Détournement d’armes européennes par les Émirats arabes unis vers le Soudan : quelles obligations pour les États exportateurs ?

Dans cet éclairage publié par le GRIP, Maïté Bol, chercheuse au GRIP au sein du pôle « Armement et désarmement », revient sur le détournement d’armes européennes par les EAU vers le Soudan pour interroger la rigueur des analyses de risques menées par les États exportateurs face à ces diversions documentées. La chercheuse aborde le rôle des EAU en s’intéressant aux types de matériel militaire détournés ainsi qu’aux voies d’acheminement empruntées. L’étude se penche aussi sur les réactions de la France, du Royaume-Uni et de la Bulgarie concernant la présence de leurs armes et munitions au Soudan. Enfin, l’auteure évoque les obligations de ces États exportateurs en matière de prévention et d’évaluation des risques de détournement.
L’auteur rappelle d’emblée que depuis le 15 avril 2023, le Soudan est plongé dans une guerre civile qui oppose les forces armées soudanaises (FAS) – l’armée régulière dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté de transition (CST) du Soudan – aux Forces de soutien rapide (FSR) – une force paramilitaire dirigée par Mohamed Hamdan Dogolo, vice-président du CST. Cette guerre a rapidement provoqué « la pire crise humanitaire et de déplacement au monde » selon les Nations unies (ONU). Les FAS et les FSR ont été accusés, à maintes reprises, d’avoir commis des violations graves des droits humains et du droit international humanitaire (DIH) dont plusieurs seraient constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité2. Initialement concentrés à Khartoum, les affrontements se sont rapidement étendus à plusieurs régions du pays, dont le Darfour qui est soumis à un embargo sur les armes de l’ONU depuis juillet 2004.
Face à cette escalade, le Bureau du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, Amnesty International et Human Rights Watch ont appelé à étendre cet embargo, le jugeant trop restreint et peu respecté3. À l’été 2024, des enquêtes d’Amnesty International et Human Rights Watch ont par ailleurs révélé que des armes et munitions étrangères récemment fabriquées – provenant des Émirats arabes unis (EAU), de Russie, de Chine, de Turquie, de Serbie, du Yémen, et d’Iran – ont été importées en grande quantité au Soudan, puis détournées vers le Darfour. Les EAU, en particulier, sont régulièrement mis en cause pour leur implication présumée dans le conflit soudanais qu’ils alimenteraient en armant les FSR. Bien qu’Abu Dhabi réfute toute forme d’implication, le Groupe d’experts de l’ONU sur le Soudan estimait déjà en janvier 2024 que les allégations de soutien militaire des Émirats aux FSR, en violation de l’embargo sur les armes, étaient « crédibles ». Des enquêtes menées entre 2024 et 2025 ont par la suite établi que du matériel militaire de facture française, bulgare et britannique, qui avait été exporté légalement vers les EAU, s’était retrouvé dans les mains des FSR.
L’implication des EAU dans le conflit soudanais : armes européennes détournées et voies d’acheminement
Le détournement d’armes qualifie une situation dans laquelle des biens militaires exportés légalement se retrouvent en possession d’utilisateurs finaux non autorisés ou sont utilisés dans des conditions proscrites, en dehors de l’autorisation ou de l’intention de l’exportateur
Depuis le début du conflit soudanais, plusieurs investigations indépendantes ont révélé qu’Abu Dhabi a réexporté du matériel militaire acheté auprès de la France, de la Bulgarie et du Royaume-Uni vers le Soudan sans les avoir informés ou demandé leur autorisation. Les premières révélations datent de novembre 2024. Sur base d’une analyse de vidéos prises entre mai 2023 et mars 2024, Amnesty International a constaté que les FSR utilisaient des véhicules blindés émiratis Nimr Ajban équipés du système de défense réactive français Galix dans diverses régions du Soudan, y compris au Darfour. Les EAU sont le principal client du système Galix, qui est intégré depuis au moins 2017 sur les véhicules Nimr Ajban. En réponse aux révélations d’Amnesty, la société française Lacroix Defense – qui produit ce système conjointement avec la filiale KNDS France –, a d’ailleurs confirmé avoir livré le système Galix aux forces armées émiraties, et ce en conformité avec les licences d’exportation accordées et les certificats de non-réexportation associés9. Cela signifie que les EAU ont détourné ce matériel militaire en violation potentielle de l’embargo onusien, mais également des engagements de non réexportation pris vis-à-vis de la France Quelques mois plus tard, en mars 2025, c’est au tour du Conseil de sécurité des Nations unies de noter qu’il existe « des preuves détaillées du soutien [militaire] des Émirats aux FSR », notamment sous forme de fourniture d’armes11. Parmi les preuves avancées figurent des photos montrant des systèmes de visées britanniques pour armes légères qui ont été retrouvées sur d’anciens sites des FSR à Khartoum et à Omdurman. Ces dispositifs de tirs, qui sont produits par la société britannique Militec, auraient été fournis par Abu Dhabi. À ce sujet, selon The Guardian, entre janvier 2015 et septembre 2024, le gouvernement britannique a accordé 26 licences pour l’exportation de cette catégorie de dispositifs militaires vers les EAU à quatorze entreprises de défense, dont Militec12. À nouveau, ce matériel aurait donc été réexporté illégalement vers le Soudan. Enfin, en avril 2025, des enquêteurs de France 24 ainsi que le Groupe d’experts de l’ONU sur le Soudan ont établi un lien entre les EAU et plusieurs caisses d’obus de mortier bulgares de 81 mm qui ont été saisies, en novembre 2024, dans un convoi de ravitaillement des FSR dans la région du Haut‑Darfour13. Ces obus de mortier, qui sont produits par la société bulgare Dunarit, portaient le même numéro de série que ceux que la Bulgarie a reconnu avoir exportés vers les Émirats en 201914. L’enquête a révélé que ce transfert avait été assorti d’un certificat de livraison et d’un certificat d’utilisateur final (CUF) qui mentionnaient l’armée émiratie comme destinataire. Le ministère des Affaires étrangères bulgare a par ailleurs déclaré que les EAU n’avaient pas sollicité leur autorisation pour réexporter ces munitions vers un tiers, confirmant une fois de plus l’existence d’un détournement16. Les enquêtes indépendantes ont aussi permis d’identifier les deux voies principales par lesquelles les Émirats achemineraient des armes et des munitions vers le Soudan : l’une via le Tchad, et l’autre via la Libye. À compter du mois de juin 2023, une forte rotation d’avions cargos Ilyushin Il-76TD a ainsi été observée à partir de l’aéroport d’Abu Dhabi vers l’aéroport d’Am Djarass, dans l’est du Tchad, à proximité de la frontière soudanaise17. Selon Amnesty, un panel de cinq experts de l’ONU ou encore l’Observatoire du conflit soudanais, les EAU se serviraient de l’aéroport d’Am Djarass comme point de passage pour livrer des armes aux FSR qui seraient, ensuite, introduites au Soudan par trois routes terrestres18. En 2025, le nombre de vols opérés entre les EAU et le Tchad a toutefois diminué. En revanche, le trafic aérien se serait intensifié du côté de Koufra dans l’est de la Libye, │Page 3 sur 10 Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité Détournement d’armes européennes par les Émirats arabes unis vers le Soudan : dirigée par le maréchal Haftar, un allié des Émirats. Entre le 2 et le 27 octobre 2025, les services de renseignements américains et soudanais auraient dénombré plus de 50 vols cargos transportant du matériel militaire vers Koufra qui seraient reliés à des réseaux soutenus par les EAU19. Proche de la frontière soudanaise, Koufra serait donc utilisé comme point d’entrée par Abu Dhabi pour des cargaisons militaires destinées aux FSR qui seraient, à nouveau, acheminées par voie terrestre vers le Soudan, dont le Darfour.
La réponse des États exportateurs : des réactions politiques contrastées, mais pas de suspension des ventes d’armes aux EAU
Les révélations publiques sur ces détournements d’armes et de munitions par les Émirats vers le Soudan ont donné lieu à des réactions politiques très contrastées de la part des autorités françaises, britanniques et bulgares. En France, le rapport d’Amnesty dévoilant l’utilisation du système Galix par les FSR n’a pas engendré de réaction officielle. Sollicité par l’Agence France-Presse, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, chargé du contrôle des exportations de matériel de guerre, s’est contenté d’indiquer qu’il n’avait pas pris connaissance de ce rapport et a refusé de commenter. Des questions parlementaires ont aussi été posées à l’Assemblée nationale afin de savoir quels contrôles sur l’utilisateur final étaient effectués et si une enquête avait été menée pour faire la lumière sur la présence d’armes françaises au Soudan. Ces questions sont restées sans réponse et aucune enquête interne n’aurait été conduite. Depuis lors, les autorités françaises n’ont pas suspendu ou révisé leur politique d’exportation d’armes vers les EAU. Au contraire, elles ont continué à délivrer de nouvelles licences, les Émirats demeurant un partenaire majeur de l’industrie de défense française. La France est, en effet, le deuxième principal fournisseur d’armes des EAU pour la période 2021-2025. Au Royaume-Uni, le détournement de systèmes de visées britanniques vers le Soudan a provoqué une importante controverse interne. De nombreux parlementaires ont exhorté le gouvernement : à examiner les exportations d’armes vers les EAU, à adopter une position plus ferme sur la guerre au Soudan, mais également à suspendre les ventes d’armes à Abu Dhabi.
Les premières réactions officielles de membres de l’exécutif ont d’abord été prudentes, se limitant à rappeler que le Royaume-Uni « exerce des contrôles extrêmement stricts sur les exportations d’armes, notamment pour empêcher tout détournement » et qu’une enquête interne était en cours26. En février 2026, la secrétaire d’État aux Affaires étrangères, du Commonwealth et du Développement a, quant à elle, adopté une position contestée en soutenant que les allégations selon lesquelles les EAU auraient fourni des armes aux FSR sont « infondées » et s’apparentent à une « campagne de désinformation ». Elle a appuyé son argumentaire en faisant valoir que les autorités britanniques avaient procédé à un examen complet de plus de 2 000 licences d’exportation d’armes afin de s’assurer qu’aucune arme n’avait été détournée vers le Soudan. À l’instar de la France, le Royaume-Uni n’a donc pas modifié sa politique d’exportation d’armes vers les Émirats. Il a même augmenté ses ventes d’armes aux EAU entre avril et juin 2025 avec des licences accordées pour un montant total de 172 millions GBP, et ce en dépit des alertes de détournement. En Bulgarie, les enquêtes faisant état de la présence d’obus de mortiers bulgares au Soudan ont également conduit les autorités à réagir. La Commission interministérielle pour le contrôle des exportations ainsi que le ministère de l’Économie et de l’Industrie ont démenti toute violation de l’embargo onusien30. Ils ont précisé que la licence d’exportation avait été accordée à une agence gouvernementale d’un pays non soumis aux sanctions de l’ONU (les EAU), qu’aucune licence d’exportation d’armes vers le Soudan n’a été délivrée et que la Bulgarie fait preuve de diligence raisonnable dans le domaine du contrôle des exportations d’armes31. Autrement dit, la réaction des autorités a surtout consisté à défendre la légalité de l’exportation initiale vers les EAU et à nier toute responsabilité directe dans le détournement. De ce fait, la Bulgarie n’a pas non plus jugé nécessaire de réviser sa politique d’exportation d’armes vers les Émirats.
Les obligations des États exportateurs : entre mesures de prévention et évaluation du risque de détournement
En tant qu’États parties au Traité sur le commerce des armes (TCA), la France, le Royaume-Uni et la Bulgarie sont légalement tenus de soumettre leurs exportations à des contrôles rigoureux. Pour Paris et Sofia, cette obligation est doublée par la Position commune de l’UE (PC) de 2008, qui harmonise les critères d’autorisation de sortie du matériel militaire au niveau européen. Si ces États conservent leur souveraineté décisionnelle, l’exercice de ce pouvoir reste strictement encadré par ces deux régimes juridiques, dont l’objectif est d’œuvrer au maintien de la paix et de la sécurité internationale et d’empêcher que des armes ne facilitent des violations graves des droits humains et du droit international humanitaire. Au cœur de ces engagements internationaux figure l’obligation de prévenir les détournements d’armes. L’article 11 du TCA impose ainsi à ses États parties d’évaluer rigoureusement le risque qu’une arme change de main et d’envisager l’adoption de mesures afin d’atténuer ce risque32. Parmi les mesures qui peuvent être mises en place pour réduire le risque de détournement, les certificats d’utilisateur final (CUF) sont devenus une pratique courante33. Il s’agit d’un document qui consigne des informations détaillées sur les biens transférés, leur utilisateur final et les conditions de leur utilisation. Le CUF, alors annexé à la licence, peut également être assorti d’autres conditions supplémentaires (clause de non-réexportation, contrôles post-exportation, restrictions géographiques ou d’utilisation) en vue de réduire les risques de détournement34. La PC et son Guide de l’utilisateur vont un peu plus loin que le TCA puisqu’ils fournissent des indications claires quant à la façon dont le risque de détournement peut être │Page 5 sur 10 Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité Détournement d’armes européennes par les Émirats arabes unis vers le Soudan : apprécié. L’article 2 de la PC établit une liste de huit critères au regard desquels les États membres doivent évaluer les demandes de licence, dont le septième critère porte sur le risque de détournement35. Pour l’évaluation de ce risque, le Guide – document qui vise à aider les États à appliquer et interpréter correctement les huit critères – invite ainsi les autorités à croiser les renseignements nationaux avec les rapports d’organisations internationales, d’ONG ou encore les enquêtes journalistiques36. Il précise également qu’il convient de tenir compte des antécédents du pays destinataire en matière de détournement d’armes, et notamment de respect des CUF37. Comme mentionné précédemment, les licences octroyées pour l’exportation du matériel militaire français et bulgare vers les Émirats avaient été assorties de CUF. L’existence de ces certificats n’a néanmoins pas suffi à prévenir leur détournement vers le Soudan. La violation par les EAU des conditions établies dans ces certificats est donc un élément que ces États devraient, dès à présent, considérer avant de leur accorder d’autres licences. Par ailleurs, les États doivent aussi tenir compte du lourd passif d’Abu Dhabi en matière de détournement. À titre d’exemple, en 2016, des armes légères et de petit calibre bulgares, exportées légalement vers les EAU, ont été retrouvées dans les mains de l’Armée nationale libyenne, et ce en violation de l’embargo sur les armes imposé par l’ONU en Libye depuis 2011. De même, une enquête de CNN a révélé, en 2019, que des systèmes d’armes américains, acquis par Abu Dhabi, avaient été transférés à la Brigade des Géants, une milice yéménite salafiste soutenue par les EAU dans le cadre de la guerre au Yémen39. En 2012, 2016 et 2018, il a également été observé que des grenades à main suisses, livrées aux EAU en 2003-2004, ont été acheminées illégalement vers la Syrie afin d’être utilisées par l’Armée syrienne libre40. Cette série non-exhaustive de précédents démontre que les mesures de prévention suggérées par le TCA et la PC sont loin de fonctionner avec Abu Dhabi. La mise en place de mesures plus drastiques – comme la suspension des licences en cours et/ou l’établissement d’un moratoire sur l’octroi de nouvelles licences – devraient donc être envisagée par la France, la Bulgarie et le Royaume-Uni, mais aussi par tout État qui envisage de transférer du matériel militaire aux EAU. Dans le cas présent, cela se justifierait d’autant plus que ces armes et munitions ont été acheminées vers des acteurs non-étatiques (les FSR) qui : sont impliqués dans une guerre civile ; commettent des violations graves du droit international humanitaire ; et se trouvent sur un territoire sous embargo tant onusien qu’européen L’examen des détournements d’armes européennes vers le Soudan met en évidence un décalage persistant entre les engagements juridiques des États exportateurs et la manière dont ceux-ci sont mis en œuvre dans la pratique. En théorie, les antécédents des Émirats arabes unis en matière de détournement vers des zones de conflits auraient dû constituer un élément déterminant dans l’évaluation du risque et conduire à une suspension, voire à un refus, des exportations à destination d’Abu Dhabi. Or, la France, le Royaume-Uni et la Bulgarie ont, à des degrés divers, maintenu leurs relations commerciales dans le domaine de l’armement avec les EAU, malgré des éléments factuels abondants attestant de violations des engagements de non-réexportation et des embargos onusiens. Cette continuité s’explique largement par le caractère discrétionnaire de l’appréciation du risque de détournement, laquelle repose sur une balance des intérêts mêlant obligations juridiques, considérations diplomatiques et sécuritaires, intérêts économiques de l’industrie de défense, ainsi que contraintes politiques internes. Dans cet exercice, il semble donc que le risque de détournement et ses conséquences humanitaires tendent à être relativisés au profit d’intérêts stratégiques jugés prioritaires.
Synthèse de Fatou SENE