Entretien avec M. Benraad : L’État islamique est-il défait ?

Brillamment pensé et remarquablement écrit, le nouvel ouvrage de Myriam Benraad lutte à sa façon contre la confusion et l’oubli qu’imposent parfois le temps qui passe. Après avoir été quasi obsédés par l’État islamique alias Daech, nos médias ont souvent tourné la page avec une certaine légèreté. Cependant, les défaites actées de l’État islamique sont-elles les garantes de la disparition de ses menaces ? Non, ne serait-ce que parce que les causes qui l’ont fait naître n’ont pas disparues et parce qu’un imaginaire subsiste. Myriam Benraad répond aux questions de Pierre Verluise pour Diploweb.com à l’occasion de la publication de « L’État islamique est-il défait ? » CNRS éditions, 2023.
Pierre Verluise (P. V.) : En 2023, où se localisent les forces restantes de l’État islamique ?
Myriam Benraad (M. B.) : De manière certes paradoxale en raison des nombreux et cuisants revers essuyés par ce mouvement, le centre de gravité de l’État islamique demeure ancré en zone syro-irakienne, ne serait-ce que sur un plan symbolique. C’est dans cette région, en effet, que le groupe terroriste a réussi, même de manière éphémère, à implanter son « califat » et que ses leaders, vétérans du jihad irakien puis syrien, continuent de transmettre le flambeau de leur combat.
Depuis plusieurs années, on assiste par ailleurs à une résurgence de l’État islamique en Irak et en Syrie, attestée par une multiplication des attaques et assassinats ciblés, en particulier dans les zones les moins contrôlées par les forces armées et de sécurité. Les militants jihadistes sont donc loin d’avoir disparu de leur terreau moyen-oriental et recherchent toute opportunité qui permettra de déstabiliser les processus de reconstruction en cours. Pour le moins, ces hommes et femmes sont déterminés à user de leur pouvoir de nuisance autant qu’ils le peuvent.
Au-delà, l’une des grandes réussites de l’État islamique est d’avoir su propager sa cause en de nombreux points du globe, en Asie et en Afrique notamment. À la suite de la proclamation triomphaliste de son gouvernement en juin 2014 depuis Mossoul par Abou Bakr al-Baghdadi, tué dans une frappe de la coalition au cours de l’automne 2019, l’État islamique a placé dans son giron une constellation de formations armées en quête de reconnaissance et de prestige. Beaucoup parmi elles disposaient déjà d’un rattachement historique au jihadisme, dans leurs configurations géopolitiques respectives. On peut citer l’exemple de la province du Khorassan, à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, celui de la province du Sinaï, ou encore les cellules de l’État islamique présentes sur le sol libyen.
L’ensemble de ces mouvances agissant sous la bannière de l’État islamique représentent un danger significatif en raison de leur fonction de bases de repli. C’est le cas par exemple de la province d’Afrique de l’Ouest, ou opèrent de nombreux combattants sans aucune stratégie régionale pour les contrer. Les effets désastreux de leur action se font partout ressentir, tandis que les ilots de stabilité se font toujours plus rares.
Ces éléments ne remettent pas fondamentalement en cause la défaite de l’État islamique mais font indéniablement surgir plusieurs questions. Comment cette galaxie jihadiste continuera-t-elle d’évoluer ? A-t-elle une chance de s’emparer du pouvoir dans les pays où elle se trouve ? Quelle est son influence ? Est-elle une menace comparable à celle d’antan ou seulement secondaire ?
- V. : Le temps passe et brouille les repères, pourriez-vous nous rappeler les dates clés et les territoires majeurs de l’État islamique de son émergence à sa défaite présumée ?
- B. :L’État islamique est le produit de la refonte, en 2006, de la branche irakienne d’Al-Qaïda, puis d’une mue en 2013 lorsque ses dirigeants ont décidé d’élargir leur base jusqu’en Syrie, et enfin d’une extension internationale à partir de l’année 2014 lorsque le mouvement a « globalisé » sa cause.
- V. : Avec le recul, comment définir le proto-état de l’État islamique ?
- B. : Par-delà cette débâcle territoriale, l’État islamique est sorti vaincu sur un plan organisationnel. Sa défaite est d’autant plus écrasante que les jihadistes s’étaient employés à bâtir, sophistiquer et consolider des structures institutionnelles.
- V. : Que reste-t-il des 40 000 partisans de l’État islamique venus de 110 pays, dont 6 600 « Occidentaux » ?
- B. : La mobilisation jihadiste a aujourd’hui décru de manière drastique. Des dizaines de milliers de partisans du monde entier qui avaient rejoint l’État islamique, il ne reste que quelques milliers d’âmes en peine, dispersées, et par conséquent affaiblies. Le sort des jihadistes étrangersest quant à lui d’autant plus incertain qu’il ne reste de l’idéal du califat qu’une peau de chagrin, incapable d’attirer les cohortes de militants connues par le passé.
- V. : Plutôt que de parler d’une défaite de l’État islamique, vous parlez des défaites de l’EI. Quelles défaites ?
- B. : Comme je tente de l’expliciter, il n’y a pas « une » défaite, mais « des » défaites de l’État islamique. Le mouvement a connu, en effet, plusieurs vies, plusieurs séquences, plusieurs transformations.
- V. : Vous écrivez des pages passionnantes sur la problématique de la territorialisation visée par l’État islamique. Quid de la bureaucratisation qui aurait dû être liée à sa tentative de territorialisation ? Quelle était la réalité étatique de cet État islamique qui était aussi un anti-État ?
- B. : L’État islamique a toujours entretenu un rapport étroit et complexe à la territorialité. Sa quête de territorialisation s’attachait ainsi à garantir des services de base aux populations placées arbitrairement sous son joug. Néanmoins, l’État islamique avait peu de chances de pérenniser la spatialité de son projet.
- V. : Comment les milices chiites qui ont pour partie chassé les combattants de l’État islamique se sont-elles comportées avec les populations civiles ? Comment les Kurdes ont-ils joué leurs partitions dans ces batailles ?
- B. : Combattants et militants sont marqués au fer rouge de la violence. On ne compte plus combien d’hommes, de femmes et d’enfants victimes de l’État islamique ont dû fuir les combats et les destructions, et plus simplement la faim et la mort. Aujourd’hui encore, beaucoup vivent dans des conditions précaires et portent les blessures physiques et psychologiques de la dernière guerre.
- V. : Les causes qui ont permis l’émergence de l’État islamique ont-elles disparues ? Les griefs et les opportunités manquent-elles pour alimenter une réémergence de l’État islamique ? Lui reste-t-il un pouvoir de persuasion et de séduction ?
- B. : Comme je l’indique, les causes profondes de la violence ne sont pas réglées. Certes, la défaite de l’État islamique est indiscutable et les jihadistes sont désormais incapables de reconstituer le califat qu’ils avaient établi. Mais il est difficile de faire l’impasse sur les facteurs, tant politiques, sociétaux, économiques qu’identitaires, à l’origine première de l’apparition du groupe et qui n’ont pas été résolus, générant là de nouvelles opportunités que les jihadistes ne manquent bien entendu pas d’exploiter.
- V. : Quid de la matrice idéologique de l’État islamique, de ses ressources symboliques ? Quelles alliances et franchises de l’État islamique ? Quelles relations avec Al-Qaïda ?
- B. : Comme je l’écris dans mon ouvrage [1], « après le califat, il y a encore le califat ». La matrice idéologique n’a en effet pas disparu et c’est elle qui vient nuancer la défaite des jihadistes. Cette matrice est mieux connue et comprise, étroitement déchiffrée par les services de renseignement à chaque nouveau contenu propagé en ligne, à chaque nouvelle revendication d’attentat.
- V. : Les plateformes internet restent-elles des vecteurs de propagande et de recrutement de l’État islamique ?
- B. : L’État islamique emploie encore à ce jour des canaux de propagande diversifiés, généraux comme plus spécialisés. Réseaux sociaux, forums, applications, contenus audiovisuels : malgré une forte répression en ligne, ces vecteurs n’ont pas tous disparu et sont animés par des militants spécifiquement désignés. Ils sont particulièrement dangereux en ce qu’ils suscitent l’intérêt d’internautes qui autrement ne consulteraient pas d’eux-mêmes ces productions.
- V. : Que nous a appris l’État islamique de nous-mêmes, pays « occidentaux » ?
- B. : Je dirais, et c’est l’idée phare de cet ouvrage [2], que l’État islamique a profondément interrogé les Occidentaux quant au sens qu’ils accordent à la notion même de « défaite » et, par extension, à celle de « victoire » également.
- V. : Comment le retour dans leur pays d’origine de personnes qui étaient parties vivre voire combattre auprès de l’État islamique est-il une partie du défi de l’après EI ?
- B. : Soulignons tout d’abord qu’il est dorénavant quasi-impossible de rallier l’État islamique dans la zone syro-irakienne. Concernant les militants rentrés dans leurs pays, la problématique de leur traitement me semble toujours aussi explosive, notamment en France ou les attentats revendiqués par l’État islamique n’ont incité ni les gouvernements, ni l’opinion publique a une quelconque indulgence à leur endroit. D’autres partisans de l’État islamique n’ont tout simplement pas eu la capacité de rentrer chez eux et ont été réinstallés dans les camps de fortune que nous connaissons au Kurdistan.
- V. : Que vous évoque l’attaque au couteau le 8 juin 2023 à Annecy par un Syrien de confession chrétienne ?
- B.: Dans une contribution publiée en 2017 par la revue Confluences Méditerranée, « Nous contre eux » : l’État islamique ou la narration militante d’une altérité radicale », j’avais souligné combien le discours jihadiste, en émettant plus qu’une représentation du monde, transforme celui-ci. En particulier, la construction d’une réalité sociopolitique distincte par les jihadistes articule des dualités au fondement d’une pensée binaire qui rend bien compte du processus idéologique de définition de soi et de l’autre à l’œuvre.