L’autoroute Ila Touba : un levier stratégique pour l’aménagement économique du territoire sénégalais

Dr Cheikh GUEYE-Géographe, Facilitateur du dialogue national, Secrétaire Exécutif du Rapport alternatif sur l’Afrique (RASA).
Dr Ousmane THIAM-Géographe-spécialiste de prospective à l’Agence nationale de l’Aménagement du territoire (ANAT).
Dr Moubarack Lo, Statisticien-Economiste, DG du Bureau Prospective économique, auteur de nombreuses publications sur l’émergence économique.
Résumé
L’Autoroute Ila Touba s’inscrit dans une stratégie nationale visant à fluidifier les déplacements entre Dakar et Touba et à dynamiser le développement du corridor qui les relie. Ce corridor, identifié par plusieurs études internationales (ONU-Habitat, Ernest & Young, FAO) comme l’un des plus prometteurs d’Afrique, représente un levier majeur pour structurer les pôles territoriaux, améliorer la connectivité et stimuler la croissance économique. Historiquement, les corridors économiques ont toujours joué un rôle central dans l’urbanisation et le commerce, et le modèle Dakar-Touba suit cette logique. Il se caractérise par quatre éléments : un axe dynamique, deux pôles terminaux puissants (Dakar et Touba), des centres-relais actifs, et un réseau de flux latéraux. L’Autoroute Ila Touba ne crée pas d’« effet tunnel » défavorable pour les villes traversées. Au contraire, grâce à des interactions systémiques et des mesures d’accompagnement, elle stimule leur développement économique. En réduisant significativement les temps de trajet, l’autoroute génère d’importants gains de productivité, facilite les échanges commerciaux et favorise l’intégration territoriale. Elle pourrait également entraîner l’émergence de migrations pendulaires, transformant des villes comme Thiès ou Touba en pôles résidentiels complémentaires de Dakar. Toutefois, le développement rapide du corridor accentue la spéculation foncière, rendant urgente la mise en place de plans d’aménagement et d’une meilleure gouvernance foncière.- Pourquoi Ila Touba ?
- Genèse et développement des corridors
- Ils peuvent être le résultat de processus spontanés : c’est le cas du corridor Dakar-Touba dont la forme et la dynamique actuelles n’ont obéi, jusqu’ici, à aucun plan connu visant à faire de l’axe Dakar-Touba un corridor économique ou urbain. Pour l’autoroute Ila Touba, sa particularité réside véritablement dans sa capacité à s’inscrire dans des dynamiques, certes spontanées, mais certifiées solides et structurantes pour l’aménagement et le développement économique du territoire. Cette réalité a fortement inspiré les préconisations stratégiques de l’Axe 3 de l’ANT qui fixe les grandes orientations en matière de politique publique et de développement du territoire national à l’horizon 2050. Adopté en 2020, le Plan national d’aménagement et de développement du territoire national (PNADT) dont l’élaboration a été confiée à l’Agence nationale de l’aménagement du territoire (ANAT) s’inscrit dans la même logique. Il y est proposé la création de deux métropoles d’équilibre représentées par Thiès et Touba et une métropole régionale centrée sur Diourbel. Avec ce schéma, le corridor Dakar-Touba verra sa fonction de pivot renforcée et constituera - à l’image de la « Banane bleue » qui structure les territoires européens de Milan à Londres, ou de l’Arc méditerranée qui fédère les régions Sud de l’Europe occidentale de l’Espagne à la péninsule sicilienne-, l’un des principaux couloirs d’impulsion des grandes dynamiques économiques du territoire national et plus largement de la sous-région. En aménagement du territoire, les dorsales sont importantes pour impulser vigoureusement les dynamiques souhaitées et garantir les grands équilibres spatiaux grâce au jeu croisé des mouvements centripètes et centrifuges qu’elles engendrent de part et d’autre de leur tracé. Elles produisent et renouvellent « l’énergie cinétique » nécessaire à la dynamique de l’ensemble et assurent des fonctions de relais entre les parties les plus éloignées d’un territoire ;
- Les corridors peuvent être provoqués : c’est-à-dire voulus et planifiés. Dans ce cas, leur réalisation procède d’une réelle volonté d’aménagement et de développement territorial exprimée à travers des projets gigantesques, comme c’est souvent le cas dans les pays développés et dans certaines économies émergentes (Emirats arabes et autres pays d’Asie ou d’Afrique du Nord). Au Sénégal, le projet d’autoroute Mbour-Kaolack qui prolonge les sections Dakar-AIBD-Mbour obéit à cette démarche.
- Eléments caractéristiques des corridors : le cas particulier de Dakar-Touba
- Long d’environ deux-cents kilomètres (200 Kms), il est l’un des axes les plus fréquentés du pays, s’il n’est pas le plus fréquenté. Son trafic ne cesse de fasciner les analystes et autres observateurs du fait de son ampleur, mais également de la diversité des usagers et des agents économiques impliqués. Il forme aujourd’hui un couloir d’une faible largeur, en parallèle à l’autoroute Ila Touba avec laquelle il interagit intelligemment tout le long du corridor ;
- Ses pôles terminaux, Dakar et Touba, sont les deux premières agglomérations urbaines du pays, avec respectivement près de 4 millions et plus de 1 150 000 habitants au dernier recensement général de la population (ANSD, 2023). Les départements dans lesquels ils sont localisés enregistrent les soldes migratoires internes les plus importants du pays selon cette même source ;
- Son tracé est jalonné de villes de tailles variées alternant avec de petits centres ruraux très dynamiques (Km50, Thiénaba, Ndangalma, Bambey Sérère, Lagnar, Patar, Ndoulo …), avec une distance moyenne maximale de 30 kilomètres entre deux villes, et de 15 kilomètres seulement entre deux centres importants, toutes catégories confondues ;
- Grace à ses axes perpendiculaires, l’axe Dakar-Touba draine des flux importants de part et d’autre de son tracé sur plusieurs dizaines de kilomètres. Une grande ville comme Kaolack par exemple est nécessairement connectée à l’axe Dakar-Touba via Diourbel, du fait de ses rapports privilégiés avec Touba. Elle entraine dans son sillage celle de Fatick qui entretient en même temps des relations de plus en plus importantes avec celle de Bambey grâce à la réhabilitation récente de l’axe routier qui les relie ;
- Aujourd’hui, le corridor Dakar-Touba est le seul axe du pays associant, sur une distance aussi importante, trois modes de transports terrestres différents : la route, l’autoroute et le rail.
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