L’Afrique dans un monde fracturé

Les rivalités géopolitiques obligent à repenser le commerce, l’investissement et la sécurité
La géopolitique remplace la mondialisation comme philosophie de gouvernance de la planète. Les décisions économiques se subordonnent aux calculs géopolitiques. Les chaînes d’approvisionnement sont redessinées pour optimiser la sécurité nationale plutôt que l’efficience économique. Le commerce et les ressources naturelles essentielles sont instrumentalisés.
Le système de relations économiques et politiques multilatérales basé sur les règles et appuyé par un groupe dominant cède la place à une farouche rivalité entre les acteurs majeurs et à une concurrence à somme nulle. Celle-ci ne met pas simplement en présence les grandes puissances se disputant la domination mondiale, elle concerne aussi les puissances intermédiaires qui cherchent à établir une sphère d’influence où leurs intérêts économiques et sécuritaires sont au cœur d’un ordre régional s’inscrivant lui-même dans un ordre mondial plus vaste et fragmentaire.
Ce contexte soulève de multiples problèmes pour les pays d’Afrique subsaharienne. L’aide publique au développement diminue, ce qui creuse l’énorme déficit de ressources nécessaires pour financer le développement et les services sociaux. L’incertitude et la détresse liées aux tensions grandissantes et aux hostilités qui frappent diverses parties du monde nuisent en outre aux perspectives d’investissement et de commerce.
L’ordre politique et économique mondial qui a permis aux pays asiatiques de s’industrialiser grâce à des politiques de promotion des exportations est révolu. Les pays d’Afrique subsaharienne qui tentent de répliquer la réussite des tigres asiatiques se heurtent à une tâche redoutable dans la mobilisation des investissements. Même si leurs infrastructures, leurs réglementations et leurs politiques sont propices, ils peinent à attirer les investissements directs étrangers nécessaires pour une croissance durable.
La concurrence dans les ressources naturelles
Il y a en outre un net regain d’intérêt pour les ressources minières de l’Afrique. Les minéraux essentiels du continent réveillent la concurrence. La quête du contrôle des centres logistiques et des principaux axes commerciaux pousse les puissances mondiales et intermédiaires à intervenir énergiquement auprès des pays d’Afrique subsaharienne, d’une manière qui sape leur souveraineté. Cette concurrence entre acteurs externes aggrave les conflits sur le continent.
L’état de paralysie de l’ordre mondial en place rend d’autant plus difficile tout consensus sur les modalités de résolution de ces conflits. Le modèle multilatéral de consolidation de la paix où une puissance et de multiples organisations régionales ou mondiales œuvrent de concert pour résoudre des conflits, déployer des forces de maintien de la paix et répondre aux besoins des victimes des conflits ne fonctionne plus.
Le Conseil de sécurité des Nations Unies ne semble plus s’accorder sur les questions de fond. Le dispositif connexe de promotion de la paix et de la sécurité mondiales menace de s’effondrer. L’efficacité de l’Architecture africaine de paix et de sécurité, structure censée travailler en tandem avec le système mondial, est remise en question.
Les fonds nécessaires pour financer les missions de maintien de la paix et les organisations humanitaires ont disparu. Les pays d’Afrique subsaharienne, aux prises avec de redoutables contraintes économiques, doivent donc financer ces missions dans les pays voisins et la prise en charge de leurs réfugiés. Or, ces ressources devraient être consacrées à des fins plus productives.
L’influence de l’Afrique
Le désordre qui se dessine donne à l’Afrique l’occasion de s’employer à réformer le système existant. La concurrence grandissante entre les puissances mondiales et les nouvelles puissances intermédiaires donne aussi la possibilité aux pays d’Afrique subsaharienne de choisir des partenaires. S’ils utilisent à bon escient leurs ressources naturelles, ils auront les moyens de définir des partenariats, voire des accords temporaires pouvant mobiliser les capitaux, les investissements et la technologie dont ils ont besoin.
Autrement dit, les défis que nous devons gérer sont également porteurs de possibilités. Pour les saisir, et conclure des accords bénéfiques dans la durée, il faut cependant faire preuve de lucidité et de discipline. Les relations bilatérales transactionnelles reçoivent une attention grandissante au détriment de la coopération institutionnelle à long terme. Or, les pays doivent définir des stratégies dans la durée, centrées sur des objectifs primordiaux et présentant la flexibilité voulue à court terme.
Si les pays d’Afrique subsaharienne n’ont pas une vision claire de leurs buts, de leurs objectifs à long terme et de ce qu’ils attendent les uns des autres et du reste du monde pour pouvoir les réaliser, il sera impossible d’assurer une croissance durable significative. Il y a un net regain d’intérêt pour les ressources minières de l’Afrique.
Commerce et investissement
Il importe en outre que les pays d’Afrique subsaharienne développent les relations commerciales et les investissements entre eux. L’essor démographique et l’urbanisation rapide offrent à cet égard un énorme potentiel. Les percées technologiques, dont l’IA, ouvrent aussi de nouvelles perspectives de croissance et de progrès. La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine et des innovations technologiques liées à l’IA exige d’énormes investissements en infrastructures et en énergie. L’amélioration des réseaux routiers, ferroviaires et aériens est indispensable pour dynamiser le commerce. Il est en outre essentiel d’investir dans les infrastructures de fibre optique, de connectivité et d’énergie et de mettre résolument en valeur les ressources de données.
Les pays africains dotés de politiques appropriées et d’une stratégie à long terme seront mieux à même de tirer parti des nouvelles réalités géoéconomiques. Le modèle classique à l’origine de l’essor des pays asiatiques est révolu, et les pays en développement ne peuvent plus bénéficier des avantages qu’il procurait. Le nouveau modèle de développement manque de clarté et soulève des problèmes évidents. L’espoir est cependant de mise pour qui aborde les nouvelles réalités avec pragmatisme et flexibilité.
L’exemple éthiopien
Pendant plus d’une décennie, l’Éthiopie a tenté de transformer son économie et d’atteindre le statut de pays à revenu intermédiaire en suivant la formule des tigres asiatiques. Confrontée à des chocs intérieurs et exogènes, elle a adapté son modèle à l’évolution de la conjoncture, diversifié les sources de croissance, engagé des réformes ambitieuses et mobilisé ses ressources intérieures. Les résultats sont palpables : malgré une succession de chocs et de déconvenues, l’Éthiopie a entretenu sa dynamique de croissance. Les exportations sont à la hausse, l’agriculture se transforme, les villes s’épanouissent et l’environnement physique se redresse.
L’un des volets essentiels de la démarche éthiopienne tient à l’attention portée aux piliers fondamentaux de la croissance propices à un développement durable centré sur les énergies renouvelables et les nouvelles technologies. L’Afrique offre des gisements inexploités que sont les énergies renouvelables, une démographie jeune, une urbanisation rapide. Leur bonne mise en valeur avec les politiques et les investissements appropriés peut déclencher un véritable courant d’industrialisation verte.
Avec des politiques judicieuses, appliquées de manière novatrice et adaptée, l’Afrique peut transformer cette crise en un avenir prometteur. Elle doit cependant tirer les enseignements de son histoire moderne de divisions en remplaçant la concurrence pernicieuse par une collaboration mutuellement bénéfique. Les destinées de nos nations africaines sont interdépendantes, lorsque les divisions nous séparent nous souffrons et tombons tous, lorsque l’unité nous mobilise, c’est ensemble que nous prospérons et que nous nous redressons.
GEDION TIMOTHEWOS est ministre des Affaires étrangères de l’Éthiopie.