Sahara occidental : quand le choix devient plus important que l'indépendance

En affirmant que l’indépendance elle-même ne saurait être imposée aux Sahraouis et que l’autonomie peut faire partie des options discutées, Mohamed Yeslem Beissat ne rallie pas le Front Polisario à la proposition marocaine. Mais il introduit dans le débat une distinction essentielle : une organisation peut défendre un projet sans pouvoir prétendre décider à la place de toute une population. À partir de là surgit une question plus profonde encore : si plusieurs solutions peuvent être discutées, pourquoi plusieurs sensibilités sahraouies ne pourraient-elles pas participer à la discussion ? C’est précisément sur ce terrain que le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP) cherche depuis plusieurs années à déplacer le débat.
Il arrive qu’une évolution politique commence moins par un changement de position que par un changement de vocabulaire.
Les déclarations faites le 19 septembre par Mohamed Yeslem Beissat a la televidion AL24 news algerienne, ministre sahraoui des Affaires étrangères et chef de la délégation du Front Polisario aux négociations, appartiennent peut-être à cette catégorie.
En affirmant que l’autonomie pourrait être soumise au choix des Sahraouis et que l’indépendance elle-même ne devrait pas leur être imposée, Beissat n’abandonne nullement la revendication historique du Polisario. Il réaffirme au contraire que son mouvement continue de défendre l’indépendance.
Mais il établit une distinction qui mérite attention : ce que défend une organisation politique n’est pas nécessairement ce qu’une population doit être contrainte de choisir.
C’est cette distinction, davantage que la formule elle-même, qui pourrait avoir des conséquences.
Quand l’autonomie cesse d’être un mot interdit
Pendant longtemps, le conflit du Sahara occidental s’est organisé autour d’une opposition presque parfaite.
D’un côté, le Maroc défend l’autonomie sous souveraineté marocaine. De l’autre, le Polisario revendique un processus d’autodétermination comprenant l’option de l’indépendance.
Or, le cadre diplomatique lui-même a évolué.
La résolution 2797, adoptée par le Conseil de sécurité le 31 octobre 2025, demande désormais aux parties de négocier sans conditions préalables en prenant comme base la proposition marocaine d’autonomie, en vue d’une solution politique définitive et mutuellement acceptable assurant l’autodétermination du peuple du Sahara occidental. Le Conseil estime également qu'une autonomie véritable pourrait constituer une issue possible, tout en encourageant les parties à présenter leurs propres idées.
L’autonomie n’est donc plus seulement une proposition portée par Rabat. Elle est devenue un élément central du cadre dans lequel le Conseil de sécurité demande que les négociations soient conduites.
Cela ne signifie pas que le statut final soit déjà décidé. Cela signifie en revanche que le débat s’est déplacé.
La question n’est plus seulement de savoir s’il faut parler d’autonomie. Elle consiste désormais à déterminer quelle autonomie, avec quelles compétences, quelles institutions, quelles garanties et quelle adhésion sahraouie.
C’est probablement là que se trouve le véritable espace politique des prochaines négociations.
L’autonomie comme compromis, non comme capitulation
Le mot « autonomie » demeure chargé de significations contradictoires.
Pour Rabat, il s’inscrit dans la souveraineté marocaine. Pour le Polisario, il a longtemps été perçu comme incompatible avec son interprétation du droit à l’autodétermination.
Mais entre ces deux lectures existe un champ encore insuffisamment exploré : celui du contenu concret de l’autonomie.
Une autonomie négociée ne se réduit pas nécessairement à une formule administrative.
Elle peut ouvrir une discussion sur un exécutif sahraoui disposant de compétences réelles, une assemblée élue, des garanties concernant l'identité et la culture, une participation à la gestion des ressources, des mécanismes de sécurité locale, des garanties internationales et des dispositions permettant le retour volontaire et digne des réfugiés.
Autrement dit, le véritable débat pourrait progressivement passer du nom de la solution à son architecture politique.
C’est précisément là que l’approche défendue par le Mouvement sahraoui pour la paix mérite d’être examinée comme une contribution au débat, et non comme une simple rivalité organisationnelle avec le Polisario.
Ce que le MSP cherche à mettre sur la table
Depuis sa création, le MSP développe une idée relativement simple : après un demi-siècle de conflit, aucune solution durable ne pourra probablement être construite sur la disparition politique d’un camp au profit de l’autre.
Le mouvement défend donc une issue négociée « sans vainqueur ni vaincu », associant compromis territorial, garanties politiques, institutions sahraouies et retour volontaire des réfugiés.
Son intérêt dans la séquence actuelle ne réside cependant pas uniquement dans son approche de l’autonomie.
Il réside surtout dans la question politique qu’il pose : qui doit participer à la définition du compromis ?
Car le paysage sahraoui de 2026 n’est plus celui de 1975.
Une partie de la population vit depuis plusieurs générations dans les camps de Tindouf. Une autre vit dans le territoire administré par le Maroc. D’autres Sahraouis se trouvent en Mauritanie, en Espagne ou dans une diaspora beaucoup plus large.
À cette dispersion géographique s’ajoute une diversification politique.
Il existe des Sahraouis indépendantistes, des Sahraouis favorables à l’autonomie, d’autres qui souhaitent avant tout une solution permettant le retour des réfugiés et la réunification des familles, et d’autres encore qui pourraient accepter un compromis à condition qu’il garantisse suffisamment leurs droits politiques, économiques, culturels et institutionnels.
Cette diversité existe, qu’on la reconnaisse politiquement ou non.
Le MSP cherche précisément à transformer cette réalité sociale en question diplomatique.
Du monopole de représentation au pluralisme
C’est ici que les propos de Beissat prennent une dimension qu’ils ne revendiquent pas nécessairement eux-mêmes.
Si l’indépendance ne peut être imposée aux Sahraouis, alors l’indépendance redevient un choix.
Si l’autonomie peut être soumise à leur appréciation, elle devient elle aussi un choix.
Mais dès lors que plusieurs choix sont légitimes, ceux qui les défendent doivent-ils également pouvoir s’exprimer ?
La question devient difficile à contourner.
On peut difficilement défendre la liberté du Sahraoui au moment du vote tout en lui refusant le pluralisme politique avant ce vote.
Le droit de choisir entre plusieurs solutions suppose logiquement le droit de débattre de ces solutions, de s’organiser pour les défendre et de participer à leur élaboration.
C’est ici que la question du MSP dépasse le MSP lui-même.
Le véritable sujet n’est pas de déterminer si le mouvement doit remplacer le Polisario. Une telle logique ne ferait que substituer un monopole à un autre.
L'enjeu consiste plutôt à savoir si le processus politique peut reconnaître que le peuple sahraoui ne constitue pas nécessairement un bloc politique homogène.
Le Polisario représente une partie historique et incontestable de cette réalité politique. Mais l’existence d’autres sensibilités pose désormais la question de leur place dans une négociation destinée, précisément, à déterminer l’avenir de l’ensemble des Sahraouis.
Une autonomie négociée par les Sahraouis
C’est peut-être ici que pourrait apparaître une voie nouvelle.
Plutôt que de demander aux Sahraouis de choisir abstraitement entre « indépendance » et « autonomie », une négociation pourrait porter sur le contenu concret du compromis susceptible de leur être proposé.
Quelle assemblée ?
Quel gouvernement local ?
Quelles compétences législatives ?
Quelle maîtrise des politiques économiques et sociales ?
Quelle participation aux ressources naturelles ?
Quelles garanties pour la culture et l’identité sahraouies ?
Quelle sécurité locale ?
Quel statut pour les anciens combattants ?
Quelle amnistie ?
Quelles conditions de retour pour les réfugiés ?
Quelles garanties internationales pendant une période de transition ?
Ces questions peuvent sembler techniques. Elles sont en réalité au cœur du conflit.
Car une autonomie sans garanties suffisantes serait difficilement acceptable pour ceux qui ont consacré plusieurs décennies à défendre l’indépendance. Inversement, une architecture institutionnelle suffisamment robuste, négociée et internationalement garantie pourrait être perçue différemment d’une autonomie simplement présentée comme un fait accompli.
C’est également dans cet espace que le MSP pourrait apporter une contribution spécifique : non pas en demandant que sa solution soit imposée, mais en mettant sur la table une proposition détaillée et négociable concernant les institutions, les garanties, le retour des réfugiés et la transition.
Le véritable tournant : passer des drapeaux aux garanties
Pendant un demi-siècle, chaque camp a essentiellement défendu son horizon maximal.
Le Maroc, sa souveraineté.
Le Polisario, l’indépendance.
Entre les deux, la diplomatie internationale a souvent tenté de rapprocher des positions dont les points de départ semblaient incompatibles.
La séquence actuelle pourrait obliger les acteurs à raisonner autrement.
La résolution 2797 place désormais la proposition marocaine d’autonomie à la base des négociations, mais elle conserve simultanément deux notions essentielles : l’autodétermination et le caractère mutuellement acceptable de la solution.
C’est dans l’espace entre ces principes que pourrait se jouer la prochaine étape.
La question déterminante pourrait alors ne plus être : qui a gagné le débat historique ?
Elle pourrait devenir : quelles garanties rendraient un compromis politiquement acceptable pour suffisamment de Sahraouis et durable pour l'ensemble de la région ?
Le choix suppose plusieurs voix
C’est finalement ce qui donne aux propos de Mohamed Yeslem Beissat leur portée politique.
Ils ne constituent pas un ralliement du Polisario à l’autonomie marocaine. Les présenter ainsi serait leur faire dire davantage qu’ils ne disent.
Mais ils contribuent à déplacer le débat de la certitude d’une solution vers la légitimité d’un choix.
Et cette logique possède sa propre dynamique.
Si plusieurs solutions peuvent être discutées, plusieurs voix doivent pouvoir les défendre.
C’est là que le pluralisme sahraoui cesse d’être une querelle entre le Polisario et le MSP pour devenir une question concernant la légitimité même du futur règlement.
Après plus d’un demi-siècle, l’enjeu n’est peut-être plus de déterminer quelle organisation peut parler seule au nom des Sahraouis.
Il est de construire un processus dans lequel les différentes composantes de la société sahraouie puissent participer à la définition de leur avenir.
L’autonomie pourrait alors cesser d’être seulement la proposition d’un camp et devenir l’objet d’une véritable négociation : sur ses institutions, ses garanties, ses limites et son contenu.
Et le pluralisme ne serait plus un problème supplémentaire à gérer, mais peut-être l’une des conditions nécessaires pour qu’un compromis soit accepté.
Car une paix durable ne naîtra probablement pas du remplacement d’un monopole par un autre. Elle pourrait commencer lorsque les Sahraouis pourront débattre librement non seulement de celui qui les représente, mais surtout de la manière dont ils souhaitent être gouvernés.
Par Hamoud Ghaillani