Mozambique Exposed: dans le Cabo Delgado, la confiscation des ressources naturelles nourrit le terrorisme des shebabs

Depuis près de dix ans, les shebabs, un groupe islamiste, terrorisent cette région du nord du Mozambique. Riche en ressources naturelles, le Cabo Delgado reste pourtant la province la plus pauvre du pays. La captation des richesses par les autorités et des acteurs étrangers, la violence des forces de sécurité et la corruption ont créé les conditions d’émergence du groupe armé. Premier épisode de l'enquête « Mozambique Exposed » du consortium coordonné par Forbidden Stories à laquelle RFI a contribué.
En 2017, à Namanhumbir, près de la ville de Montepuez dans les terres du Cabo Delgado, la saison des pluies a déjà commencé, quand des milliers de mineurs artisanaux voient arriver les forces de l’ordre mozambicaines. Avec brutalité, ils sont arrêtés pour « exploitation minière illégale ». La plupart de ces « garimpeiros » ne sont pas de la région. Certains repartent dans leur district d’origine ou dans le Sud de la Tanzanie voisine. D’autres rejoignent les rangs d’un mystérieux groupe armé, qui prend de l’ampleur dans la région. « À partir de là, c’était la guerre », confie un mineur à l'ONG International Crisis Group, dans un rapport daté de 2021.
Captation des richesses
« La mainmise sur les ressources naturelles par des compagnies étrangères est l’un des principaux thèmes du discours des shebabs », explique Joao Feijo, chercheur à l’Observatoire du milieu rural.
Parmi ces ressources : les pierres précieuses dont les filons ont été découverts en 2009. Le Cabo Delgado fournit aujourd’hui 80 % des stocks mondiaux de rubis. L’un des principaux acteurs de cette industrie est l’entreprise Montepuez Rubis Mining (MRM) qui a obtenu en 2012, une concession de 25 ans sur une superficie de 10 000 km². Filiale du géant britannique Gemfields Limited (aussi propriétaire de Fabergé), MRM est également détenue à 25 % par le général Raimundo Pachinuapa, un cadre du Frente de Libertação de Moçambique (Frelimo), le parti au pouvoir depuis l’Indépendance en 1975.
En 2019, Gemfields Limited a accepté de verser 6,7 millions d’euros d’indemnités à des mineurs, contre l’abandon de poursuites judiciaires l’accusant de violations des droits humains. Les plaintes avaient été déposées à Londres, par le cabinet d’avocats Leigh Day, au nom de 273 garimpeiros.
Selon Leigh Day, des violences physiques, sexuelles, des traitements dégradants et des assassinats ont été commis par les services de sécurité de MRM ainsi que les forces de sécurité mozambicaines. Gemfields a reconnu des violences à Montepuez, mais jamais le géant minier n’a assumé la moindre responsabilité.
« Les tortures, les détentions illégales, les assassinats… Tout cela continue, s’indigne Aly Caetano, coordinateur du Centre pour la démocratie et les droits humains (CDD), dans le Cabo Delgado. Pendant ce temps-là, la route Montepuez-Pemba reste la plus mauvaise de la région. Ce sentiment de vol, nourrit le discours des terroristes ».
Corruption
La société civile du Cabo Delgado dénonce également la corruption des autorités qui accompagne le pillage des ressources de la région. Tout au nord du pays, par exemple, se trouve la réserve naturelle de Niassa. Un site protégé, devenu aussi le théâtre de nombreux trafics comme celui de l’ivoire ou des essences de bois.
En août 2020, 82 conteneurs à destination de la Chine ont été saisis au port de Pemba, par les autorités mozambicaines. À l’intérieur, des grumes de bois illégalement coupés. Quatre mois plus tard, ces conteneurs ont mystérieusement échappé à la vigilance des douanes mozambicaines. Soixante-six d’entre eux ont finalement été récupérés, sur leur trajet pour la Chine, d’après l’ONG Environmental Investigation Agency (EIA).
Largement dominé par des acteurs chinois, le secteur du bois au Mozambique est aussi fortement lié aux intérêts économiques de cadres du Frelimo. Parmi eux, José Pacheco, ancien gouverneur du Cabo Delgado et ministre de l’Agriculture. Dans une enquête sur les compagnies sylvicoles chinoises, l’EIA révèle les liens financiers entre José Pacheco et un commerçant dénommé Liu. Les deux hommes se sont rencontrés plusieurs fois, notamment lors d’un congrès du Frelimo à Pemba.
En 2016, d’après le World Resources Institute, des essences de bois mozambicaines d’une valeur supérieure à 400 millions de dollars sont arrivées sur le marché chinois. Les douanes mozambicaines n’ont pourtant déclaré que 100 millions de dollars d’exportation, cette année-là.

Ordre nouveau
Situé à plus de 3 000 km de Maputo, la capitale du Mozambique, le Cabo Delgado est la région la plus pauvre du pays. Selon le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), le revenu moyen par habitant reste inférieur à un dollar par jour. L’illettrisme touche 61 % de la population et 45 % des enfants souffrent de malnutrition chronique.
« Les shebabs veulent instaurer un califat islamique, explique Vasco King, de l’organisation de défense des droits de l’homme Kundeleya, à Pemba. Ils estiment qu’il faut mettre en place un ordre plus juste. Ils capitalisent sur une situation sociale marquée par le chômage et le sous-développement ».
C’est en octobre 2017 que la première attaque terroriste frappe la ville côtière de Mocimboa da Praia. Plusieurs postes de police sont pris d’assaut simultanément. Une quinzaine de personnes sont tuées. « C’était la sidération, confie Omar Sufo, un habitant de Mocimboa da Praia. On savait que des gens s’entrainaient en brousse, mais personne ne s’imaginait une attaque ».
Dans les zones rurales, la colère montait depuis longtemps. Des cadres du mouvement, comme Maulana Ali Cassimo, se rapprochaient des jeunes agriculteurs et des garimpeiros. Cet ancien fonctionnaire du ministère de l’Agriculture battait la campagne sur sa moto pour dénoncer les expulsions, la brutalité des forces de l’ordre et la mainmise des autorités de Maputo, sur les richesses du Cabo Delgado.

État islamique
En 2019, les shebabs du Mozambique ont prêté allégeance à l’organisation État islamique (EI). Dans une édition de juillet 2020, Al Naba, le journal de propagande du groupe terroriste, titre : « Croisés, attention à vos investissements au Mozambique. »
Le programme du groupe EI est clair : expulser les acteurs économiques étrangers du Cabo Delgado. En ligne de mire : l’exploitation du plus grand gisement de gaz au monde, au large de Palma : 5 000 millions de mètres cubes de réserve, dont la multinationale TotalEneregies et d’autres partenaires ont obtenu la concession. Après des années de suspension, le géant français des hydrocarbures a annoncé la reprise du projet cette année.
Aujourd’hui, il est difficile d’estimer le nombre des combattants qui composent les shebabs. En 2025, le Centre de contreterrorisme national des États-Unis avançait le chiffre de 300. International Crisis Group en dénombrait 3 000 en 2020. Le conflit, quant à lui, a déplacé au moins 1 million de personnes, selon une agence des Nations unies.
« Mozambique Exposed » est le fruit de près de 100 entretiens et de cinq mois de travail menés par 10 médias et 30 journalistes sous l’égide de Forbidden Stories. Des investigations incluant Evident Media (États-Unis), Expresso (Portugal), M28 Investigates (Rwanda), Les Observateurs de France 24 (France), Paper Trail Media (Allemagne), RFI (France), SourceMaterial (Royaume-Uni), ZDF (Allemagne) et Zitamar News (Mozambique).
Envoyée spéciale RFI, de retour du Cabo Delgado