Qu’attendre du sommet entre Donald Trump et Xi Jinping ?

Qu’attendre du sommet entre Donald Trump et Xi Jinping ?

Pourquoi Xi Jinping et Donald Trump ont-ils intérêt à organiser un sommet aujourd’hui ?

Valérie Niquet : Le sommet devait avoir lieu au mois de mars, il a été reporté mais maintenu, signe de l’importance stratégique qui lui est accordée par les deux parties. Le principal intérêt de ce sommet est de tenter de stabiliser une relation structurellement conflictuelle, dont aucun des deux acteurs ne peut assumer les coûts d’une rupture brutale.

Du côté chinois, la situation économique intérieure est préoccupante, entre crise immobilière persistante, faiblesse de la consommation, surcapacités industrielles et dépendance aux exportations dans les secteurs stratégiques. Pékin cherche donc à éviter une accélération du découplage technologique et financier d’avec les États-Unis. La Chine a notamment besoin de préserver l’accès aux marchés occidentaux tout en sécurisant ses approvisionnements énergétiques dans un contexte de tensions au Moyen-Orient.

Du côté américain, Donald Trump pourrait chercher un compromis limité permettant de réduire les tensions inflationnistes et de sécuriser certaines chaînes d’approvisionnement critiques, notamment pour les terres rares et certains composants industriels indispensables aux secteurs militaire et technologique américains. En dépit des sanctions, l’interdépendance reste massive et Donald Trump ne prend pas en compte la question des valeurs.

Mais le cœur du problème est stratégique. Taïwan constitue le point central de la rivalité. Pékin considère que l’évolution politique de l’île, le renforcement des capacités militaires taïwanaises et l’implication croissante du Japon modifient progressivement le statu quo. La Chine souhaite donc tester Washington pour mesurer jusqu’où les États-Unis sont prêts à aller concrètement dans leur soutien à Taipei et, idéalement, obtenir de Washington un positionnement plus ambigu.

Enfin, la crise iranienne semble renforcer le poids diplomatique de Pékin. La Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien sous sanctions et dispose potentiellement d’un levier sur Téhéran, même si cette influence ne doit pas être surestimée. Washington peut avoir intérêt à réintroduire Pékin dans un mécanisme de gestion de crise régionale afin d’éviter une déstabilisation durable des marchés énergétiques mondiaux.

Un nouveau « G2 » entre Washington et Pékin est-il envisageable ?

Valérie Niquet : Un véritable G2 au sens d’un condominium stable sur les affaires mondiales reste improbable, car les deux puissances ont des objectifs stratégiques incompatibles à long terme. La Chine ne cherche pas simplement une place plus importante dans l’ordre international existant : elle souhaite progressivement en modifier les normes, notamment sur les questions de souveraineté, de sécurité numérique, de gouvernance internationale et de hiérarchie des puissances. De leur côté, les États-Unis, quelle que soit leur tentation de désengagement, demeurent les seuls garants de la stabilité stratégique en Asie.

En revanche, un fonctionnement de type « G2 de crise » est possible sous la forme d’une relation bilatérale dans laquelle les grandes questions internationales – Iran, Taïwan, Corée du Nord, commerce, IA, cybersécurité – seraient de facto gérées prioritairement entre Washington et Pékin, marginalisant les acteurs intermédiaires. Pour la Chine de Xi Jinping, cette forme d’adoubement consacrerait son statut de puissance incontournable, indépendamment de la réalité objective de cette puissance.

Donald Trump pourrait, lui, être tenté par une logique très transactionnelle : obtenir des concessions commerciales chinoises en échange d’une pression moins forte sur certains dossiers stratégiques. Cette hypothèse inquiète particulièrement à Tokyo et à Taipei. La crainte du Japon, qui n’est pas nouvelle, est celle d’un « grand marchandage » entre grandes puissances sur la sécurité régionale asiatique.

Cependant, les marges de compromis restent limitées. Un abandon explicite de Taïwan par Washington aurait un coût stratégique considérable pour la crédibilité américaine dans l’ensemble de l’Asie. Par ailleurs, le soutien américain à Taïwan ne relève pas uniquement d’un choix politique conjoncturel mais s’inscrit aussi dans un cadre légal adopté par le Congrès en 1979 et qui structure durablement les engagements de Washington envers l’île.

Quelles conséquences pour les alliés des États-Unis ?

Valérie Niquet : Pour les alliés asiatiques des États-Unis, le principal risque serait moins un abandon brutal qu’une montée de l’incertitude stratégique déjà forte. Tokyo observe avec attention l’évolution du débat américain : priorité donnée à la compétition avec la Chine, fatigue stratégique après l’Ukraine, augmentation des réflexes isolationnistes, et vision transactionnelle des alliances dans l’entourage trumpiste. Cela explique le tournant sécuritaire japonais actuel : hausse des budgets militaires, capacités de contre-frappe, coopération avec d’autres partenaires régionaux comme l’Australie et les Philippines et rapprochement avec l’Europe.

Pour Taïwan, ce sommet pourrait produire un effet paradoxal. À court terme, une désescalade verbale sino-américaine réduirait le risque immédiat de crise. Mais à moyen terme, toute ambiguïté américaine renforcerait les pressions psychologiques et militaires de la Chine sur l’île.

Pour les Européens enfin, la conséquence majeure serait l’accélération du débat sur l’autonomie stratégique. Si les États-Unis privilégient une logique de gestion bilatérale avec Pékin, les Européens risquent d’apparaître de plus en plus comme des acteurs secondaires dans la hiérarchie stratégique mondiale. Dans une logique de rapport de force entre grandes puissances, les choix fondés sur des valeurs pourraient être remis en cause par certains au nom du réalisme stratégique. SOURCE : Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS)