POLITIQUE : Le réel, seul juge

POLITIQUE : Le réel, seul juge

À force de vacarme politique, le Sénégal risque de perdre de vue l’essentiel. Au moment où les certitudes s’effritent, où les espérances se heurtent chaque jour aux contraintes du réel et où les urgences sociales s’accumulent, il devient impératif de dépasser le tumulte des déclarations pour regarder les actes. Parce que derrière les discours, les postures et les affrontements se joue la question du devenir du pays. C’est à ce critère qu’il convient d’observer ceux qui aujourd’hui, parlent au nom du Sénégal. La politique ne se mesure pas seulement à la force d’une parole, à l’habileté d’une posture ou à la capacité de conquérir les foules. Elle se juge à la cohérence des convictions, à la constance des engagements et, surtout, à la capacité de transformer les intentions en résultats. Il y a ceux qui cherchent dans les difficultés du pays des raisons de construire, de proposer et d’agir. Ils réfléchissent à des politiques publiques, à des programmes et à des solutions susceptibles de répondre aux préoccupations concrètes des Sénégalais. Et puis il y a ceux pour qui la politique est plus une fin qu’un moyen, un espace de repositionnement permanent où les convictions s’accommodent volontiers des circonstances et où les fidélités changent au gré des rapports de force. Les plus bruyants revendiquent les vertus du patriotisme qu’ils proclament et qu’ils ne possèdent pas. D’autres évoluent d’un camp à l’autre avec une souplesse qui ferait passer l’opportunisme pour une doctrine. Entre ces deux extrêmes il y a ceux qui font vivre une certaine idée de la République, avec ses exigences de responsabilité, de continuité de l’État et de respect de l’intérêt général. Pendant ce temps, le Sénégal réel subit des joutes. Les familles qui cherchent à joindre les deux bouts, les travailleurs confrontés à la précarité, les jeunes en quête d’emploi, les entrepreneurs à la recherche de débouchés et les ménages éprouvés par la hausse du coût de la vie n’ont que faire des querelles de chapelle. Tous attendent des réponses, de l’eau, de l’électricité, des soins, des emplois, des transports, des écoles et des perspectives. C’est là que la vraie politique rencontre le réel. Les slogans remplissent les meetings, les réseaux sociaux et les discours officiels. Ils ne remplissent ni les réfrigérateurs ni les portefeuilles. Les promesses suscitent l’enthousiasme d’une campagne, elles ne remplacent pas les infrastructures, les services publics et les politiques sociales dont les populations mesurent l’utilité. Dans cette confrontation entre la parole et les faits, la mémoire collective reprend ses droits. Le Sénégal d’aujourd’hui se retourne vers les douze années qui ont précédé l’alternance et se souvient d’une période où de nombreux projets ont profondément modifié le paysage du pays.

Il se souvient des autoroutes et des routes de désenclavement, des ponts, du TER et du BRT, des infrastructures aéroportuaires, des hôpitaux, des universités, des établissements scolaires et des centres de formation professionnelle. Il se souvient des programmes d’électrification, de l’essor du solaire et de l’éolien et de l’augmentation des capacités de production électrique qui a contribué à réduire les délestages qui ont longtemps perturbé le quotidien des ménages et des entreprises. Il se souvient des programmes consacrés à l’accès à l’eau, des infrastructures hydrauliques et des dispositifs sociaux destinés aux populations les plus vulnérables. Ces réalisations peuvent être discutées, évaluées, critiquées et rapportées à leur coût. Mais elles ont une caractéristique que les controverses politiques n’effacent pas. Elles ont laissé des traces physiques dans le pays et sont perceptibles par les populations. C’est ce rapport au concret qui nourrit aujourd’hui la comparaison. Lorsqu’un pouvoir succède à un autre, il ne succède pas seulement à une majorité électorale. Il hérite d’un pays transformé, d’infrastructures existantes, d’administrations, de politiques publiques, d’engagements financiers et d’attentes sociales. Il hérite surtout d’une obligation de résultat. Un peuple peut être patient avec les lenteurs d’un chantier. Il peut comprendre les difficultés d’une transition et consentir à des sacrifices lorsqu’une trajectoire lui paraît lisible. Il peut même accepter une période de rigueur lorsqu’on lui explique les efforts demandés, leur nécessité et les résultats attendus. Ce qu’il supporte plus difficilement, en revanche, c’est l’écart persistant entre la promesse et l’expérience vécue. Lorsque les annonces se multiplient sans produire d’amélioration perceptible, que les perspectives sont floues et que l’horizon se dérobe, l’adhésion cède progressivement la place à l’interrogation. Le problème n’est donc pas seulement politique. Il est aussi psychologique et social. Une population qui espère accepte beaucoup. Une population qui doute compare. Et lorsque le présent ne fournit plus de raisons de croire à l’avenir, le passé cesse devient un étalon. Les réalisations d’hier sont convoquées pour mesurer les promesses d’aujourd’hui. Les chantiers achevés sont comparés aux projets annoncés. Le tangible est confronté à l’incantatoire. C’est ainsi que la politique revient, tôt ou tard, à sa vérité première. Elle ne consiste ni à parler le plus fort, ni à revendiquer le monopole du patriotisme, ni à multiplier les affrontements de personnes. Le Sénégal n’a sans doute pas besoin de plus de bruit. Il a besoin de discernement. Il a besoin que les ambitions individuelles cessent de se confondre avec l’intérêt collectif et que les responsables publics soient ramenés à la seule mesure qui vaille durablement, c’est-à-dire, celle de ce qu’ils accomplissent pour le pays et pour les citoyens. Car, au bout du compte, les peuples finissent toujours par distinguer la politique qui construit de celle qui se raconte. Et lorsque les mots ne suffisent plus à masquer les réalités, c’est le réel qui finit par parler.

Bah Diakhaté AlBoutlimi, Activiste Républicain