INTERVIEW avec Monsieur Cheikh Omar SECK Ministre des Mines et de la Géologie du Sénégal : «la souveraineté par la transformation»

Invité a la seconde édition du Dialogue sur les mines par l’Universite des mines de Saint Petersburg, Cheikh Omar SECK ministre des mines et de la géologie a fortement brillé à travers sa participation. Cette rencontre a regroupé près de 600 participants de plus de 45 pays notamment des Universitaires, des experts, des scientifiques, des entreprises, des étudiants etc… En marge de ce forum, le ministre sénégalais a accordé un entretien à Dakartimes. Entretien…
DAKARTIMES : Quel est l’intérêt pour le Sénégal de participer à ce forum autour des mines organisé en Russie?
Cheikh Omar SECK: Nous devons comprendre aujourd’hui le changement de paradigmes au niveau de tous les pays africains dans le cadre de l’exploitation des ressources naturelles. Nous tous africains qui sommes ici présent au Forum de l’université des mines de Saint Petersburg, venons des pays qui ont vu pendant des siècles, nos richesses partir vers dautres horizons sans que nos enfants en tirent les bénéfices qu’ils méritaient. Nous venons des pays où des hommes et des femmes ont travaillé dans des mines au péril de leur santé et de leur vie pour alimenter des industries qui se trouvaient à des milliers de kilomètres de chez eux. Aujourd’hui ces mêmes pays européens nous demandent dans le cadre minéraux dits de transition, de continuer à opérer selon le même système pour les aider à ses decarbonner, à développer leurs technologies, à sécuriser leurs sources d’approvisionnement et même à développer leurs armements. Comme la plupart des ministres africains venus à ce forum, je suis ici pour dire que ce passé ne peut plus être notre avenir. Notre continent a décidé de changer de paradigme en affirmant que nos ressources naturelles doivent d’abord profiter aux africains. Et c’est que je pense que ce forum peut être extrêmement intéressant. Parce que quand je regarde sa composition je vois des universitaires, des acteurs politiques. Je vois des populations impactées par l’exploitation des ressources naturelles. Je vois aussi de grandes entreprises du secteur privé. En voyant tout cet écosystème réuni ici, je me dis si la Russie comprend ce changement de paradigme, alors il peut naître une forme de coopération mutuellement bénéfique. Les russes ont la technologie, le savoir faire et nous nous avons les matières premières et pourtant certains également le savoir faire. J’attends deux choses. La première c’est sur les minéraux de développement.
Il faut savoir que l’Afrique a déjà une tradition sur les minéraux dits de développement. Je prends l’exemple du fer du Sénégal. Nous ne sommes plus dans une logique d’exportation d’office du fer sous forme de matières premières qui alimentent les industries des pays européens. Au Sénégal nous savons qu’on a un challenge au niveau énergétique pour passer à une industrie sidérurgique. Toutefois nous pouvons avoir une collaboration avec les entreprises russes compte tenu de leurs expertises et avec l’abondance de cette source d’énergie notamment le gaz pour pouvoir developper cette industrie sidérurgique au niveau du Sénégal. Donc c’est un exemple concret de coopération. C’est la même chose egalement pour le phosphate. Le Sénégal regorge de ressources en phosphate estimées à près de 2 milliards de réserves alors qu’on importe l’essentiel de l’engrais et des produits alimentaires. Cela n’a aucun sens. Ce que nous voulons c’est accroître la souveraineté alimentaire par la transformation du phosphate en fertilisant avec l’engrais et avoir aussi des produits dérivés notamment tout ce qui est batterie électrique entre autres. C’est la même chose pour l’or car nous estimons que cette matière doit servir au financement de notre économie. Nous ne pouvons pas avoir 40% de la production mondiale d’or et être englués dans des problèmes de financement avec un endettement chronique sans être capable de financer notre economie, nos infrastructures. Et comme la création de richesse ne se fait pas sur la base d’une valeur ajoutée industrielle sur place, cela devient évidemment un cercle vicieux d’endettement pour combler les déficits budgétaires sans investissements productifs. Nous voulons que cela change. De toute façon sur ces minéraux de développement nous attendons un accompagnement. Nous avons des atouts tout comme les Russes, donc nous pouvons mettre en place de vrais modèles de développement dans le continent de manière mutuellement bénéfique, dont le maître mot sera la transformation. C’est pareil dans le domaine de la recherche. Nous pouvons avec les universitaires qui sont en Russie bâtir un modèle. Les africains savent très peu ce que contient leur sous-sol. Malgré qu’on disent que l’Afrique représente 30% des minéraux de transition il y a très peu de pays africains qui ont réussi une cartographie de leur sous-sol et qui sont capables de réellement affirmer avec beaucoup de précision ce que leur sous-sol regorge. Aujourd’hui quand j’ai visité l’université de Saint Petersburg et que je vois l’avancée de la technologie en matière de recherche géophysique. Je me suis dit que c’est une occasion rêvée pour avoir une vraie coopération avec les russes pour nous aider à mieux connaître le contenu de notre sous-sol. Parce que c’est cela le début de la souveraineté. C’est un axe de développement extrêmement important. Pour les minéraux de transition nous sommes d’accord que nous n’avons pas l’expérience pour asseoire une transformation durable. Nous attendons des solutions concrètes au terme de ce forum pour nous permettre de résorber progressivement le gap qui nous empêche progressivement d’atteindre ces niveaux de transformation. Ce sont les gaps énergétiques, technologiques, infrastructurelles et de financement. Aujourd’hui les entreprises russes peuvent nous aider à progressivement juguler ces déficits dans les domaines technologiques, la formation, l’enseignement, le transfert de technologies etc… Dans le domaine du financement nous avons besoin de lever des fonds importants même si je pense que l’Afrique doit financer l’Afrique. Mais cela ne signifie pas de l’autarcie. Nous avons des mécanismes qui peuvent nous permettre de combler ce gap de financement. L’Afrique a d’énormes potentialités dans le domaine énergétique mais les pays sont confrontés à des difficultés.
DAKARTIMES: Que vous inspire ce modèle russe de politique minière d’après tout ce que vous avez vu au terme de votre visite de l’université des mines de Saint Petersburg ? Et quels sont les types de partenariats que le gouvernement du Sénégal peut developper avec la Russie dans le domaine minier?
Cheikh Omar SECK: Pour l’exploitation des minéraux de transition, nous attendons des solutions concrètes. Et que ce forum puisse proposer des solutions. Je prends l’exemple du lithium, le Sénégal en regorge. Mais on n’a pas la technologie pour faire des batteries électriques. Par contre l’exploitation du lithium au Sénégal ne doit pas se faire en contre partie d’un soutien matériel. Comme on le voit dans certains pays qui exploitent leur matière première en contre partie ils reçoivent des armes. Ces pays sont à la recherche de la paix pour des guerres qu’ils n’ont pas créé. Quand on regarde ce qui se passe au Sahel avec ces guerres créés par des occidentaux. C’est l’exemple de la Libye, de l’Irak. Toutes ces guerres ont déstabilisé complètement le Sahel. Et aujourd’hui on nous demande l’exploitation de nos ressources moyennat des armes. Cela est inacceptable. Nous ne souhaitons pas cela. Nous acceptons d’exploiter le lithium mais ce qui nous intéresse le plus c’est la technologie pour pouvoir créer de la valeur ajoutée par la fabrication par exemple de batteries électriques au Sénégal. Nous voulons un plan de transfert de cette technologie. Je peux l’exemple du cobalt de la République démocratique du Congo (RDC) qui ne doit pas servir à acquérir des armes seulement. Ce cobalt doit permettre à la RDC de bâtir de vrai infrastructures portuaires, aéroportuaires etc… Nous invitons la Russie à repenser les modèles de coopération et développement pour venir avec des solutions concrètes en Afrique nous vont nous permettre de nous sortir de ce piège de l’exploitation de nos matières brutes.
DAKARTIMES : Vous rentrez du Maroc ! Quel type de coopération le Sénégal peut bâtir avec Rabat dans les domaines des mines surtout le phosphate ?
Cheikh Omar SECK: Le Senegal a participé au salon des mines au Maroc. Le Senegal était invité par le Royaume du Maroc . C’était pour nous l’occasion de faire du benchmarking notamment sur le phosphate. Vous savez depuis l’élection du président de la République Bassirou Diomaye Faye avec l’agenda 2050, qui sert de référence en matière de politique publique, les ressources minérales sont élevées parmi les moteurs principaux qui doivent assoire de la croissance et du développement du Senegal. Dans ce cadre, le président de la République nous a clairement montré la voie. Il nous a indiqué que les deux paramètres qui doivent désormais guider nos actions c’est la souveraineté et la transformation de nos ressources. Voilà les deux axes sur lesquels, toute la politique minière du Sénégal est assise. Et elle résulte des orientations très claires du président de la République Son Excellence Bassirou Diomaye Diakhar Faye. L’un des principaux points concerne le phosphate qui a quelque chose de particulier. La souveraineté alimentaire ne doit pas être quelque chose qu’on négocie. On ne doit pas avoir plus de 2 milliards de réserves de phosphate et importer ce que nous mangeons. Et les moindres chocs géopolitiques testent notre modèle social. On se retrouve dans des difficultés et on se rend compte que nos chaînes d’approvisionnement ne sont pas sécurisées. Ainsi les prix flambent et impactent considérablement les populations. Pour assoire notre souveraineté alimentaire, nous devons réussir la transformation de notre phosphate. Aujourd’hui c’est 15% qui est transformé. Nous devons aller à une transformation beaucoup plus importante pour couvrir l’intégralité des besoins du Sénégal. C’est cela la stratégie du Sénégal dans l’agenda. Naturellement le Maroc qui fait 70% des réserves mondiales de phosphate a réussi un modèle d’intégration extraordinaire avec l’Office Chérifien des Phosphates ( OCP) qui est plus qu’une entreprise. L’OCP est un des maillons centraux de l’économie marocaine. C’était extrêmement important pour nous d’aller regarder le modèle marocain. Et surtout de voir quel axe de coopération nous pouvons avoir et qui soit mutuellement bénéfique et qui tient compte des intérêts des deux pays. Le Maroc a l’expertise. Nous avons le gaz aujourd’hui et de l’or. Le Maroc a besoin du souffre. Nous avons d’autres atouts que nous pouvons mettre en place pour développer le modèle qui va nous convenir. Notre objectif c’est de travailler pour nos propres besoins au Sénégal et au niveau de l’Afrique. C’est là où il y a un modèle de coopération à définir. Et le gaz du Sénégal avec l’oléoduc qui sera édifié sur le corridor par le Maroc va alimenter tous ces pays. À mon avis, c’est un partenariat qui mérite d’être renouvelé. Mamadou Mouth BANE Envoyé spécial en Russie