également les violences et les taxes illégales imposées par les groupes d’autodéfense centrafricains, en particulier aux éleveurs transhumants soudanais, en majorité arabes. Ces frictions n’impliquent pas les FSR en tant qu’organisation, mais résultent plutôt de différends locaux (commerciaux, familiaux ou communautaires) entre les habitants de la Vakaga et certains paramilitaires soudanais. Depuis 2024, des discussions informelles entre Bangui et les FSR ont toutefois permis de contenir le risque d’escalade violente (voir section IV. A).
La Minusca, pour sa part, a augmenté le nombre de ses patrouilles dans la région et ouvert fin 2023 une base temporaire à Am-Dafock. En octobre 2025, la mission onusienne a facilité dans cette même ville la signature d’un accord de paix local réunissant des chefs traditionnels et religieux ainsi que des représentants des éleveurs et des agriculteurs de part et d’autre de la frontière. Les discussions ont abouti à un engagement réciproque sur la libre circulation des personnes, le respect des couloirs de transhumance et l’interdiction du port d’armes aux abords des villages frontaliers. Les trois mois qui ont suivi l’accord ont été les plus calmes dans la Vakaga depuis le début de la guerre au Soudan (voir section II. B).
L’attaque rebelle contre Am-Dafock en juin n’a pas remis en question cet accord, bien que certains signataires centrafricains, dont des responsables locaux, déplorent les liens entre les groupes armés centrafricains et certains paramilitaires soudanais. A Bangui, les autorités centrales ont, elles, développé une méfiance accrue à l’égard des FSR depuis ce raid, qui a impliqué des miliciens soudanais affiliés aux paramilitaires et recrutés par les rebelles centrafricains. Pour tenter de se dédouaner, les FSR ont arrêté le général Djazouli pendant quelques jours en juillet, l’accusant d’avoir fourni des combattants aux groupes armés centrafricains pour cet assaut, avant de le muter dans une autre région. En septembre, elles ont également attaqué une petite faction du FPRC de Nourredine Adam qui se déplaçait dans la zone des trois frontières. Le bilan de cette opération reste inconnu, mais elle laisse penser que les FSR cherchent à préserver des relations cordiales avec le gouvernement centrafricain.
L’armée tchadienne mène elle aussi des opérations ponctuelles dans la zone [frontalière], presque exclusivement contre des rebelles tchadiens.
Enfin, l’armée tchadienne mène elle aussi des opérations ponctuelles dans la zone, presque exclusivement contre des rebelles tchadiens. La présence de ces derniers en RCA, observée depuis 2021, a conduit N’Djamena à relancer sa coopération avec Bangui, qui se trouvait au point mort depuis 2014. En 2024, les deux pays ont rouvert leur frontière commune et créé une force conjointe pour faciliter le partage de renseignements et permettre aux soldats tchadiens d’opérer en RCA jusqu’à 50 kilomètres de la frontière, notamment dans le nord-est.
Mais cette dynamique de rapprochement entre la RCA et le Tchad pourrait être compromise. Le pouvoir tchadien s’agace des retards pris par Bangui dans le désarmement de l’UPC, des 3R et du MPC, comme le prévoit l’accord de N’Djamena de 2025. De plus, après avoir accru la pression sur les rebelles centrafricains présents au Tchad pour qu’ils cessent leurs activités subversives, les autorités tchadiennes semblent désormais plus complaisantes à leur égard. Plusieurs participants au raid d’Am-Dafock ont ainsi séjourné dans la capitale tchadienne peu avant l’attaque, tandis que des rebelles de l’ASP se sont réfugiés près de la ville de Tissi (sud-est du Tchad) après leur retraite, sans susciter de réaction militaire du Tchad.
Les tensions bilatérales sont montées d’un cran le 10 octobre, après une opération militaire centrafricaine contre le FPRC dans la Vakaga. Menée avec Wagner, cette offensive, qui a impliqué des frappes aériennes et des combats au sol, visait une base du FPRC à Nabagaye (située à 50 kilomètres de Birao), près de la frontière tchadienne. Le lendemain, le ministre des Affaires étrangères du Tchad a accusé la RCA d’avoir mené une incursion armée sur son territoire et gravement blessé des civils et des militaires tchadiens. Le déroulé exact des évènements n’a pu être établi de manière indépendante, mais l’incident risque d’amplifier la crise de confiance entre les deux pays.
C.Manque de moyens et menaces sur l’avenir de la Minusca
Si Bangui a renforcé son dispositif sécuritaire dans la Vakaga depuis 2023, les opérations militaires sont loin d’être suffisantes pour sécuriser la région, notamment en raison d’une carence chronique de moyens. Le manque de carburant et de véhicules, lié aux problèmes budgétaires de l’Etat centrafricain, limite les déplacements des forces armées nationales. Les soldats se plaignent fréquemment de ne pas percevoir leur salaire et leur prime de déploiement, ainsi que de retards de plusieurs mois dans la rotation des troupes. Ces contraintes affectent le moral des soldats et encouragent les défections. En 2025, plus de la moitié des militaires déployés à Birao avaient ainsi déserté leur poste. Les soldats expriment aussi régulièrement leur mécontentement par des tirs en l’air.
De son côté, la Minusca n’a pas les moyens de renforcer sa présence de manière significative dans la Vakaga. La crise de liquidités qui frappe l’ONU – provoquée par les retards de décaissement de certains Etats membres, en premier lieu des Etats-Unis, premier pays contributeur de l’organisation – a contraint la mission à fermer 21 bases opérationnelles dans le pays en mars. Au premier semestre, la Minusca a aussi rapatrié près de 4 000 soldats (plus du quart de ses effectifs), réduisant le personnel militaire onusien en RCA à environ 10 300 Casques bleus et 2 200 policiers. A titre de comparaison, l’armée centrafricaine compte environ 30 000 hommes.
Le dernier mandat de la Minusca détaille [...] les mesures à prendre pour amorcer une transition pouvant conduire à une réduction du dispositif, [...] voire à sa clôture.
La Minusca subit des pressions croissantes en faveur d’une réduction supplémentaire de sa présence. Les Etats-Unis et la Chine estiment notamment que la mission devrait commencer à préparer son départ, invoquant les progrès accomplis par le pays sur la voie de la stabilité. Adopté en novembre 2025, le dernier mandat de la Minusca détaille pour la première fois les mesures à prendre pour amorcer une transition pouvant conduire à une réduction du dispositif de la mission, voire à sa clôture. Le gouvernement centrafricain et la Minusca ont commencé à élaborer une feuille de route en ce sens. Un rapport confidentiel esquisse les contours d’un recentrage de la Minusca vers un rôle de conseil et d’appui. Certaines fonctions administratives et logistiques pourraient être transférées à l’Etat centrafricain à court ou moyen terme, tandis que les tâches les plus sensibles, comme la protection des civils, demeureraient sous la responsabilité de l’ONU.
Le rapport souligne toutefois l’existence d’obstacles à cette transition, en particulier les contraintes budgétaires et les faibles capacités institutionnelles de la RCA. Par ailleurs, le transfert progressif des tâches onusiennes à l’Etat centrafricain implique déjà une augmentation des coûts de fonctionnement de l’armée, qui devra financer une partie des dépenses logistiques jusqu’ici couvertes par la Minusca. Ces charges additionnelles risquent d’affaiblir encore davantage la capacité opérationnelle des forces de défense et de sécurité.
IV.Partenariats extérieurs : Bangui sur une ligne de crête
Depuis les années 1980, les liens entre Bangui et Khartoum ont connu des tensions récurrentes, chacun accusant l’autre de tolérer sur son territoire des groupes qui lui sont hostiles. A partir de 2018, les relations entre les deux voisins se sont toutefois améliorées par l’entremise de la Russie, proche à la fois des autorités centrafricaines et soudanaises. Mais l’éclatement de la guerre au Soudan en 2023 a mis un terme à cette dynamique. L’armée soudanaise voit d’un mauvais œil les interactions entre les autorités centrafricaines et les FSR ainsi que le renforcement des liens économiques entre Bangui et les EAU, accusés d’être le principal parrain des paramilitaires du général Hemetti (Abou Dhabi nie ce soutien). Soucieux d’attirer les investissements de son riche partenaire émirati, mais conscient des risques de représailles de son voisin soudanais, le gouvernement centrafricain semble aujourd’hui avancer sur une ligne de crête.I
A.Une méfiance réciproque avec le Soudan
Le Soudan et la RCA ont historiquement entretenu des relations diplomatiques empreintes de méfiance réciproque. Plusieurs rébellions soudanaises – au Darfour et dans le sud du pays (avant l’indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011) – ont utilisé l’est de la RCA comme base arrière. La tolérance des autorités centrafricaines à l’égard de ces insurrections a suscité l’agacement de l’ancien président soudanais Omar al-Bashir. Les deux pays ont néanmoins coopéré sur le plan sécuritaire, notamment à travers la création, en 2010, d’une force tripartite avec le Tchad (voir section III.B). Bangui a toutefois fourni peu d’hommes à cette force et n’a pas participé à son commandement.
Après le déclenchement de la crise politico-militaire en RCA en 2013, les autorités centrafricaines ont nourri une certaine défiance vis-à-vis de leur voisin soudanais. Bangui estimait que Khartoum avait joué un rôle prépondérant dans la formation de la Séléka. La coalition rebelle à majorité musulmane comptait en effet de nombreux combattants soudanais dans ses rangs et s’approvisionnait en armes via le Darfour. Cependant, l’implication directe de l’Etat soudanais dans la création de la Séléka est insuffisamment documentée pour être attestée.
Les relations entre les deux pays se sont améliorées à partir de 2018 par l’entremise de la Russie, alliée de longue date du Soudan, qui venait alors de nouer un partenariat avec la RCA. En octobre 2017, Moscou et Bangui ont signé à Sotchi, une station balnéaire russe située sur les bords de la mer Noire, un accord prévoyant notamment le déploiement du groupe Wagner en RCA pour appuyer l’armée centrafricaine. L’année suivante, Khartoum a accueilli des pourparlers entre Bangui et les groupes armés centrafricains. Les paramilitaires russes, également présents au Soudan depuis 2017, ont joué un rôle moteur dans cette initiative, tandis que l’appareil sécuritaire soudanais, influent auprès de certains rebelles centrafricains, a facilité les échanges. Ces discussions ont par la suite été intégrées aux négociations ayant abouti à l’accord de paix de Khartoum en février 2019.
L’éclatement de la guerre au Soudan en avril 2023 a une nouvelle fois dégradé les rapports entre [le Soudan et la RCA].
Toutefois, l’éclatement de la guerre au Soudan en avril 2023 a une nouvelle fois dégradé les rapports entre les deux voisins. Les paramilitaires russes, actifs en particulier au Darfour, avaient développé des liens étroits avec les FSR. Jusqu’à la fin de l’année 2023, les hommes de Wagner présents en RCA ont livré du matériel militaire (dont des missiles sol-air) aux FSR. Mais, à partir de 2024, la Russie s’est alignée sur l’armée soudanaise. Les livraisons aux FSR, dont le volume était modeste, ont alors cessé, tandis que les combattants russes ont quitté le Darfour. Encore aujourd’hui, il reste difficile de savoir si Wagner a effectué ces livraisons avec l’accord de Bangui. Le général Abdel Fattah al-Bourhane, le chef de l’armée soudanaise, en garde toutefois une certaine rancune au président centrafricain Faustin-Archange Touadéra. Ce dernier, pour sa part, reproche au commandant soudanais de coopérer avec le chef rebelle centrafricain Nourredine Adam, qui dirige le FPRC. Les relations entre le président Touadéra et le général al-Bourhane sont réputées froides.
Dès 2024, les autorités centrafricaines ont tenté de rééquilibrer leur position à l’égard des deux camps soudanais. Elles ont évité de collaborer officiellement avec les FSR, malgré leur présence le long de la frontière entre la RCA et le Soudan. Les paramilitaires soudanais, notamment le général Djazouli, ont pourtant proposé en 2024 aux forces centrafricaines d’établir une coopération formelle pour sécuriser la zone frontalière. Prudent, Bangui a ouvert des discussions informelles pour permettre l’échange de renseignements et prévenir la circulation de miliciens soudanais dans la Vakaga, mais a refusé d’officialiser cette collaboration afin de ne pas légitimer les FSR. Parallèlement, le président Touadéra a participé, en 2024 puis en mai 2025, à plusieurs rencontres informelles avec des représentants du général al-Bourhane afin de réaffirmer la neutralité centrafricaine et de demander l’arrestation de Nourredine Adam lors de ses passages au Soudan. Ces rencontres n’ont toutefois pas permis de rétablir la confiance entre les deux parties.
B.L’irrésistible influence économique des EAU en RCA
Depuis le début du conflit, le Soudan est devenu le théâtre de rivalités entre plusieurs puissances étrangères engagées aux côtés de l’un ou l’autre des deux belligérants. L’Arabie Saoudite, l’Egypte et la Turquie soutiennent l’armée soudanaise, tandis que les EAU sont les principaux parrains des FSR. Les EAU ont convaincu des pays limitrophes du Soudan, comme le Tchad et l’Ethiopie, de mettre leur territoire à disposition pour faciliter l’approvisionnement en armes des paramilitaires soudanais. Comme son voisin tchadien, la RCA pourrait à son tour se laisser entrainer plus activement dans les hostilités sous l’influence de son puissant partenaire émirati.
L’éclatement de la guerre au Soudan a considérablement renforcé l’intérêt économique des EAU pour la RCA. Dès juin 2023, des opérateurs économiques émiratis ont créé plusieurs sociétés dans le secteur de l’or à Bangui. En 2024, le partenariat entre les deux pays s’est intensifié avec l’annonce d’importants investissements émiratis en RCA, notamment un projet de nouvel aéroport à Bangui, estimé à 200 millions de dollars (non encore financé), et la construction d’une centrale électrique d’un coût de 90 millions de dollars.
Ces investissements ont renforcé l’influence des EAU auprès des autorités de Bangui, confrontées à d’importants besoins de financement. Cette riche monarchie du Golfe, dont les dépenses publiques annuelles (nationales et fédérales) s’élèvent à environ 134 milliards de dollars, est devenu au cours de la dernière décennie l’un des premiers fournisseurs de capitaux en Afrique. Elle possède des moyens démesurés par rapport à la RCA, dont le budget national annuel, parmi les plus modestes du continent africain, avoisine les 700 millions de dollars.
Fortes de leur influence grandissante en RCA, les autorités d’Abou Dhabi ont exploré la possibilité d’utiliser le territoire centrafricain pour livrer de l’équipement militaire aux FSR. Lors d’une visite officielle dans le pays en août 2025, une délégation émiratie s’est discrètement rendue à Birao et a manifesté un intérêt pour l’aéroport, ainsi que pour la construction, jamais annoncée officiellement, d’un hôpital dans cette même localité. Un terrain aurait été réservé à cet effet, mais les travaux n’ont pas encore démarré.
Depuis 2023, des équipements et des combattants auraient transité par la RCA en direction du Soudan, mais toujours en faible volume et de manière ponctuelle. Certaines livraisons auraient été effectuées par Wagner (voir plus haut) ; d’autres proviendraient des EAU. Des témoins locaux et un officier des FSR à Nyala ont confié à Crisis Group que quelques cargaisons d’armes et de matériel envoyées par les EAU et destinées aux FSR auraient emprunté le territoire centrafricain entre 2024 et début 2026, avant de rejoindre Nyala. Le volume de ces livraisons reste dérisoire par rapport à celui transitant par d’autres pays frontaliers du Soudan. Pour l’instant, la RCA ne constitue donc pas un corridor logistique majeur, mais elle offre une solution de secours pour les EAU, alors que le Tchad a rencontré à plusieurs reprises des difficultés pour acheminer des armes aux FSR en raison de tensions politiques internes.
Le Soudan a menacé à plusieurs reprises de représailles les pays laissant transiter des armes pour le compte des FSR.
Si le partenariat avec les EAU s’inscrit dans une politique bien établie de Bangui visant à diversifier ses partenariats internationaux, tant sur le plan sécuritaire qu’économique, il n’est pas sans risques. Le Soudan a menacé à plusieurs reprises de représailles les pays laissant transiter des armes pour le compte des FSR. En mars 2025, un général de l’armée soudanaise a affirmé que les aéroports tchadiens utilisés pour acheminer ces livraisons constituaient des « cibles légitimes ». En août, le Tchad a accusé l’armée soudanaise d’avoir effectué un bombardement aérien sur son territoire, à plus de 100 kilomètres de la frontière entre les deux pays.
La RCA pourrait faire l’objet de menaces ou de représailles similaires si elle devenait à son tour une plateforme logistique importante pour les FSR. Pis, le partenariat avec les EAU ne protège pas pour autant le pays des violences commises par des individus associés aux FSR, comme en témoigne la situation dans la Vakaga, mais aussi au Tchad, qui connait lui aussi de fréquents incidents impliquant des paramilitaires soudanais. Pour Bangui, cependant, les bénéfices politiques et économiques immédiats de la collaboration avec les EAU semblent pour le moment l’emporter sur les risques qu’elle fait peser, à plus long terme, sur la sécurité du pays et sur ses relations avec le Soudan.
V.Anticiper les dangers à venir
Les répercussions de la guerre au Soudan constituent un défi de taille pour le fragile Etat centrafricain et pourraient remettre en cause les progrès sécuritaires enregistrés depuis l’accord de paix de Khartoum en 2019 et l’offensive des forces étatiques contre les groupes armés rebelles en 2021.
Alors que les hostilités entre l’armée soudanaise et les FSR se poursuivent au Soudan, la circulation de combattants liés aux paramilitaires dans la préfecture de la Vakaga risque de s’accentuer, alimentée par les défections et les opportunités de pillage évoquées plus haut. La RCA offre en outre aux FSR quittant le Soudan un cadre sans doute plus favorable que celui d’autres pays voisins, comme le Tchad, dotés d’un appareil sécuritaire plus robuste. L’intensification des frappes de drones par l’armée soudanaise au Darfour méridional pourrait aussi pousser davantage de miliciens à stationner en RCA, à l’abri des bombardements. Un surcroit d’éléments soudanais dans le nord-est de la RCA pourrait entrainer une nouvelle hausse de la criminalité, des entraves à la circulation des biens et des personnes, une militarisation des litiges socioéconomiques et des violences xénophobes contre les réfugiés soudanais.
Cette instabilité pourrait aider les groupes armés centrafricains actifs dans le nord-est à restaurer leurs capacités financières et matérielles. Le FPRC et le PRNC – le premier n’ayant pas réintégré l’accord de 2019 et le second ayant été créé après sa signature – pourraient notamment profiter des rentes offertes par le conflit soudanais pour accroitre leurs recrutements. Des responsables du MPC, comme Algoni Tidjani, ont déjà rejoint la zone des trois frontières (entre le Tchad, le Soudan et la RCA) avec leurs hommes et participé, fin juin, à l’attaque contre Am-Dafock. S’ils continuent à se renforcer, les rebelles pourraient mener des attaques dans la Vakaga, occuper des villes ou des axes routiers et chercher à s’étendre aux préfectures limitrophes. Cette dynamique leur donnerait davantage de poids dans les négociations avec le gouvernement en vue d’obtenir des postes et des avantages contre un retour dans l’accord de paix. Des chefs rebelles de l’ASP, comme Arda Hakouma ou Abdoulaye Tago, ont même récemment affirmé que leur objectif final était la prise de Bangui, bien que ces menaces semblent, à ce stade, peu réalistes.
Plus les autorités de Bangui tarderont à répondre aux effets déstabilisateurs du conflit soudanais, plus le coût humanitaire, sécuritaire et politique sera élevé pour le pays et sa population. Pour limiter ces risques, le gouvernement centrafricain et ses partenaires devraient agir sur plusieurs fronts.
A.Maintenir la réponse humanitaire et désenclaver la Vakaga
Tout d’abord, le gouvernement centrafricain devrait s’efforcer de maintenir la réponse humanitaire à son niveau actuel, à défaut de pouvoir la renforcer. Avec l’appui des agences onusiennes et des ONG internationales actives dans la Vakaga, ainsi que des bailleurs de fonds traditionnels du pays comme l’Union européenne (UE), Bangui devrait développer des initiatives socioéconomiques qui bénéficient autant aux réfugiés qu’aux populations locales vulnérables, en particulier dans le domaine de l’agriculture.
Au-delà de l’urgence, l’Etat centrafricain aurait intérêt à travailler au désenclavement de la zone. La construction de routes, l’une des priorités du plan national de développement 2024-2028, pourrait faire reculer la pauvreté et l’insécurité alimentaire en facilitant le transport des marchandises et en stimulant le commerce entre la région et le reste du pays. Des routes bitumées autoriseraient aussi la circulation pendant la saison des pluies et faciliteraient le travail des forces de défense et de sécurité. Elles leur permettraient de patrouiller et d’effectuer des rotations de troupes dans des délais convenables, ce qui contribuerait à améliorer le moral des soldats. L’UE pourrait soutenir cet effort, en contribuant, par exemple, au financement de l’autoroute entre Sibut et Am-Dafock, évoquée plus haut.
B.Consolider le dispositif de sécurité et l’accord de paix
Pour endiguer la hausse de la criminalité dans la Vakaga, Bangui devrait poursuivre la coopération informelle avec les FSR afin de sécuriser la frontière soudano-centrafricaine. Cette collaboration, engagée en 2024, offre un canal de discussion utile à l’ensemble des parties pour apaiser les tensions et prévenir une escalade en cas d’incidents. Les autorités centrafricaines devraient s’en tenir à leur décision de ne pas formaliser cette coopération pour ne pas légitimer les paramilitaires soudanais et ne pas détériorer davantage la relation entre Bangui et l’armée soudanaise. Elles devraient aussi continuer de limiter cet arrangement à la seule protection de la frontière, afin de ne pas apparaitre comme un soutien des FSR.
En parallèle, Bangui devrait poursuivre ses efforts pour préserver l’accord de paix de 2019, ce dernier constituant toujours le cadre de référence pour un retour à la stabilité en RCA. Il devrait assurer sa mise en œuvre avec les groupes qui l’ont réintégré en 2025, en particulier l’UPC, les 3R et le MPC, tout en maintenant ouvertes les négociations avec ceux qui en sont encore absents, comme le FPRC. Les autorités centrafricaines devraient aussi relancer le dialogue avec le Tchad pour clarifier les récentes incompréhensions autour du désarmement des rebelles et réimpliquer N’Djamena dans l’accord. La Minusca et l’UE, qui appuient les programmes de désarmement et de réinsertion, devraient être associées à ces démarches.
L’Etat centrafricain gagnerait à intensifier la coopération sécuritaire avec le Tchad pour permettre davantage d’opérations conjointes dans le nord-est du pays.
Plus généralement, l’Etat centrafricain gagnerait à intensifier la coopération sécuritaire avec le Tchad pour permettre davantage d’opérations conjointes dans le nord-est du pays. L’armée centrafricaine continuerait ainsi de bénéficier de l’expérience de son homologue tchadienne, mieux aguerrie et équipée. N’Djamena, qui cherche à prévenir les mouvements d’armes et de combattants en provenance du Soudan, bénéficierait autant de ces opérations que la RCA.
Enfin, la RCA et ses alliés russes devraient se méfier de l’usage de forces non conventionnelles, comme les « Russes noirs » et les groupes d’autodéfense. Au-delà de l’impunité dont ces miliciens pourraient bénéficier en cas d’exactions contre les civils, leurs opérations risquent de provoquer des réactions violentes des FSR, qui ont déjà attaqué des villages soupçonnés de renseigner les groupes d’autodéfense, et de fragiliser l’accord de paix local d’Am-Dafock. De plus, même si ces combattants peuvent aider Bangui à mieux contrôler son territoire, leur allégeance n’est pas garantie à long terme. Ils pourraient aisément se retourner contre les autorités si la rébellion armée leur offrait davantage de perspectives ou si l’Etat centrafricain ne satisfaisait pas leurs demandes, à l’instar des miliciens du groupe Azandé Ani Kpi Gbé, anciens alliés du gouvernement dans le sud-est ayant depuis pris les armes contre Bangui. Si l’Etat ne veut pas se passer de ces forces, il devrait au minimum mieux les encadrer, en sanctionnant les dérapages et les actes de prédation.
C.Préserver les opérations de la Minusca
La Minusca devrait, autant que possible, maintenir une présence robuste dans le nord-est, en particulier dans la Vakaga. Avec le sud-est, cette région est celle qui enregistre aujourd’hui le plus d’incidents violents liés à des groupes armés en RCA. La mission onusienne devrait continuer de soutenir l’accord de paix d’Am-Dafock, en facilitant les réunions entre ses participants, et étudier la possibilité de reproduire cette formule, qui s’est révélée efficace, si des tensions émergent dans d’autres zones. Elle pourrait aussi renforcer la protection physique des réfugiés – quitte à dégarnir ses forces dans d’autres zones moins exposées aux violences – en augmentant ses patrouilles aux abords des sites d’accueil et en renforçant sa capacité de réaction en cas d’alerte. Parallèlement, elle devrait poursuivre ses efforts en faveur du déploiement de l’autorité de l’Etat dans le nord-est du pays.
Les Etats membres de l’ONU, qui doivent renouveler le mandat de la Minusca en novembre, devraient tenir compte de la fragilité de la situation actuelle avant d’envisager une réduction du nombre de Casques bleus dans le pays. Les répercussions de la guerre au Soudan mettent non seulement les civils centrafricains en danger, mais risquent aussi de déstabiliser tout le nord-est de la RCA. La Minusca demeure le seul partenaire extérieur de la RCA mandaté pour protéger les civils contre les violences. Dans les régions reculées, les institutions locales dépendent d’elle pour construire et réhabiliter des bâtiments administratifs, bénéficier d’un soutien logistique et assurer la sécurité de leur personnel. Une réduction trop importante de la présence de la Minusca pourrait créer un vide que les groupes rebelles s’empresseraient de combler, risquant de ramener le pays des années en arrière.
En cas de réduction des effectifs de la Minusca, l’Etat centrafricain pourrait renforcer le dispositif sécuritaire dans le nord-est à l’aide des troupes bilatérales prêtées par le Rwanda. Ces dernières sont pour l’instant déployées autour de Bangui et dans le sud du pays, où la situation sécuritaire est aujourd’hui bien plus stable. Elles pourraient envoyer une force d’intervention rapide, idéalement héliportée, dans le nord-est, afin d’être en mesure de réagir rapidement en cas d’incidents sécuritaires. Cette force pourrait se répartir avec Wagner les zones à sécuriser.
D.Poser des limites au partenariat avec les EAU
Les EAU devraient éviter d’impliquer la RCA dans leur politique au Soudan afin de préserver la fragile sortie de crise centrafricaine. Une dégradation sécuritaire menacerait les investissements déjà effectués par Abou Dhabi dans le pays et réduirait la capacité des entreprises émiraties à exploiter les opportunités économiques locales. La RCA dispose en effet d’un immense potentiel agricole et minier, tandis que sa position au cœur de l’Afrique pourrait lui permettre de devenir un nœud logistique aérien à l’échelle du continent – autant d’atouts susceptibles de servir la stratégie d’investissements des EAU.
Les autorités centrafricaines pourraient arguer de leur vulnérabilité particulière vis-à-vis du conflit au Soudan pour dissuader Abou Dhabi d’utiliser le territoire centrafricain pour acheminer des armes aux FSR. Laisser les EAU apporter un soutien aux paramilitaires depuis la RCA expose non seulement le pays à des représailles de l’armée soudanaise, mais ne le protège pas pour autant des violences des FSR dans le nord-est. L’exemple tchadien illustre bien ce risque : les incidents violents impliquant les FSR s’y multiplient, alors même que N’Djamena a autorisé les EAU à approvisionner les FSR depuis son territoire. De plus, à l’inverse du Tchad, la RCA ne dispose pas d’une armée assez forte pour se protéger des débordements du conflit voisin.
Les autorités de Bangui pourraient enfin renouer le dialogue avec l’armée soudanaise, en s’appuyant si besoin sur des alliés de Khartoum, tels que l’Arabie Saoudite. De manière générale, diversifier les partenariats afin d’éviter toute situation de dépendance permettrait à la RCA de mieux protéger sa souveraineté.
Conclusion
Les avancées sécuritaires réalisées par la RCA au cours des dernières années restent fragiles. La guerre au Soudan risque désormais d’inverser cette dynamique en recréant, dans le nord-est du pays, les conditions qui avaient permis aux groupes armés de prospérer au début des années 2010 sous la présidence de François Bozizé : un affaiblissement progressif de l’Etat et un contexte régional propice au renforcement des rebelles. Alors que les combats se poursuivent au Soudan, trois grands dangers guettent la RCA : une circulation accrue de combattants soudanais dans la Vakaga pourrait y aggraver la criminalité et les violences communautaires ; les groupes armés centrafricains pourraient continuer à profiter de l’économie de guerre pour s’enrichir, se réarmer et recruter ; enfin, le rapprochement économique entre la RCA et les EAU, principal parrain des FSR, pourrait exposer le pays à des attaques de l’armée soudanaise.
L’histoire récente de la RCA montre que les troubles qui surgissent dans le nord-est n’y restent jamais confinés. Si les tendances actuelles se poursuivent, la région pourrait redevenir un sanctuaire pour les groupes armés et entrainer le pays tout entier dans une nouvelle période d’instabilité. La RCA et ses partenaires disposent toutefois d’une marge de manœuvre pour prévenir ces risques. Malgré les contraintes budgétaires, ils devraient maintenir autant que possible l’aide humanitaire aux réfugiés et investir dans des projets de long terme pour désenclaver la région. Ils devraient aussi y consolider le dispositif de sécurité, y compris en renforçant la coopération militaire entre la RCA et le Tchad et en préservant la présence des Casques bleus, qui jouent un rôle essentiel pour protéger les civils.
Les autorités centrafricaines devraient enfin faire preuve de pragmatisme et d’habileté diplomatique. Elles devraient s’adapter aux réalités de la frontière nord, où l’autorité de l’Etat est faible, en poursuivant une collaboration informelle avec les FSR en vue de limiter les déplacements de combattants soudanais en RCA, tout en veillant, malgré l’attrait compréhensible des investissements émiratis, à conserver un statut de neutralité dans le conflit soudanais.
Bangui/Nairobi/Bruxelles, 29 octobre 2026