Pétrole : jusqu'où ira la flambée des prix ?

Après avoir franchi la barre des 105 dollars à la mi-septembre, le baril de Brent est repassé sous les 100 dollars. Un recul qui ne suffit toutefois pas à dissiper les inquiétudes sur les marchés pétroliers. Entre l’enlisement de la guerre au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d’Ormuz, la baisse des stocks et les frappes russes et ukrainiennes visant des infrastructures énergétiques, le marché reste particulièrement sous pression.
À l’approche de l’Assemblée générale des Nations unies, la question du prix du pétrole s’est même invitée au plus haut niveau diplomatique. Emmanuel Macron et Donald Trump se sont entretenus de la crise pétrolière et des moyens susceptibles de contenir la flambée des cours. Une situation qui soulève une interrogation majeure : jusqu’où les prix du pétrole peuvent-ils encore grimper si les tensions géopolitiques persistent ?
Interrogé sur France Culture par Guillaume Erner, Sébastien Jean, directeur associé de l’Initiative géoéconomie et géofinance de l’Ifri, professeur d’économie au Conservatoire national des arts et métiers et auteur de Le Commerce international, a livré son analyse de cette nouvelle crise énergétique.
Pour Sébastien Jean, la situation actuelle constitue incontestablement un choc pour le marché pétrolier. Les prix ont progressé de 30 à 40 % par rapport à leur niveau d’avant-guerre, une augmentation suffisamment importante pour raviver le souvenir des grandes crises énergétiques du XXe siècle.
Mais l’économiste appelle à relativiser la comparaison avec les chocs pétroliers des années 1970. Le premier choc avait entraîné une multiplication par environ quatre des prix du pétrole, tandis que le deuxième avait provoqué une hausse de l’ordre de 2,5 fois.
La situation actuelle, malgré son ampleur, reste donc d’une autre nature. « On n’est pas dans le même ordre de grandeur », estime Sébastien Jean.
L’impact de la hausse n’est toutefois pas uniforme. La flambée des prix à la pompe frappe davantage certaines catégories de la population, notamment les ménages disposant des revenus les plus modestes. Mais le facteur géographique joue également un rôle déterminant.
Les populations vivant dans les zones rurales sont particulièrement exposées, en raison notamment d’une dépendance plus importante à l’automobile et aux carburants pour les déplacements quotidiens.
La crise pétrolière est désormais indissociable des évolutions diplomatiques au Moyen-Orient. Selon Sébastien Jean, le prix du pétrole est de plus en plus « indexé sur la diplomatie », dans la mesure où les marchés réagissent immédiatement aux annonces politiques et aux perspectives d’apaisement ou d’aggravation des tensions.
Mais le phénomène fonctionne également dans l’autre sens : la diplomatie semble elle-même de plus en plus influencée par l’évolution des cours.
Plus le prix du pétrole augmente, plus les grandes puissances, notamment les États-Unis, sont poussées à intervenir pour tenter de limiter les conséquences de la crise. Washington multiplie ainsi les initiatives et les pressions afin de préserver les flux pétroliers et d’éviter une rupture d’approvisionnement susceptible d’alimenter davantage la hausse des prix.
Cette mobilisation diplomatique a contribué, jusqu’à présent, à limiter l’ampleur du choc.
L’une des principales inquiétudes concerne le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part considérable du pétrole mondial. Toute perturbation durable de cette voie maritime pourrait provoquer un choc supplémentaire sur l’offre internationale.
Jusqu’à présent, deux mécanismes ont permis d’amortir les effets de la crise.
Le premier est lié à la demande mondiale. Celle-ci a légèrement diminué, notamment sous l’effet du ralentissement des importations chinoises. La Chine, premier acteur majeur du marché énergétique mondial, a ainsi contribué à réduire quelque peu la pression sur les cours.
Le second facteur concerne les capacités alternatives d’acheminement du pétrole. La fermeture plus ou moins complète du détroit d’Ormuz a pu être partiellement compensée par d’autres infrastructures, notamment les oléoducs permettant à l’Arabie saoudite d’exporter une partie de sa production sans dépendre entièrement de cette voie maritime.
Mais ces deux amortisseurs apparaissent aujourd’hui fragilisés.
C’est précisément cette situation qui nourrit les craintes d’une nouvelle accélération des prix. Si la demande repartait à la hausse au moment où les capacités d’exportation seraient davantage contraintes, le marché pourrait connaître une tension beaucoup plus importante.
Dans ce contexte, la question du pétrole vénézuélien revient également au centre des débats. La mainmise des États-Unis sur une partie de cette ressource stratégique ouvre-t-elle la possibilité d’augmenter rapidement l’offre mondiale et de faire baisser les prix ?
Pour Sébastien Jean, la réponse est clairement négative à court terme.
Le Venezuela dispose certes de réserves pétrolières considérables, mais leur exploitation nécessite d’importants investissements et une remise à niveau des infrastructures. Le contexte institutionnel et politique constitue également un obstacle majeur à une reprise rapide de la production.
« Ce n’est pas là non plus à l’échelle de la temporalité du choc auquel on est confronté aujourd’hui », explique l’économiste.
La mise en valeur de la ressource vénézuélienne nécessiterait donc du temps, des capitaux et un environnement politique et institutionnel suffisamment stable pour permettre aux investisseurs de s’engager durablement.
À court terme, l’enjeu serait ainsi moins une augmentation significative de la production mondiale qu’une redistribution de la rente pétrolière vénézuélienne.
Le marché pétrolier se trouve ainsi confronté à une combinaison particulièrement délicate : tensions militaires au Moyen-Orient, incertitudes autour du détroit d’Ormuz, attaques contre des infrastructures énergétiques, évolution de la demande chinoise et fragilité des capacités alternatives d’acheminement.
La baisse du Brent sous les 100 dollars ne signifie donc pas que la crise est terminée. Elle pourrait même n’être qu’un répit dans un marché extrêmement sensible aux événements géopolitiques.
La véritable inconnue réside désormais dans la capacité des principaux acteurs à préserver les flux d’approvisionnement. Tant que les routes pétrolières resteront menacées et que les tensions militaires persisteront, le risque d’une nouvelle flambée des cours demeurera.
Le pétrole est plus que jamais au cœur du rapport de force international. Et derrière le prix affiché à la pompe se joue désormais une bataille stratégique où diplomatie, sécurité énergétique et géopolitique sont étroitement liées.