Sahara occidental : Washington, la MINURSO et le tournant d’octobre

À l’approche de l’échéance du 31 octobre 2026, le débat sur la MINURSO ne peut plus se limiter à son renouvellement. Trente-cinq ans après la création d’une mission conçue autour d’un référendum qui n’a jamais été organisé, l’enjeu est désormais de savoir comment transformer un dispositif de gestion du conflit en instrument d’une solution politique. Dans cette évolution, la recherche d’un compromis, les garanties internationales et l’émergence d’une pluralité politique sahraouie, notamment autour du Mouvement sahraoui pour la paix (MSP), pourraient prendre une importance nouvelle.
Il existe des conflits que la diplomatie cherche à résoudre et d’autres qu’elle finit, faute de solution, par administrer. Le Sahara occidental appartient depuis trop longtemps à la seconde catégorie.
Créée en 1991, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental devait accompagner un processus politique précis. Trente-cinq ans plus tard, le référendum n’a pas eu lieu, le conflit n’est pas réglé et le cessez-le-feu qui avait structuré la situation pendant près de trois décennies a été profondément remis en cause par la reprise des hostilités en 2020.
La MINURSO, elle, demeure.
Cette permanence ne signifie pas que la mission soit inutile. Sa présence conserve des fonctions importantes : observation militaire, prévention des incidents, collecte d’informations impartiales et limitation des risques d’escalade. Mais c’est précisément là que se trouve le paradoxe : la MINURSO qui fonctionne réellement aujourd’hui n’est plus tout à fait celle que son nom continue de désigner.
À l’approche du 31 octobre, la véritable question ne devrait donc plus être seulement : faut-il renouveler la MINURSO ? Elle devrait être : quelle MINURSO pour quelle solution politique ?
Le coût le plus important n’est pas financier
Les chiffres donnent la mesure de la durée.
Pour l’exercice 2026-2027, le secrétaire général des Nations unies a proposé un budget de 62,7 millions de dollars, contre 70,7 millions approuvés pour 2025-2026. Le projet prévoit également la suppression de 23 postes civils ainsi qu’une rationalisation de certains moyens opérationnels.
Pris isolément, ces ajustements budgétaires ne constituent évidemment pas une nouvelle doctrine politique. Ils posent néanmoins une question plus large : combien de temps une mission internationale peut-elle continuer à fonctionner essentiellement comme mécanisme de stabilisation lorsqu’elle a été créée pour accompagner un règlement qui n’a jamais été réalisé ?
Depuis 1991, les dépenses cumulées consacrées à la MINURSO se chiffrent en milliards de dollars. Mais ce serait une erreur de réduire son bilan à une comptabilité.
Une opération qui contribue à empêcher une escalade possède une utilité que l’on ne peut mesurer uniquement en dollars.
Le véritable coût du statu quo est ailleurs.
Il se mesure dans les décennies écoulées, les familles séparées et les générations nées dans l’exil. Il se mesure chez ceux qui ont grandi dans les camps de Tindouf en attendant une solution annoncée avant leur naissance. Il se mesure également dans l’incertitude politique d’une population dispersée entre le Sahara occidental, les camps, la Mauritanie, le Maroc, l’Espagne et une diaspora de plus en plus large.
Après plus d’un demi-siècle, le temps n’est plus une donnée extérieure au conflit. Il est devenu l’un de ses principaux acteurs.
Le passage des principes aux solutions
Pendant des décennies, chaque protagoniste a naturellement défendu sa propre lecture du conflit.
Le Maroc propose une autonomie sous sa souveraineté. Le Front Polisario maintient le principe d’autodétermination avec l’indépendance parmi les options qu’il défend. L’Algérie soutient le droit des Sahraouis à l’autodétermination et récuse sa qualification comme partie au conflit.
Ces positions sont connues.
Ce qui manque depuis des décennies n’est donc pas leur répétition, mais la construction de l’espace situé entre elles.
La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025, a renouvelé la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026. L’échéance actuelle intervient ainsi dans une phase où la recherche d’une solution politique négociée et applicable occupe une place déterminante.
C’est probablement là que doit commencer la prochaine étape : passer progressivement de la bataille des positions à la négociation des garanties.
Car aucun compromis ne deviendra possible si chaque protagoniste attend d’abord que l’autre renonce à son récit historique.
La question devrait être plus concrète.
Quels pouvoirs seraient exercés par les Sahraouis ? Quelles institutions les représenteraient ? Comment seraient-elles élues ? Quelles garanties protégeraient leur identité politique et culturelle ? Comment seraient administrées les ressources ? Quelle serait l’organisation de la sécurité locale ? Quelle place reviendrait à la communauté internationale ? Comment assurer l’amnistie et la réconciliation ? Et surtout, quelles conditions permettraient aux réfugiés qui le souhaitent de rentrer volontairement, librement et dignement ?
C’est sur ces questions que peut se construire une négociation véritable.
La MINURSO doit accompagner une solution, pas seulement l’attendre
Cette évolution devrait également conduire à repenser la mission elle-même.
Le débat est trop souvent présenté comme une alternative entre deux extrêmes : maintenir la MINURSO telle qu’elle existe ou la supprimer.
Une troisième voie mérite d’être examinée : transformer progressivement sa fonction pour l’adapter à un éventuel compromis politique.
Les capacités acquises en trente-cinq ans ne devraient pas nécessairement disparaître. L’observation militaire, la prévention des incidents, la désescalade et la production d’informations impartiales restent utiles.
Mais dans l’hypothèse d’un accord politique, une présence internationale pourrait également contribuer à vérifier les garanties convenues, accompagner des mesures de confiance, faciliter le retour volontaire des réfugiés et soutenir certaines étapes d’une transition institutionnelle.
La MINURSO cesserait alors d’être essentiellement l’héritière d’un processus référendaire inabouti pour devenir l’un des instruments internationaux de mise en œuvre d’un règlement négocié.
Ce serait un changement fondamental : passer de la gestion de l’attente à l’accompagnement de la solution.
La pluralité sahraouie entre dans l’équation
Mais transformer l’instrument ne suffira pas si l’on ne s’interroge pas également sur ceux qui doivent participer à la discussion.
La société sahraouie de 2026 n’est plus exactement celle de 1975 ni même celle de 1991.
Cinquante années de séparation ont créé des expériences différentes. Des Sahraouis vivent dans les camps de Tindouf, d’autres dans les villes du Sahara occidental, d’autres en Mauritanie, au Maroc, en Espagne ou ailleurs en Europe et dans le monde.
Cette dispersion a nécessairement produit une diversité d’expériences, de sensibilités et de projets politiques.
Reconnaître cette pluralité ne signifie pas effacer le rôle historique du Front Polisario ni prétendre modifier artificiellement le cadre onusien. Cela signifie simplement reconnaître qu’un peuple peut avoir plusieurs expressions politiques.
C’est dans cet espace que le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP) cherche à inscrire sa proposition.
Le MSP ne demande pas de remplacer du jour au lendemain le Polisario comme interlocuteur du processus. Une telle prétention ne correspondrait ni aux réalités diplomatiques ni au cadre construit par plusieurs décennies de négociations.
Sa contribution potentielle est différente : montrer qu’il existe une sensibilité sahraouie disposée à explorer une solution de compromis et à discuter non seulement du principe d’un règlement, mais de son architecture concrète.
Le mouvement défend une formule fondée sur une autonomie négociée assortie de garanties internationales, des institutions sahraouies élues, une représentation pluraliste, la préservation de l’identité, la réconciliation, l’amnistie, le retour volontaire des réfugiés et un programme économique et social capable d’accompagner la sortie du conflit.
Cette proposition peut naturellement être discutée, contestée ou amendée. C’est précisément le rôle de la politique.
Mais sa présence soulève une question que le processus international ne pourra probablement pas éviter indéfiniment : la pluralité sahraouie doit-elle être considérée comme un problème pour la négociation ou comme une ressource permettant de l’élargir ?
Écouter davantage ne signifie exclure personne
Des signes montrent déjà que cette question intéresse certains acteurs internationaux.
Le 30 juin 2026, une délégation du MSP conduite par son premier secrétaire Hach Ahmed Baricalla a rencontré à New York le représentant américain auprès des Nations unies, Mike Waltz. Celui-ci a publiquement présenté ses interlocuteurs comme des voix sahraouies attachées à la paix, au compromis et à une solution durable, ajoutant que le monde devait les entendre.
La délégation du mouvement a également tenu des consultations avec des représentants d’autres membres du Conseil de sécurité, notamment français.
Il serait excessif d’en conclure que ces rencontres modifient à elles seules la représentation du conflit ou annoncent le remplacement d’un interlocuteur par un autre.
Leur signification est plus simple, mais néanmoins importante : écouter une nouvelle voix sahraouie ne nécessite pas de cesser d’écouter les autres.
Le pluralisme ne consiste pas à remplacer un monopole par un autre.
Il consiste à accepter que plusieurs projets puissent se confronter pacifiquement et que leur légitimité future dépende aussi de leur capacité à convaincre les Sahraouis eux-mêmes.
C’est également le défi du MSP. Sa crédibilité ne pourra pas reposer seulement sur des rencontres diplomatiques. Elle dépendra de sa capacité à préserver son autonomie politique, à préciser son projet et surtout à démontrer son implantation dans la société sahraouie, y compris auprès des populations des camps.
Le réalisme ne signifie pas la capitulation
Le mot « compromis » reste difficile dans les conflits anciens.
Il est souvent interprété comme un abandon.
Pourtant, un compromis n’exige pas nécessairement qu’un protagoniste renonce à son histoire, à sa mémoire ou à son identité. Il suppose plutôt que chacun reconnaisse qu’une solution durable ne peut probablement pas être construite sur la disparition politique de l’autre.
Après cinquante ans, la question centrale n’est peut-être plus de déterminer qui réussira à imposer intégralement son récit.
Elle est de savoir quelles garanties permettraient à chacun de vivre avec un accord imparfait mais durable.
Le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie continueront d’avoir un rôle essentiel. Les Nations unies demeurent le cadre international du règlement. Mais rien n’interdit d’imaginer que des voix sahraouies supplémentaires puissent contribuer à enrichir la recherche d’une formule acceptable.
Inclure davantage ne signifie pas diluer la négociation.
Cela peut au contraire permettre de rapprocher le processus diplomatique de la société dont il prétend déterminer l’avenir.
Octobre ne devrait pas être une échéance de plus
Le 31 octobre 2026 ne résoudra probablement pas, à lui seul, un conflit vieux de plus d’un demi-siècle.
Mais cette échéance peut servir à poser la bonne question.
Après trente-cinq ans de MINURSO, faut-il continuer à mesurer le succès international à la capacité de maintenir le conflit sous contrôle, ou commencer à le mesurer à la capacité d'en organiser la sortie ?
Le choix ne devrait pas être entre victoire et défaite, ni entre effacement du Polisario et consécration d’un autre acteur sahraoui. Il devrait porter sur la construction d’un cadre dans lequel les protagonistes existants et les différentes sensibilités sahraouies puissent discuter des conditions concrètes d’un règlement.
La MINURSO pourrait alors évoluer avec le processus qu’elle est censée servir.
Et le MSP pourrait y trouver une place non parce qu’une puissance extérieure lui attribuerait artificiellement une représentativité, mais parce que toute solution durable devra probablement prendre en compte une réalité devenue difficile à nier : les Sahraouis ne constituent pas un bloc politique uniforme.
Après cinquante ans, continuer exactement comme auparavant constitue aussi un choix — celui de prolonger l’incertitude.
Le véritable enjeu d’octobre est donc moins de savoir combien de mois supplémentaires accorder à une mission internationale que de déterminer quelle fonction lui donner dans une stratégie de sortie du conflit.
Car une mission de paix ne devrait pas seulement empêcher la guerre.
Elle devrait, lorsque les circonstances le permettent, aider à construire la paix.
Et une paix durable au Sahara occidental ne pourra probablement être ni imposée par la victoire totale d’un camp ni bâtie sur l’exclusion politique d’une partie des Sahraouis. Elle devra être négociée, garantie et suffisamment inclusive pour permettre à ceux qui vivent depuis des décennies dans l’attente de commencer enfin à envisager l’après-conflit.
Par Hamoud Ghaillani