Incursions russes et guerre hybride : l’Europe sous pression aérienne

Depuis début septembre 2025, plusieurs incursions russes dans l’espace aérien européen, notamment en Pologne, en Roumanie, en Estonie, au Danemark ou encore en Norvège, ont laissé peser une menace sécuritaire sur le continent. Si les origines de certaines d’entre elles ne sont pas encore avérées, ces violations de courtes durées portent pourtant leur lot de défis : Moscou pourrait être en train de tester les limites des capacités de décision, d’action et plus largement de défense des Européens. Alors que l’Europe semble désunie et affaiblie par le retrait progressif de son allié américain, comment appréhender ces incursions ? Quelle est leur portée géopolitique et stratégique, et surtout, comment y répondre ? Le point avec Louise Souverbie, chercheuse à l’IRIS, spécialisée sur les questions de défense européenne et sur l’industrie de l’armement.
Comment définir et interpréter la menace sécuritaire qui pèse actuellement sur l’Europe ?
Ces récentes violations de l’espace aérien européen – incursions de 19 drones en Pologne, d’un en Roumanie, de plusieurs appareils au Danemark, ainsi que de trois Mig-31 russes en Estonie – survenues en l’espace de deux semaines, révèlent une intensification de la pression sécuritaire sur l’Europe. Les avions ont été escortés rapidement vers l’espace aérien russe et il semble que les drones n’étaient pas armés : il s’agissait de drones de renseignement et de decoy (des modèles non armés de drones habituellement armés). La proximité temporelle de ces divers incidents et le contexte dans lequel ils interviennent semblent néanmoins indiquer une stratégie d’ensemble visant à tester les défenses européennes, à collecter du renseignement et à exploiter l’ambiguïté caractéristique des actions hybrides.
Les enquêtes visant l’attribution formelle des incursions demeurent en cours. Toutefois, dans le cas polonais, la provenance depuis l’Ukraine dans le contexte d’une attaque russe massive et de la Biélorussie indique vraisemblablement une action intentionnelle de Moscou. De même, au Danemark, les caractéristiques de l’opération et des capacités employées désignent a minima un acteur « capable » (pour reprendre le terme employé par les autorités), potentiellement étatique. Le faisceau d’indices converge ainsi vers la Russie, sans que cela n’annule la nécessité des procédures d’enquête pour l’attribution officielle (qui ne sera pas forcément possible).
Ces actions ont été qualifiées d’« hybrides » par plusieurs observateurs et par les responsables politiques danois. Cette qualification ne vise pas à relativiser la menace, mais à désigner un mode opératoire particulier. De manière générale, les actions hybrides partagent plusieurs caractéristiques :
- Elles permettent de maximiser la déstabilisation politique et psychologique à moindre coût économique, militaire et diplomatique ;
- Elles exploitent les seuils de riposte – notamment le seuil de l’agression armée et celui de l’article 5 de l’OTAN – en transformant l’ambiguïté en instrument stratégique, freinant la prise de décision, divisant les opinions publiques et paralysant la réaction ;
- Elles reposent sur une logique de la plausible deniability(déni plausible) ou plutôt d’implausible deniability, en multipliant les signaux contradictoires pour semer le doute. Certains travaux sur la guerre hybride soulignent en effet qu’il s’agit moins de la dissimulation de la responsabilité que de « l’intervention non reconnue en tant que performance », qui permet d’envoyer un signal stratégique ainsi que « d’introduire une incertitude calculée dans les relations internationales » (Cormac & Aldrich, 2018).
- Opérationnelle : abattre des engins au-dessus de zones habitées ou fréquentées par l’aviation civile créé un risque important lié à la de chute de débris. La prise de décision pèse donc la menace représentée (les drones sont-ils armés ?) face aux risques encourus par leur chute.
- Économique et capacitaire : l’asymétrie des coûts est significative entre l’attaque menée par des drones valant quelques milliers ou dizaines de milliers d’euros, et la défense reposant sur des intercepteurs à plusieurs millions. D’autres moyens moins coûteux existent néanmoins et auraient aussi permis de contourner le problème de la chute de débris, notamment dans le domaine de la guerre électronique, ce qui pose la question des capacités européennes face à ces nouvelles menaces.
- Stratégique : au choix de neutraliser ou non les drones correspond aussi un signalement stratégique. Sur ce plan, il est important de prendre en compte la différence des cultures stratégiqueset donc des grilles de lecture entre l’émetteur et le récepteur du message (Eken et al., 2025) : la retenue peut être perçue en Europe comme une preuve de maîtrise, mais interprétée en Russie comme une manifestation de faiblesse.