Élections en République démocratique du Congo: premières leçons sur des scrutins contestés

En décembre 2023, la République démocratique du Congo (RDC) a organisé le quatrième cycle électoral de son histoire, après ceux de 2006, 2011 et 2018. Les scrutins directs se sont déroulés avec pour toile de fond une crise à multiples facettes dont l’occupation de territoires au Nord-Kivu par les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda. À l’ouest du pays, la situation reste caractérisée par des tensions interethniques entre les Bayaka et les Bateke dans le Territoire de Kwamouth en province de Maï-Ndombe. Ces conflits et tensions n’ont pas permis l’organisation des élections sur toute l’étendue du territoire national, notamment dans les circonscriptions de Rutshuru, Masisi et Kwamouth. Un autre scrutin doit être organisé sur ces territoires en octobre 2024. Le président de la CENI a déclaré « qu’une liste de 23 autres députés sera connue après la réorganisation du vote dans les parties du pays où ces opérations étaient annulées et dans celles où il y a des problèmes d’insécurité ». En attendant l’organisation des élections dans ces territoires, la Cour constitutionnelle a autorisé le 5 mars 2024 les anciens députés des territoires de Rutshuru, Masisi (Nord-Kivu) et Kwamouth (Mai-Ndombe).
Dans toutes les provinces, les relais politiques et étatiques du pouvoir en place ont formé un réseau permettant de mobiliser et préparer le terrain en faveur de leur candidat. En outre, Tshisekedi a pu visiter toutes les provinces à la rencontre des électeurs. La stratégie déployée a contribué à mettre en échec l’opposition, au même titre que la pluralité de candidatures, et donc l’impossibilité d’opposer au pouvoir en place un front uni, a été déterminante.
Alors qu’on pouvait redouter des heurts (du fait de l’élection à tous les niveaux d’un plus grand nombre des membres de l’union sacrée et du parti au président Félix (l’UDPS ayant raflé à lui seul 69 sièges à l’Assemblée nationale)), la proclamation des résultats n’a donné lieu à aucun débordement majeur. On note même que le jour de la prestation de serment, « à plusieurs endroits du parcours de Félix Tshisekedi (à Kinshasa), la population a manifesté sa joie et, surtout, ses espoirs ». Sur les 66 partis et regroupements politiques en lice pour ces scrutins, 42 ont eu au moins un siège à l’Assemblée nationale. L’UDPS/Tshisekedi (69 sièges, donc) est suivie de l’A/A-UNC du ministre de l’Économie Vital Kamerhe avec 36 sièges. Vient ensuite l’AFDC-A de Modeste Bahati, président du Sénat, avec 35 sièges. La plateforme Agissons et Bâtissons (AB) du Premier ministre Jean-Michel Sama Lukonde est arrivée en quatrième position avec 26 élus. En cinquième position, on trouve le regroupement politique Alliance Bloc 50 (A/B50) du ministre de l’Industrie, Julien Paluku, avec 21 sièges.
Les points forts du processus électoral de 2023 ont été le respect du délai constitutionnel pour la tenue des élections, l’organisation pour la première fois d’élections municipales et le vote des Congolais résidant à l’étranger, du moins dans cinq pays pilotes. La présence policière sur les lieux des opérations électorales a permis également de rassurer les parties prenantes aux élections et de dissuader des initiatives visant à perturber le bon déroulement desdites opérations.
Néanmoins, les éléments positifs pouvant être relevés et l’absence de heurts ne signifient pas pour autant que ces élections générales organisées par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) se soient déroulées sans incidents. Selon nombre d’observateurs, le scrutin a connu des ratés qu’il ne faudrait pas passer sous silence. Il importe ici de revenir sur les modalités de son déroulement en s’appuyant à la fois sur les observations devant les centres et bureaux de vote, sur des témoignages récoltés et la documentation rassemblée, en particulier la Loi électorale.
Avec quelques mois de recul, il est permis de tirer plusieurs enseignements de ces élections. Premièrement, les irrégularités lors de la campagne électorale indiquent une absence de neutralité de la part de l’administration publique. Deuxièmement, l’action de la CENI pose question quant à la manière fort différenciée dont elle applique la Loi électorale. In fine, cet éclairage pose le constat que, même si le scrutin prête le flanc à la contestation, le large victoire de Félix Tshisekedi et de ses partisans reste validée et que c’est avec une majorité présidentielle solide que les partis d’opposition devront composer.
- De la neutralité de l’administration publique ou de son parti pris apparent
- Quand la CENI sème le trouble, entre invalidation sélective des candidats et négation de la portée générale de la Loi électorale