CRISE EN IRAN : La lecture pertinente de Cheikh Cherif MBALLO Président du Conseil Supérieur des Chiites Ahloul Bayt

Notre invité d'aujourd'hui se nomme Cheikh Chérif MBALLO. Grand intellectuel, chef religieux, Cheikh Cherif Mballo est aussi le Président du Conseil Supérieur des Chiites Ahloul Bayt (as) du Sénégal.

CRISE EN IRAN : La lecture pertinente de Cheikh Cherif MBALLO Président du Conseil Supérieur des Chiites Ahloul Bayt

DAKARTIMES : L'attaque des États-Unis et d'Israël contre l'Iran domine l'actualité. Quelle a été la position de la communauté chiite au Sénégal ?

CHEIKH CHERIF MBALLO: C’est une question très pertinente, qui touche à la fois à l’actualité internationale brûlante et à la réalité sénégalaise.

Pour être tout à fait clair, si l’on se fie aux médias et aux déclarations publiques récentes, la communauté chiite du Sénégal n’a pas émis de prise de position officielle et collective sur ces frappes. Ce silence apparent peut s’expliquer par plusieurs raisons, comme une volonté de prudence ou le temps nécessaire pour forger un consensus en interne.

Mais pour comprendre le contexte, il faut regarder deux choses.

D’abord, le climat international, qui est extrêmement tendu. Cette attaque a provoqué des réactions en chaîne. Certains alliés de l’Iran ont promis des représailles, d’autres ont organisé des rassemblements pour dénoncer une violation de la souveraineté et du droit international. Cela montre à quel point le monde musulman est divisé sur la question, ce qui place les communautés chiites du monde entier dans une position délicate.

Ensuite, il y a le contexte sénégalais, marqué par une nécessaire prudence. Notre pays est à plus de 95% musulman, avec une majorité sunnite. La communauté chiite, bien qu’intégrée, est numériquement minoritaire et a toujours favorisé la discrétion pour préserver l’harmonie sociale. Prendre publiquement position sur un sujet aussi clivant n’est donc pas anodin.

Cela dit, il serait inexact de parler d’un "silence" total. La communauté a été active en interne, par exemple en organisant des séances de prière et de recueillement pour les victimes. Et son positionnement est sans doute guidé par plusieurs principes :

1. L’attachement à la stabilité nationale : Agir dans le sens de la cohésion sociale, une valeur fondamentale ici.

2. L’alignement sur la diplomatie sénégalaise: Le Sénégal privilégie traditionnellement le dialogue et la résolution pacifique des conflits. Il est probable que la communauté partage cet esprit, condamnant la violence et appelant à la désescalade.

3. La navigation entre solidarités: Entre la solidarité religieuse avec les lieux saints du chiisme et la loyauté envers la nation sénégalaise, la position est forcément nuancée.

En résumé, si une déclaration publique n’a pas été faite, la réaction semble être guidée par une recherche de retenue et de préservation de l’unité nationale, tout en exprimant une préoccupation sincère.

DAKARTIMES : Avez-vous ressenti un soutien des autres communautés religieuses au Sénégal ?

CHEIKH CHERIF MBALLO: Absolument. Et c’est même l’une des grandes forces de notre pays. Le soutien et le respect mutuel entre communautés religieuses ne sont pas des concepts abstraits ici, mais une réalité vécue au quotidien.

Ce vivre-ensemble est porté par l’immense majorité des Sénégalais et guidé par les chefs des grandes confréries musulmanes – Tidjanes, Mourides, Qadres – ainsi que par l’Église Catholique. C’est un modèle de tolérance qui fait notre fierté et qui se manifeste par des gestes concrets, surtout dans les moments qui comptent.

DAKARTIMES : Quelles peuvent être les conséquences économiques de cette guerre pour le Sénégal ?

 CHEIKH CHERIF MBALLO: Malgré la distance géographique, cette guerre a des répercussions économiques très concrètes et préoccupantes pour le Sénégal. L’impact principal passe par un choc pétrolier qui frappe de plein fouet des finances publiques déjà très fragiles.

Le paradoxe du choc pétrolier

Le Sénégal est désormais producteur de pétrole. Une flambée des prix pourrait donc sembler une bonne nouvelle, avec des recettes supplémentaires pour l’État.

Mais la réalité est plus amère. Pour protéger le pouvoir d’achat, l’État subventionne les prix des carburants et de l’électricité. Avec la hausse du baril, le coût de ces subventions explose. Le gain des recettes est donc largement effacé par cette dépense obligatoire, ce qui creuse le déficit public. C’est un coup dur pour un budget déjà sous très haute tension.

Une crise qui révèle et aggrave les fragilités

Ce choc externe arrive au pire moment. Un récent audit a révélé que la dette publique sénégalaise est bien plus lourde que prévu, dépassant 120% du PIB. Le pays a été exclu des marchés financiers internationaux et doit maintenant se financer sur le marché régional, ce qui n’est pas sans risque.

La guerre agit donc comme un révélateur brutal : elle expose notre dépendance et pèse sur une économie qui lutte déjà pour retrouver son équilibre. La priorité du gouvernement est de gérer cette crise immédiate tout en poursuivant des négociations cruciales avec le FMI pour restaurer la confiance des investisseurs.

DAKARTIMES : Que devraient faire les autorités pour anticiper ?

CHEIKH CHERIF MBALLO : Au-delà des mesures d’urgence déjà prises, il est crucial de construire une résilience à plus long terme. Une stratégie pourrait reposer sur quatre piliers :

1. Assainir et rendre transparentes les finances publiques: Restaurer la crédibilité est la clé. Cela passe par une gestion irréprochable et une communication claire.

2. Gérer la dette de manière proactive et stratégique: Il faut éviter de s’enfermer dans un cycle d’endettement et chercher des financements plus stables et moins coûteux.

3. Transformer la structure de l’économie: Réduire la dépendance aux importations et aux matières premières en diversifiant l’économie et en valorisant nos propres ressources, comme l’agriculture.

4. Protéger les plus vulnérables: Toute rigueur budgétaire doit être socialement juste et préserver les investissements dans l’éducation, la santé et l’emploi des jeunes.

Le défi est de mener de front la gestion de la crise et cette transformation profonde. Le Sénégal en a les atouts – sa stabilité, sa jeunesse, ses nouvelles ressources – mais le temps est compté.

DAKARTIMES : Quel est votre dernier mot ?

CHEIKH CHERIF MBALLO: Face à cette "tempête parfaite" – choc international, dette élevée, tensions internes – mon dernier mot est un appel à la rigueur, à la transparence et à l’unité.

La priorité absolue est de restaurer la crédibilité du pays, auprès des Sénégalais comme des partenaires internationaux. Cela nécessite une action publique cohérente et un leadership rassembleur.

Le plus grand défi sera de concilier l’indispensable rigueur budgétaire avec la justice sociale. Nous ne devons pas sacrifier l’avenir de notre jeunesse ni la protection des plus fragiles.

Le Sénégal a surmonté bien des épreuves. Celle-ci est complexe, mais avec du courage, de la discipline et une vision partagée, le pays peut non seulement traverser cette période difficile, mais aussi en sortir plus fort et poser les bases d’un développement plus solide et plus juste. Le dernier mot appartient à l’action collective et déterminée. 

Propos recueillis par Mamadou Mouth BANE