OPINION : Algérie-Mali : consolider la détente

OPINION : Algérie-Mali : consolider la détente

Reconstruire un cadre de dialogue

Si elles n’en sont pas l’unique cause, les tensions entre Alger et Bamako ont contribué à la dégradation du climat sécuritaire au Mali depuis 2023. Les griefs entre les deux capitales sont nombreux. Les autorités maliennes accusent l’Algérie de chercher à saper sa souveraineté, d’accueillir sur son territoire des figures politiques hostiles au régime et de soutenir certains groupes séparatistes et jihadistes. Alger, pour sa part, dénonce la priorité donnée par Bamako à l’action militaire – qui a relégué au second plan la voie du dialogue prônée de longue date par l’Algérie – et redoute les conséquences humanitaires de combats prolongés le long de la frontière. Les mesures d’apaisement annoncées le 10 juillet constituent toutefois un signal encourageant, témoignant d’une volonté commune d’éviter une rupture durable. 

Pour mettre fin aux violences, Alger et Bamako devraient, avec l’aide de médiateurs africains, approfondir leur rapprochement afin d’assurer la sécurité de leur espace transfrontalier. Les deux pays devraient ensuite travailler à la mise en place d’un cadre de dialogue entre l’Etat malien et les groupes armés. Enfin, l’Algérie devrait intensifier ses efforts de plaidoyer afin de convaincre les acteurs étrangers, notamment la Russie et la Turquie, de la nécessité d’une solution politique à la crise.

Sécuriser la frontière commune

La réouverture des espaces aériens et le retour des ambassadeurs marquent une avancée importante vers une réconciliation entre le Mali et l’Algérie. Les deux voisins devraient tirer parti de cette dynamique – qui s’inscrit dans le dégel amorcé en février entre Ouagadougou, Niamey et Alger – afin de jeter les bases d’un nouveau partenariat.

L’Union africaine (UA) pourrait accompagner ce rapprochement en réactivant un cadre diplomatique structuré entre Alger et Bamako. Marginalisé sur le théâtre malien au début des années 2010 au profit de l’ONU, le bloc continental dispose ici d’une occasion de réaffirmer son influence au Sahel. Dans un contexte d’affaiblissement des cadres multilatéraux et de rupture entre les pays de l’AES et la Cedeao, l’UA demeure en effet la seule organisation disposant d’une présence physique au Sahel, à travers sa Mission pour le Mali et le Sahel (Misahel), basée à Bamako. Elle reste aussi le seul cadre institutionnel réunissant l’ensemble des pays concernés par la crise malienne.

A cette fin, l’UA devrait appuyer les efforts actuellement déployés par le président de sa Commission, Mahamoud Ali Youssouf, pour renouer le dialogue avec Bamako. L’organisation pourrait aussi poursuivre les initiatives visant à dynamiser la Misahel, créée en 2013 pour assurer la coordination de l’action de l’UA au Sahel et servir de cadre d’échanges avec les Etats et les partenaires internationaux. Celle-ci pourrait notamment contribuer à relancer le processus de Nouakchott, un cadre de coopération sécuritaire et de concertation politique entre les pays du Sahel. Paralysée ces dernières années par la perte d’influence de l’UA dans la région, cette plateforme pourrait offrir un espace de dialogue utile à une réconciliation durable entre Alger et Bamako. Pour jouer un rôle constructif dans ce dossier, l’UA devra toutefois renforcer la confiance des autorités algériennes en évitant toute action ou posture susceptible d’être perçue par l’Algérie comme une prise de position dans les tensions qui l’opposent au Maroc.

A la faveur de leur récent rapprochement, Alger et Bamako devraient [...] traiter les causes de leurs désaccords.

A la faveur de leur récent rapprochement, Alger et Bamako devraient ensuite traiter les causes de leurs désaccords. Ces dernières années ont mis en lumière leurs divergences sur le règlement de la crise malienne : le Mali mise sur une réponse quasi exclusivement militaire, tandis que l’Algérie continue de promouvoir une solution politique. Comme indiqué plus haut, l’accord d’Alger présentait plusieurs faiblesses et était devenu un point de crispation entre les deux pays. Il ne s’agit donc pas de le remettre en selle, d’autant qu’une future implication de l’Algérie dans un rôle de médiateur central ne semble aujourd’hui pas souhaitée par Bamako. Toutefois, la stratégie malienne du tout-sécuritaire n’a pas démontré qu’elle pouvait rétablir la stabilité du pays.

L’enjeu réside dans la manière d’assurer conjointement la surveillance et la sécurité des vastes espaces sahélo-sahariens que partagent les deux pays. Pour y parvenir, Alger et Bamako devront chacun faire un pas vers l’autre. Bamako devrait reconnaitre que l’Algérie n’agit pas uniquement en tant que puissance extérieure, mais qu’elle a un intérêt direct à la stabilisation de leur zone transfrontalière. L’Algérie, de son côté, devrait revoir son approche vis-à-vis de Bamako. Elle devrait prendre acte de la fin de l’accord de 2015 et éviter certaines provocations, notamment la médiatisation de la présence sur son territoire d’opposants politiques maliens. Alger gagnerait enfin à dissiper toute équivoque à propos de ses liens, à certains égards fantasmés, avec les groupes armés, notamment le Jnim. Il pourrait, à ce titre, engager avec Bamako un dialogue franc et apaisé sur ce sujet dans le cadre de consultations sécuritaires renforcées visant à instaurer des mécanismes plus efficaces de partage d’informations et d’évaluation des menaces.

Une détente durable pourrait permettre de rétablir des canaux de gestion de crise affaiblis par les tensions des dernières années. Au niveau bilatéral, le Comité mixte de coopération Mali-Algérie, fondé en 2005 pour renforcer les échanges entre les deux pays, notamment en matière sécuritaire, n’aurait pas tenu de session depuis janvier 2023. Sa réactivation constituerait un premier pas utile, d’autant qu’elle offrirait un cadre adapté à la gestion des sujets les plus sensibles, y compris la présence de combattants du Jnim à la frontière entre les deux voisins. Les services de renseignement des deux pays, qui ont longtemps entretenu des liens étroits, pourraient jouer un rôle moteur dans la relance de ce dialogue.

La réconciliation entre Alger et Bamako nécessitera également la relance d’un dialogue sur les cadres régionaux de coopération sécuritaire. Le Cemoc, basé à Tamanrasset (sud de l’Algérie) et chargé de coordonner les armées algérienne, malienne, mauritanienne et nigérienne, est aujourd’hui paralysé : le Mali s’en est retiré en avril 2025, tandis que le Niger s’en est progressivement désengagé. Bien qu’il ait toujours eu une portée davantage politique qu’opérationnelle, ce mécanisme pourrait servir de point d’appui pour renouer un minimum de coordination régionale. Compte tenu de la méfiance de Bamako à l’égard du Cemoc, qu’il considère depuis longtemps comme étant sous l’influence d’Alger et au service des seuls intérêts algériens, les Etats concernés devraient commencer par engager des discussions sur les conditions de sa relance, afin de clarifier leurs attentes respectives et de rétablir la confiance.

Redonner une chance au processus de paix

S’il ne s’est pas effondré, le régime malien a sérieusement vacillé le 25 avril et sa capacité à résister à de nouveaux coups de boutoir de ses adversaires est incertaine. La remobilisation des troupes et le renforcement de l’outil militaire pourront peut-être permettre de gagner du temps, mais ils ne suffiront pas à inverser une dynamique peu favorable ni, surtout, à pacifier le pays. Jusqu’à présent, Bamako a résisté à l’idée d’un dialogue avec les insurgés. Pourtant, ses chances d’infléchir durablement la situation par la seule voie militaire sont faibles. Plus que jamais, les autorités maliennes devraient envisager une issue politique à la crise, en rouvrant des discussions avec les groupes armés, conformément aux recommandations formulées par les acteurs maliens lors des multiples forums de dialogue tenus dans le pays au cours de la dernière décennie, dont le dernier remonte à 2024. L’Algérie, qui demeure un interlocuteur clé de certains groupes armés du nord, devrait soutenir ce processus.

Les groupes séparatistes et jihadistes ont aussi intérêt à considérer la voie politique. Le Jnim a réalisé une démonstration de force lors des attaques d’avril, mais maintenir dans la durée des opérations urbaines pourrait éparpiller ses forces et l’exposer à des rivaux, comme l’EIS. En outre, les assauts du Jnim contre les zones urbaines semblent dresser une partie de la population contre les insurgés, contribuant au maintien des autorités en place. Le groupe a indiqué à plusieurs reprises, y compris après les raids d’avril, qu’il était ouvert au dialogue. Il continue toutefois d’exiger au préalable le départ du régime militaire, une perspective à l’issue incertaine et susceptible d’entrainer de lourdes pertes humaines, les affrontements entre les insurgés et les forces étatiques maliennes risquant alors de s’intensifier. Le Jnim devrait donc se résoudre à dialoguer avec le pouvoir actuel, plutôt que de chercher d’abord à le renverser.

De son côté, le FLA a démontré qu’il conserve une capacité de frappe, mais l’offensive d’avril a aussi mis en lumière sa dépendance à l’égard du Jnim, dont l’agenda politique se distingue du sien. Ce positionnement risque de marginaliser les séparatistes dans une alliance dominée par les jihadistes, dont les moyens apparaissent plus solides et la présence territoriale plus étendue. Dans ce contexte, persister dans une logique militaire et faire du renversement du régime malien une condition à tout dialogue exposerait le FLA à un enlisement coûteux. S’engager dans des négociations reviendrait, au contraire, à reconnaitre qu’aucun camp ne peut espérer une victoire militaire totale, ni se satisfaire durablement du statu quo.

Le dialogue inter-malien de 2024 a produit plusieurs recommandations pouvant servir de base à une reprise graduelle des discussions.

La relance d’un dialogue politique ne nécessiterait pas de repartir de zéro. Malgré ses limites et l’exclusion des groupes séparatistes (regroupés alors sous la bannière du CSP) et jihadistes, le dialogue inter-malien de 2024 a produit plusieurs recommandations pouvant servir de base à une reprise graduelle des discussions, notamment sur la décentralisation, la gouvernance locale, la réconciliation communautaire et le rétablissement de l’autorité de l’Etat. Bamako pourrait s’appuyer sur ces éléments pour rouvrir des consultations avec les communautés du nord, les chefs religieux et les groupes armés autour de mesures pragmatiques de désescalade, telles que des cessez-le-feu localisés, un accès humanitaire ou le rétablissement progressif des services publics.

Alger pourrait convaincre les groupes armés sur lesquels il conserve une influence de la nécessité d’un dialogue politique avec les autorités en place. Mais son rôle ne se limiterait pas à celui d’intermédiaire. Dans un contexte marqué par l’affaiblissement des canaux traditionnels de médiation, l’Algérie demeure l’un des rares acteurs régionaux disposant à la fois d’une légitimité historique et de leviers d’influence auprès des principaux protagonistes du conflit. Le pouvoir algérien pourrait ainsi soutenir les autorités de Bamako dans la mise en place d’un cadre de négociation suffisamment inclusif permettant d’éviter une nouvelle fragmentation du paysage sécuritaire malien.

Clarifier l’engagement russe et turc dans la région

L’offensive lancée par l’armée malienne dans le nord du pays à partir de 2023 a été appuyée à la fois par des troupes russes et des équipements turcs. Ce soutien extérieur contribue à perpétuer la logique militaire à l’œuvre dans la région depuis l’intervention occidentale au milieu des années 2010. Comme Crisis Group le recommandait déjà à l’époque, il est essentiel de mettre ces efforts au service d’une approche politique. Alger, qui entretient de bonnes relations avec la Russie et la Turquie, pourrait intensifier son plaidoyer auprès de ces deux capitales, en insistant sur les conséquences économiques et humanitaires d’une escalade militaire.

L’Algérie gagnerait d’abord à clarifier ses malentendus avec la Russie. Si les deux pays ont une longue tradition de coopération militaire, leurs intérêts divergent aujourd’hui au Sahel. Ces incompréhensions tiennent autant à la présence des forces russes au Mali qu’à la posture d’équilibre d’Alger entre Washington et Moscou, perçue avec méfiance par cette dernière. Le président russe Vladimir Poutine et son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune auraient intérêt à engager un dialogue direct sur les activités de l’Africa Corps à proximité du territoire algérien, source d’inquiétude pour l’Algérie. Plus largement, l’Algérie pourrait poursuivre ses discussions avec Moscou sur les répercussions de son engagement au Mali et le risque d’escalade militaire.

D’autre part, Alger pourrait engager un dialogue plus structuré avec Ankara sur les implications sécuritaires de ses ventes d’armes aux pays du Sahel, notamment au Mali. Alger pourrait promouvoir une utilisation de ces équipements compatible avec des stratégies de stabilisation à plus long terme, en évitant qu’ils n’alimentent une escalade militaire au détriment d’initiatives politiques. La Turquie pourrait y trouver un intérêt, dans la mesure où une dégradation sécuritaire prolongée fragiliserait ses investissements économiques croissants dans la région et nuirait à son image de partenaire pragmatique et non interventionniste.

Pour conclure, la crise entre Alger et Bamako a accompagné l’émergence d’un nouvel environnement politique et sécuritaire au Sahel, caractérisé par la montée des logiques souverainistes, la fragmentation des cadres de coopération et l’implication de nouvelles puissances extérieures, en particulier la Russie et la Turquie. Surtout, elle a précipité l’effondrement de l’accord de paix d’Alger de 2015, mettant fin au rôle de médiateur joué pendant 30 ans par l’Algérie entre l’Etat malien et les groupes séparatistes du nord du pays.

La détente récemment amorcée entre l’Algérie et le Mali constitue une évolution positive qu’il convient d’encourager. Face à la menace croissante des groupes armés, les deux pays devraient approfondir ce rapprochement en donnant la priorité à la sécurisation du vaste espace frontalier qu’ils partagent. Une telle dynamique exige que les deux capitales fassent preuve de bonne volonté et évitent de raviver les sources de méfiance : Bamako, en reconnaissant l’intérêt légitime d’Alger à la sécurité de la région ; Alger, en dissipant toute équivoque quant à ses liens avec certaines parties au conflit et en se positionnant comme un allié de Bamako face aux nombreux défis auxquels la région est confrontée. Dans cette optique, l’Algérie devrait aider le Mali à reconstruire un cadre de dialogue avec l’ensemble des belligérants, séparatistes comme jihadistes, qui ont, eux aussi, beaucoup à gagner à privilégier la voie politique. La désescalade dépendra enfin du rôle des acteurs extérieurs : en engageant un dialogue plus structuré avec Moscou et Ankara, Alger pourrait contribuer à préserver un espace propice aux initiatives politiques.

Dans un environnement dominé par l’incertitude et la fragmentation, la stabilisation du Mali passera moins par une solution unique que par la capacité collective à contenir la crise, à éviter une contagion régionale et à préserver, autant que possible, des perspectives de dialogue.

SOURCE : CRISIS GROUP : FIN