Nouveaux acteurs sécuritaires en Afrique de l’Ouest : vers une compétition russo-turque ?

Cet article est en lien avec une note publiée par l’auteur auprès de la Fondation pour la Recherche Stratégique le 02 juillet 2024, « Entreprises de services de sécurité et de défense russes et chinoises en Afrique : deux modèles concurrents ? ».
Depuis quelques années, l’Afrique est le théâtre d’une nouvelle compétition stratégique. La multipolarisation du monde, la remise en cause de l’ordre international par certains acteurs, l’attrait croissant de puissances pour l’accès aux ressources stratégiques du continent et la volonté d’États africains de diversifier leurs partenariats sont autant de tendances contribuant à expliquer le regain d’intérêt de certains acteurs étatiques pour la coopération avec les pays africains. Pour des États en quête d’influence et de rayonnement, les pays africains, et en particulier subsahariens, représentent de nouveaux marchés et soutiens politiques potentiels, tandis que les États africains voient dans leurs nouveaux partenaires des acteurs qui n’interfèreront pas dans leurs affaires internes. Dans ce contexte, l’Afrique de l’Ouest en particulier fait l’objet de convoitises croissantes de la part d’acteurs comme la Russie, qui s’est notamment appuyée sur les forces de l’ancien groupe Wagner pour renforcer ses partenariats de sécurité et répandre considérablement son influence. Bien que plus discrète, la Turquie met également en œuvre une stratégie d’influence multifactorielle, reposant aussi bien sur des volets culturels, économiques que sécuritaires, tels que sa « diplomatie du drone ». Ankara dispose en outre de sa propre entreprise de service de sécurité et de défense (ESSD), SADAT International Defense Consultancy Inc., dont le modèle semble plus proche de celui de la société militaire privée Wagner que des ESSD anglo-saxonnes (engagées historiquement pour des missions de soutien aux armées) ou chinoises (dont la majorité est constituée de sociétés de conseil et de gardiennage) par exemple. La Russie et la Turquie mettent en œuvre des politiques de sécurité et d’externalisation du monopole de la violence répondant à des logiques similaires, combinant exportations d’armement et recours aux ESSD comme des outils au service d’objectifs stratégiques. On assiste ainsi au déploiement de deux stratégies d’influence similaires, s’appuyant sur des outils sécuritaires et informationnels qui pourraient déboucher à terme sur une concurrence entre la Russie et la Turquie.
De Wagner à Africa Corps, un modèle russe en pleine reconfiguration
Bien que la Russie compte de nombreuses ESSD, Wagner s’est rapidement imposée comme la vitrine de ces dernières, alors même qu’elle n’en est pas une au sens strict du terme. Le recours à Wagner – entité semi-privée et illégale, employant une galaxie d’individus proches du pouvoir – a permis à la Russie de mettre en place des modes d’action sous le seuil du conflit armé pour atteindre à moindre coût ses objectifs géostratégiques (réduire l’influence occidentale, refaçonner l’ordre mondial selon ses intérêts, rehausser sa posture globale) sans risquer une confrontation ouverte. Ainsi le groupe est devenu à la fois l’emblème et l’anomalie des sociétés militaires privées russes, et le principal outil d’influence russe en Afrique. Or, si le Kremlin a longtemps réussi à exploiter à son avantage la nature hybride de Wagner, la tentative de putsch suivie de la mort d’Evgueni Prigojine et de Dimitri Outkin à l’été 2023 ont marqué un tournant majeur.
« Reprise en main » par le ministère de la Défense et le GRU
La rébellion armée est venue souligner les difficultés du Kremlin à contrôler Wagner, difficultés déjà renforcées par l’évolution de la SMP depuis le début de la guerre en Ukraine. Malgré des remous en interne, la mutinerie entraîne un processus de reprise en main des cercles du pouvoir par le Kremlin, ainsi qu’une reconfiguration de la présence russe en Afrique. Fin 2023, après plusieurs réunions au Kremlin menées dès la fin juin et une tournée africaine d’une délégation russe entre août et novembre, Moscou inaugure Africa Corps. Ce corps expéditionnaire vise à « mener des opérations militaires à grande échelle sur le continent [africain] pour soutenir les pays cherchant à se débarrasser enfin de la dépendance néocoloniale, à nettoyer la présence occidentale et à acquérir la pleine souveraineté », selon un message citant Igor Korotchenko, ancien rédacteur en chef de la revue russe Natsionalnaïa oborona (« Défense nationale »).
Africa Corps est placé sous la tutelle directe de Yunus-Bek Yevkurov, vice-ministre de la Défense, et sous le commandement d’Andrei Averyanov, général de la GRU. Moscou affiche ainsi sa volonté de contrôler plus étroitement les activités de Wagner et mieux diffuser l’influence russe en Afrique. Africa Corps s’appuierait notamment sur des entreprises financées par des proches (souvent oligarques) de Poutine telles que Redut et Convoy, comme le suggèrent leurs annonces de recrutement pour l’Afrique publiées dès août 2023 (quelques jours avant la disparition de Prigojine), ainsi que la présence de leurs responsables respectifs, Konstantin Mirzayants et Konstantin Pikalov, au sein de la « Mazai », est l’ancien commandant de Wagner en Centrafrique ; Anatoli Karazi, l’un des fondateurs de Redut, est un ancien chef du renseignement de Wagner. En recrutant d’anciens hauts cadres de Wagner au sein d’Africa Corps le gouvernement russe semble afficher sa détermination à absorber les opérations du groupe.
À l’image de Wagner qui s’est appuyé sur plusieurs organes informationnels affiliés à Prigojine, Africa Corps s’appuie sur sa propre branche médiatique, African Initiative. Se définissant comme « une agence de presse russe sur les événements du continent africain », elle est créée en septembre 2023 et est chargée de diffuser la propagande pro-Kremlin en Afrique, principalement au profit d’Africa Corps. African Initiative est le premier organe à annoncer la création d’Africa Corps le 21 novembre 2023 mais aussi le premier média à annoncer l’arrivée de « cent spécialistes militaires russes » à Ouagadougou, au Burkina Faso, le 24 janvier 2024, sur leur chaîne Telegram (photos de leur débarquement à l’appui). Son leadership est constitué de membres de services de renseignement russes et d’anciens membres du réseau Wagner, tels que son directeur Viktor Lukovenko, un Ouzbek ancien administrateur d’une chaîne Telegram affiliée à la galaxie Prigojine, son rédacteur en chef Artyom Kureev, membre du 5e service du FSB (département chargé des opérations internationales) et sa rédactrice en chef adjointe Anna Zamaraeva, ancienne attachée de presse de Wagner. Moscou imite ainsi les recettes de Prigojine, combinant soutien militaire et influence informationnelle.
Une logique d’implantation similaire à celle de Wagner
Pour l’heure, Africa Corps est officiellement implanté au Burkina Faso et au Niger, où au moins une centaine « d’instructeurs russes » aurait été déployée dans chaque pays, respectivement les 24 janvier 2024 et 10 avril 2024. D’après les vidéos et images publiées sur les chaînes Telegram d’Africa Corps et d’African Initiative, du matériel militaire aurait également été déployé, comme un système de défense anti-aérienne au Niger. Le 4 mai 2024, deux avions-cargos ont atterri à Niamey avec à leur bord de nouveaux instructeurs russes, du matériel militaire et des produits alimentaires.
Avec Africa Corps, Moscou semble miser sur le même type de pays partenaires et poursuivre les mêmes objectifs géostratégiques. Le Burkina Faso et le Niger sont en effet deux pays en proie à une forte instabilité sécuritaire et politique, dirigés par des juntes ayant demandé le départ des forces françaises, et où Wagner n’était pas officiellement déployée, malgré de nombreuses suspicions. Comme Wagner avec la RCA, Africa Corps semble avoir choisi le Burkina Faso comme pièce maîtresse de son dispositif en Afrique. Étant donné l’expansion de la menace terroriste et la crise humanitaire dans le pays, alliée à la rhétorique anti-impérialiste et panafricaniste du régime, le Burkina Faso constitue en effet un candidat idéal comme nouvelle base de déstabilisation pour les activités russes. Le retournement de la junte burkinabé vers la Russie s’explique probablement par les craintes accrues du régime quant à sa survie, à la suite de plusieurs tentatives récentes de coup d’État.
La stratégie d’implantation d’Africa Corps présente des similitudes avec celle de Wagner et permet de dégager les conditions préalables à l’implantation d’une ESSD russe :
- Rapprochement diplomatique d’un pays en proie à une instabilité intérieure et dirigé par un régime militaire/autoritaire cherchant à assurer sa survie. En témoignent les nombreuses visites de délégations russes survenues dans les deux pays ces derniers mois ;
- Conclusion d’accords miniers et d’accords de coopération de défense. Par exemple, le 8 décembre 2023 le gouvernement burkinabé annonce sa décision d’octroyer au groupe russe Nordgold un permis d’exploitation de quatre ans du gisement d’or de Yimiougou, à Korsimoro à proximité du complexe aurifère Bissa-Bouly, au Centre-Nord du pays ;
- Campagne d’influence politique et de désinformation pro-russe. Dans les deux pays, chaque coup d’Etat a été suivi d’une campagne de désinformation pro-russe et anti-française, contribuant même au départ des troupes françaises, comme ce fut le cas au Mali ;
- Arrivée d’avions russes sur le territoire avec matériel et/ou personnel. Avant le débarquement du 24 novembre, un avion Iliouchine II-76 avait déjà atterri à Ouagadougou, avec cette fois entre 20 et 40 militaires à son bord.
- même après la mort de Prigojine et la création d’Africa Corps, le groupe Wagner semble toujours actif dans les pays où il est implanté. Étant donné la profondeur des liens tissés par Prigojine sur le continent, il est probable qu’une partie de son réseau ne passe pas sous le giron du Kremlin. Au contraire, les défections de membres et les nouvelles annonces de recrutement de Wagner, systématiquement diffusées peu après les déploiements d’Africa Corps, témoignent de la survie du groupe. Le groupe Wagner continue de communiquer en son nom et avec les mêmes écussons. Par ailleurs, Africa Corps n’a pas (encore ?) officiellement pris le contrôle des activités de Wagner au Mali, au Soudan, en RCA, et même en Libye malgré des indices de présence officieuseces dernières semaines ;
- certains éléments suggèrent même une activité accrue de Wagner dans certains pays : travaux d’extension sur la base de Wagnerà l’aéroport international Modibo Keïta au Mali ; intensification de leur présence en RCA, notamment dans la province du Haut-Mbomou et de Sido, à la frontière avec le Tchad ainsi que l’arrivée massive de nouveaux équipements lourds d’exploitation minière à Bangui;
- à cela s’ajoutent des rumeurs persistantes d’arrivée de membres de Wagner au Tchadou de vols d’hélicoptères, ainsi que des incursions de membres de Wagner en Mauritanie.
- Affiliation du fondateur avec le régime ;
- Émergence de la société au début des années 2010 et renforcement des activités en Afrique ces cinq dernières années ;
- Appui sur un discours anti-impérialiste et anti-occidental, ainsi que des outils informationnels à des fins de manipulation de l’information ;
- Liens confirmés avec le gouvernement et les services de renseignement ;
- Usage de la société en tant qu’instrument au service des intérêts du régime et en tant que proxy avec logique de « déni plausible » ;
- Déploiement de personnels dans des pays en proie à des crises sécuritaires (Libye, Sahel, Corne de l’Afrique) et suspicions de violations des droits de l’homme. SADAT a notamment été accusée de former des milices djihadistes et de recruter des mercenaires pour les engager dans des zones de conflit, en Syrie, Libye et en Azerbaïdjan ;
- Appui sur des accords miniers et de défense.
- Ambiguïté du statut légal marquée par la non signature par les deux États du document de Montreuxsur les activités des entreprises militaires et de sécurité privées, et par l’absence de loi spécifique régissant les exclusivement les SMP.