La place des drones dans la stratégie sécuritaire de la République de Turquie auprès de l’Alliance des États du Sahel

Entre 2020 et 2023, les différents coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso, ont profondément modifié les équilibres régionaux dans le Sahel. Le 16 septembre 2023, ces trois pays ont fondé l’Alliance des États du Sahel (AES) après leur retrait de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). D’abord conçue comme un pacte de défense mutuelle, cette alliance évolue en 2024 vers une confédération. Elle vise à coordonner les politiques de sécurité, avec une clause d’assistance mutuelle en cas d’attaque contre l’un des membres. Dans un contexte marqué par la lutte contre les groupes armés et par le retrait des partenaires militaires occidentaux, les États de l’AES cherchent à développer de nouvelles capacités militaires et à diversifier leurs partenariats stratégiques. Cette situation a ouvert un espace à de nouveaux acteurs, parmi lesquels figure la Turquie, qui renforce sa présence au Sahel, notamment à travers son industrie de la défense. L’intérêt croissant de la Turquie pour cette région ne constitue toutefois pas une réponse récente aux recompositions du Sahel. Il s’inscrit dans une politique africaine plus large menée par Ankara dès le début des années 2000. Lors d’une rencontre avec les ambassadeurs africains en poste à Ankara en 2014, l’ancien ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu affirmait que « le XXIe siècle sera le siècle de l’Afrique et de la Turquie » et exprimait la volonté de développer une « relation stratégique à long terme » avec les États africains. À travers une approche combinant diplomatie, coopération économique, aide au développement et industrie de défense, la Turquie cherche à élargir son influence internationale et à s’affirmer comme une puissance autonome, indépendante des États occidentaux et des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies. L’Afrique représente ainsi un espace privilégié pour développer de nouveaux partenariats économiques, accroître son influence diplomatique et assoir son statut international. Dans ce nouvel environnement stratégique, les drones armés constituent le principal vecteur par lequel Ankara parvient à s’imposer comme un partenaire sécuritaire crédible. Grâce au succès international du drone Bayraktar TB-2, puis au développement de systèmes plus avancés comme l’Akıncı ou l’Aksungur, la Turquie est devenue un acteur important du marché mondial des drones militaires. Ces équipements, relativement peu coûteux et rapidement disponibles, sont présentés par les autorités turques comme particulièrement adaptés aux conflits asymétriques. Dans ce contexte, cet éclairage explique comment la vente de drones armés aux États de l’AES apparaît comme un moyen pour la Turquie de renforcer durablement son influence au Sahel. Il convient donc d’abord d’examiner comment ces ventes constituent une porte d’entrée de l’influence turque dans les États de l’AES (1), puis de montrer qu’elles contribuent à renforcer durablement son ancrage stratégique et son influence (2). Au-delà de leur dimension militaire et commerciale, les drones constituent ainsi un vecteur de présence politique, économique et diplomatique pour la Turquie.
Une porte d’entrée de l’influence turque dans les États de l’AES
Les exportations de drones turcs vers les États de l’AES répondent d’abord à une convergence d’intérêts entre les besoins sécuritaires des régimes sahéliens et les ambitions géopolitiques d’Ankara. Confrontés à des insurrections djihadistes persistantes, disposant de capacités aériennes très limitées et engagés dans une diversification de leurs partenariats après la dégradation de leurs relations avec les puissances occidentales, le Mali, le Burkina Faso et le Niger constituent des marchés particulièrement attractifs pour la Turquie. Cette dernière revendique une solide expérience en matière de lutte contre le terrorisme, notamment acquise contre l’organisation État islamique en Syrie et en Irak, et présente son industrie de défense comme une réponse adaptée aux besoins des armées sahéliennes. Cette convergence entre les besoins sécuritaires des États de l’AES et les capacités offertes par l’industrie turque explique pourquoi Ankara a pu s’imposer aussi rapidement sur ce marché. Les drones armés constituent l’instrument privilégié de cette stratégie de rapprochement. Relativement peu coûteux, rapidement disponibles et éprouvés sur plusieurs théâtres d’opérations, les drones turcs offrent aux États de l’AES une capacité de surveillance et de frappe inédite. La Turquie se distingue également par une politique d’exportation plus souple que celle de certains fournisseurs occidentaux. Si Ankara est signataire du Traité sur le commerce des armes (TCA) sans l’avoir ratifié, elle conditionne moins strictement ses ventes d’armement au respect de critères politiques ou de gouvernance, contrairement à d’autres pays exportateurs. Cette absence de conditionnalité renforce son attractivité auprès des régimes militaires sahéliens, en quête d’autonomie stratégique Alors qu’avant 2018, aucun transfert d’armes turques n’était recensé vers le Mali, le Burkina Faso et le Niger, entre 2022 et 2025, ces trois pays ont acquis respectivement quinze, dix et sept drones armés turcs. Ces achats sont complétés par des bombes guidées Teber, produites en Turquie et compatibles avec les drones lourds Akıncı et Aksungur. Le Burkina Faso et le Niger ont également acheté des véhicules blindés de transport de troupes entre 2018 et 2024.

Les drones ne constituent pas uniquement une réponse à un besoin militaire, ils sont pensés par Ankara comme un véritable instrument diplomatique. Les succès médiatisés des Bayraktar TB-2 en Libye, dans le Haut-Karabakh et en Ukraine ont largement conforté l’image d’une Turquie capable de produire des équipements performants à moindre coût. Cette réputation nourrit une forme de « diplomatie des drones » dans laquelle les exportations d’armes deviennent un moyen de renforcer le prestige international de la Turquie tout en ouvrant de nouvelles opportunités de coopération avec les États importateurs. Le drone devient ainsi un outil diplomatique à part entière qui permet non seulement de vendre un équipement militaire, mais aussi d’initier une relation politique durable avec les États importateurs. Cette image est par ailleurs soigneusement entretenue par les autorités turques. Par exemple, le chercheur Léo Péria-Peigné indique que des officiers ayant osé critiquer la fiabilité des drones Bayraktar TB-2 auraient été mis à l’écart sur ordre du gouvernement après le coup d’État de 2016. Cet exemple montre que les drones représentent bien plus qu’un simple produit d’exportation pour les autorités nationales. Cette « diplomatie des drones » ne résulte toutefois pas de la seule réussite des industriels turcs. Elle s’inscrit dans une stratégie de politique étrangère pleinement assumée et coordonnée par les autorités d’Ankara. Le président Recep Tayyip Erdoğan a fait du développement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) turque et de la promotion de ses exportations un levier central de la politique étrangère de la Turquie. Cette orientation s’est renforcée à partir de 2018 avec la réforme constitutionnelle qui a accentué la centralisation du pouvoir autour du chef d’État. Placée sous l’autorité directe du président, la Présidence des industries de défense (SSB) coordonne les industriels, supervise les exportations et accompagne les déplacements diplomatiques du chef de l’État. La présence régulière du directeur du SSB aux côtés d’Erdoğan lors de visites officielles témoigne de l’importance stratégique accordée aux exportations militaires. Cette proximité entre pouvoir présidentiel et industrie de défense est également illustrée par le rôle joué par l’entreprise Baykar, fabricant des drones Bayraktar, dont le directeur général, Haluk Bayraktar, est le frère du gendre du président Erdoğan. L’entreprise bénéficie d’un accès privilégié aux marchés étrangers et constitue aujourd’hui l’un des principaux outils de projection turcs à l’international. Les exportations de drones apparaissent ainsi comme une porte d’entrée permettant à la Turquie d’intégrer progressivement l’environnement sécuritaire de l’AES. Elles composent la première étape d’une stratégie d’influence sur le long terme appelée à se déployer bien au-delà du seul domaine militaire.
Un levier d’ancrage durable de l’influence turque au sein de l’AES
Si les drones permettent à la Turquie d’entrer sur le marché sécuritaire sahélien, leur véritable intérêt réside dans les relations durables qu’ils créent avec les États importateurs. Ces exportations favorisent un approfondissement progressif des liens entre Ankara et les États partenaires, car l’acquisition d’un drone armé implique un accompagnement technique permanent. Les militaires doivent être formés à leur utilisation, aussi bien sur place qu’en Turquie. Baykar dispose, par exemple, d’un centre de formation à Keşan ayant accueilli plusieurs officiers maliens. À cette formation s’ajoutent la maintenance des appareils, les mises à jour logicielles, l’approvisionnement en pièces détachées ainsi qu’une assistance technique continue. Cette dépendance technologique inscrit les relations entre Ankara et les États de l’AES dans le temps long et favorise ce que la chercheuse spécialiste des questions de politique étrangère turque, Nebahat Tanriverdi, qualifie d’« isomorphisme sécuritaire », c’est-à-dire une diffusion progressive des doctrines, des pratiques opérationnelles et des standards militaires turcs auprès des forces armées partenaires. Cette dépendance technique encourage donc une collaboration régulière entre les forces armées, créant un climat de confiance propice à un rapprochement politique plus large. Les contrats de drones s’accompagnent généralement d’accords de défense, d’échanges entre états-majors, de visites officielles et d’une présence croissante des attachés militaires turcs dans la région. Ainsi, les membres de l’AES ont signé plusieurs accords de coopération sécuritaire avec Ankara au cours des dernières années. Le Burkina Faso a signé un accord de défense avec la Turquie en 2019, tandis que le Mali en a conclu deux, en 2000 et en 2015. Le Niger a, quant à lui, signé deux accords similaires avec Ankara, en 2020 et en 2025. Cette coopération s’est également traduite par l’achat de deux avions de combat turcs Hürkuş-C en 2021. En appui à ces efforts de diplomatie, les industriels turcs bénéficient du soutien actif des autorités, notamment à travers leur participation à des salons spécialisés. En novembre 2025, plusieurs entreprises turques ont, par exemple, participé à la première édition du salon Bamako Expo (Bamex), consacré à la défense et à la sécurité au Mali. Organisé par la société The Peak Defense, dirigée par l’homme d’affaires turc Harun Saraç, cet évènement a permis à des entreprises comme Aselsan, Roketsan, MKE et Baykar de présenter leurs équipements aux autorités maliennes et aux responsables de la sécurité de l’AES. Ces évènements, qui servent à promouvoir les équipements turcs, permettent également de renforcer les contacts avec les pouvoirs locaux, d’améliorer la connaissance des appareils sécuritaires nationaux et, selon certains auteurs, de constituer une véritable porte d’entrée pour le renseignement militaire turc. Cette coopération est d’ailleurs assumée par le ministre des Affaires étrangères turc, Hakan Fidan, qui a confirmé l’existence d’échanges de renseignements avec le Mali et le Niger. Cette coopération, loin de se limiter au domaine militaire, institutionnalise les relations entre Ankara et les États de l’AES, ouvrant la voie à des partenariats dans d’autres domaines. Les exportations de drones sont régulièrement accompagnées de mécanismes de financement proposés par la Türk Eximbank, facilitant l’acquisition d’équipements turcs tout en renforçant les liens économiques entre les deux partenaires. Au-delà du secteur de la défense, les contrats militaires créent un climat favorable au développement des firmes turques dans les infrastructures, les transports ou les travaux publics. L’accord conclu entre le Niger et l’entreprise turque SUMMA pour la rénovation et l’exploitation de l’aéroport international Diori Hamani de Niamey illustre cette dynamique. À plus long terme, cette présence économique ouvre également des perspectives d’accès aux ressources stratégiques de la région. La signature, en octobre 2024, d’un protocole d’accord sur la coopération minière entre la Turquie et le Niger, ainsi que l’intérêt manifesté pour l’or malien, montrent que les relations nouées dans le domaine sécuritaire peuvent s’étendre à d’autres secteurs d’intérêt stratégique. Les contrats de drones apparaissent alors comme un véritable levier d’implantation économique, permettant aux entreprises turques de gagner progressivement de nouveaux marchés tout en consolidant l’influence d’Ankara dans la région.
Cet éclairage s’est attaché à démontrer que la vente de drones ne constitue pas un objectif en soi, mais le point de départ d’une stratégie d’influence multidimensionnelle. Elle permet à la Turquie de nouer des partenariats pérennes avec les États de l’AES grâce aux accords de défense, à la formation des forces armées, à la maintenance des équipements et aux coopérations qui en découlent. Les drones apparaissent ainsi comme un outil d’influence au service d’une stratégie plus large de projection de puissance. Ankara cherche à vendre des armes tout en s’implantant durablement au Mali, au Burkina Faso et au Niger afin de renforcer son influence politique, économique, et sécuritaire dans une région devenue stratégique pour ses ambitions africaines. Toutefois, si la Turquie s’impose comme un acteur sécuritaire majeur au Sahel, son engagement repose sur des bases fragiles. Les principales fragilités de l’engagement turc résident dans l’instabilité du théâtre sahélien et dans sa capacité à maintenir cet engagement sur le long terme. L’économie turque reste confrontée à d’importantes difficultés structurelles, notamment une inflation élevée et un déficit extérieur, ce qui pourrait limiter les moyens consacrés à sa politique africaine42. Par ailleurs, si les entreprises turques ont intérêt à conquérir de nouveaux marchés, notamment en Afrique, Ankara continue de prioriser son environnement régional immédiat, en particulier la Méditerranée orientale, le Moyen-Orient et le Caucase43. Dans ces conditions, la Turquie devra trouver un équilibre entre ses ambitions africaines et les contraintes économiques et géopolitiques auxquelles elle fait face.
Par Mathis Poujol