SECURITE : Sahel, au centre du djihadisme mondial

SECURITE : Sahel, au centre du djihadisme mondial

Au centre du monde, le Sahel : les leçons d’une « marge » géopolitique

Longtemps perçu comme une marge de la mondialisation politique et économique, souvent réduit à l’image d’une vaste étendue désertique sur les cartes de géographie, le Sahel – et plus généralement le Sahara – semble être devenu, en moins de deux décennies, l’une des régions les plus complexes du monde. Pour nous, Européens, il s’est également imposé comme l’un des espaces les plus stratégiques situés hors de notre territoire : évoquer aujourd’hui en France la lutte antiterroriste, l’immigration clandestine en provenance d’Afrique ou encore les routes du narcotrafic apparaît de plus en plus difficile sans souligner le rôle central joué par le Sahel et le Sahara dans ces dynamiques. Dans ce contexte, l’Union européenne, comme plusieurs de ses États membres, y a mené d’importantes opérations politiques et militaires, articulant soutiens aux États africains et impératifs de sécurité nationale. La France y a ainsi déployé, pendant près d’une décennie (2013-2022), sa plus importante opération militaire (opération Barkhane) depuis les guerres d’indépendance : à son apogée, près de 5 000 soldats auraient été mobilisés afin de contrôler un espace grand de plusieurs millions de kilomètres carrés. Dès lors, une question s’impose : comment une vaste région semi-aride et désertique, s’étendant sur plus de 5 000 kilomètres, a-t-elle pu devenir en quelques décennies un centre géopolitique de première importance et un espace désormais central pour les intérêts sécuritaires européens ? Cette interrogation révèle peut-être avant tout les limites de notre compréhension des dynamiques géopolitiques contemporaines liées à la mondialisation. Trop souvent appréhendées à travers des grilles d’analyse classiques, largement centrées sur l’État, celles-ci tendent à négliger certains facteurs ou certaines réalités pourtant déterminantes, à l’image de ces « empires invisibles sur la carte». Derrière cette expression se dessine l’ensemble des acteurs, des organisations et des formes de pouvoir qui composent une véritable géographie du silence, rarement évoquée – et parfois délibérément occultée – par les États eux-mêmes, car leur existence met en lumière les limites de la souveraineté étatique et la pluralité des formes de pouvoir qui structurent ces espaces. Dans cette perspective, la marginalité géographique et politique du Sahel apparaît moins comme un handicap que comme l’une des clés permettant de comprendre son importance croissante. Situés aux « marges » de la mondialisation et longtemps perçus comme des espaces « vides », le Sahel et le Sahara sont devenus des territoires particulièrement propices à l’émergence et à l’action d’une multitude d’acteurs hétérogènes – souvent informels, illicites, marginalisés ou en quête de légitimité – qui y trouvent les conditions favorables à l’affirmation de leurs propres normes et logiques de pouvoir. Cette pluralité d’acteurs et de formes de pouvoir se manifeste notamment par l’implantation et le développement des organisations djihadistes dans la région. Située « traditionnellement » à la périphérie territoriale de grandes organisations telles qu’Al-Qaïda ou l’État islamique, dont l’essor a marqué le début du XXIᵉ siècle, la région sahélienne a pourtant vu ces mouvements y faire preuve d’une résilience notable, bien plus accentuée qu’au Levant ou dans certaines parties du Moyen-Orient. Cette résilience s’explique peut-être en partie par la différence de traitement stratégique : les pays occidentaux, à commencer par les États-Unis, et leurs alliés arabes, ont fait du Moyen-Orient une région prioritaire pour lutter contre les franchises d’Al-Qaïda au début des années 2000, puis vis-à-vis de l’État islamique présent au Levant et au Moyen Orient tout au long de la décennie 2010. Ils y ont concentré leurs capacités de surveillance et leurs puissances de feu (Irak, Syrie, Yémen, Afghanistan, etc.). À l’inverse, au Sahel, la France a privilégié une approche différente, fondée sur une intervention militaire plus classique, contre-insurrectionnelle et menée en solitaire, reposant notamment sur le déploiement de troupes au sol. Inspirée de logiques de contre-insurrection, une telle mission a parfois pris des allures d’épopée héritée d’un autre temps, celui où les militaires « bouffaient du sable et du vent pour apprendre à aimer le désert» – comme si la marginalité du Sahel se déployait également sur le plan historique. Dans cette perspective, le Sahel apparaît presque comme une région « anachronique », où certaines représentations héritées du passé semblent perdurer, notamment celle qui consiste, pour l’armée française, à envisager encore le continent africain comme l’un des socles sur lesquels fonder sa puissance. Censée être conduite conjointement avec les partenaires africains, cette « chasse aux djihadistes » dans le désert a cependant révélé les difficultés à la fois conjoncturelles pour la coopération franco-africaine et structurelles pour les États sahéliens à exercer un contrôle effectif sur l’ensemble de leurs territoires. Il n’en fallait guère davantage pour voir prospérer, en arrière-plan de ces affrontements, commerçants informels, contrebandiers et trafiquants. Pour ces hommes, les vastes espaces arides qu’ils traversent ont toujours été synonymes de centralité et de connectivité entre des régions situées à la marge du Sahara – qu’il s’agisse de l’Afrique de l’Ouest côtière ou de l’Afrique du Nord. Les routes qu’ils empruntent – qu’il s’agisse des migrations subsahariennes vers l’Europe6 ou du transit de drogues en provenance d’Amérique latine– rappellent combien les activités illicites peuvent se développer dans des régions où « l’œil de l’État» demeure limité, lorsqu’il n’est pas volontairement détourné en échange de diverses formes de rétribution. Dans de tels contextes, la frontière, entre contrôle politique, tolérance informelle et instrumentalisation sécuritaire, peut rapidement devenir floue. Il est ainsi frappant de constater combien le terme de « terrorisme » a pu être mobilisé par certains pouvoirs politiques pour qualifier des populations en réalité très hétérogènes, aux objectifs politiques ou religieux parfois distincts, afin de délégitimer leurs revendications ou leurs combats politiques. Certains mouvements indépendantistes ou groupes ethniques ont ainsi pu faire les frais de politiques discriminatoires émanant des pouvoirs centraux. Ce sont précisément ces mêmes pouvoirs centraux, en quête de légitimité politique à la suite des différents coups d’État du début des années 2020, qui ont choisi de rompre avec le passé récent. Ils ont entériné la fin de la coopération franco-sahélienne, estimant que les objectifs des partenaires divergeaient de plus en plus, conduisant à l’enlisement de cette collaboration. Tour à tour, les trois États du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) se sont alors tournés vers de nouveaux partenaires militaires, jugés plus susceptibles de répondre à leurs besoins, au premier rang desquels la Russie et ses sociétés militaires privées4. L’arrivée de la Russie dans la région témoigne une nouvelle fois de l’importance stratégique et de la centralité du Sahel et du Sahara, pourtant paradoxalement situés en marge du système-monde. En quelques mois, cet espace s’est ainsi imposé comme un terrain d’affrontement géopolitique et idéologique entre la France et la Russie5, dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et des ambitions françaises en matière de défense européenne. Forts du soutien de ce nouvel allié de poids, les trois États sahéliens ont choisi de créer leur propre organisation régionale, l’Alliance des États du Sahel (AES), en rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui n’avait pas reconnu la légitimité des juntes militaires arrivées au pouvoir. Dès lors, la question s’est posée des conséquences de cette fracture sur l’avenir de la CEDEAO et sur la coopération régionale face à une expansion de plus en plus assumée des groupes djihadistes. En effet, loin d’avoir ramené la paix ou d’avoir freiné leur progression, les différents coups d’État au Sahel n’ont pas permis de restaurer une stabilité durable. Au contraire, ces bouleversements politiques ont contribué à fragiliser davantage les dispositifs sécuritaires régionaux, en désorganisant les mécanismes de coopération existants et en accentuant la méfiance entre États. La rupture avec la CEDEAO, en particulier, a affaibli les cadres de coordination indispensables à la lutte contre des groupes armés transnationaux, dont les modes d’action reposent précisément sur la porosité des frontières. Dans ce contexte, la multiplication des acteurs sécuritaires et la redéfinition des alliances ont complexifié la gestion de la menace djihadiste qui s’étend maintenant au-delà des frontières du Sahel.

Du Sahel à l’Afrique de l’Ouest : l’expansion de la menace djihadiste

La transformation du Sahel en un véritable foyer de cristallisation des conflits géopolitiques ne s’est pleinement affirmée qu’à partir du moment où les enjeux et les menaces sécuritaires ont commencé à se diffuser au-delà de la région elle-même. Cette dynamique a progressivement entraîné un changement d’échelle, en impliquant des espaces périphériques jusque-là relativement en retrait, notamment l’Afrique de l’Ouest côtière et le golfe de Guinée. Les régions septentrionales du Bénin, du Togo, de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Nigeria sont ainsi devenues des zones d’infiltration pour les groupes djihadistes, notamment pour le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM3), affilié à Al-Qaïda.

Plusieurs facteurs expliquent cette diffusion progressive de l’instabilité du Sahel à l’ensemble du sous-continent. D’une part, la multiplication et l’aggravation de crises structurelles – pauvreté persistante, pressions agricoles, effets du changement climatique, faiblesse des institutions étatiques ou encore tensions ethniques – ont contribué à fragiliser durablement les sociétés sahéliennes. Cette multiplication des crises s’est notamment illus trée par l’usure des forces armées nationales, ainsi que par l’instabilité des institutions politiques, illustrée par la succession de coups d’État survenus ces dernières années (Mali en août 2020 puis en mai 2021 ; Burkina Faso en janvier et septembre 2022 ; Niger en juillet 2023, sans compter les tentatives de putsch de mars 2022 et de mars 2023). D’autre part, les groupes djihadistes ont su adapter leurs stratégies aux réalités locales, en développant des formes de gouvernance parfois perçues comme plus souples. Ils ont investi les zones où les États étaient peu ou faiblement présents pour y développer des formes de justice sociale ou noué des alliances autour du maintien de réseaux de trafics illicites particulièrement actifs renforçant leurs économies de guerre dans la région. Au-delà de leur expansion, ils ont également privilégié les zones frontalières, qui constituent à la fois des espaces de repli, de circulation et de recrutement. La situation s’est également aggravée à l’issue de l’opération Barkhane et du retrait progressif de plusieurs forces militaires occidentales, qu’il s’agisse des troupes françaises, du dispositif militaire américain au Niger ou encore des missions européennes de formation et d’assistance. La présence de ces contingents étrangers ne se limitait pas uniquement au déploiement de troupes au sol : elle reposait également sur un soutien logistique et techno logique déterminant, comprenant notamment le renseignement satellitaire, les frappes aériennes, la coordination régionale des opérations, l’engagement de forces spéciales ainsi que des programmes de formation et d’appui au développement. Le retrait français du Sahel constitue à cet égard un tournant historique. Il a entraîné une rupture diplomatique profonde entre la France et plusieurs États sahéliens (Mali, Burkina Faso1), chacun campant sur des positions marquées par des incompréhensions réciproques : Paris dénonce un manque de coopération, tandis que ses partenaires africains accusent la France de logiques néocoloniales, voire d’ambiguïtés stratégiques. Ce mouvement s’est prolongé par une reconfiguration plus large des coopérations militaires, certains États comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Tchad ayant choisi de redéfinir, voire de réduire ou de supprimer totalement, la présence militaire française sur leur sol. Dans ce contexte mêlant crises structurelles et recompositions conjoncturelles, les groupes djihadistes – principalement le GSIM et l’État islamique au Grand Sahara (EIS) – ont rapidement intensifié leurs activités, combinant expansion territoriale et attaques ciblées contre les armées nationales. Depuis 2022, la violence djihadiste a fortement augmenté : en 2024, le Sahel concentre à lui seul 51 % des morts liées au terrorisme dans le monde3. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont ainsi vu le nombre de morts lié au terrorisme fortement augmenter – plus de 94 % des décès dus au terrorisme, dont 930 morts rien que pour le Niger. En 2025, 9 826 morts ont été signalées dans la région du Sahel, soit 41 % des morts imputables aux groupes islamistes militants en Afrique.

Cette dynamique s’étend désormais aux pays du golfe de Guinée, où les implantations du GSIM, souvent discrètes mais ponctuellement spectaculaires par leurs attaques ciblées, mettent en lumière les vulnérabilités et les limites de gouvernance de ces États. Longtemps tournés vers leurs façades maritimes au sud, vecteurs d’intégration à la mondialisation, ils ont parfois négligé leurs marges septentrionales. En conséquence, ces régions cumulent aujourd’hui plusieurs fragilités : porosité des frontières, faible présence étatique (en matière d’infrastructures et de services publics), prégnance de conflits ruraux et sentiment de marginalisation et de défiance vis-à-vis du pouvoir central, etc. Pour autant, ce constat invite à s’interroger sur la finalité territoriale de ces groupes djihadistes. Autrement dit, tentent-ils réellement – ou sont-ils en capacité – d’étendre leur emprise vers le sud, notamment dans les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest ? Rien n’est moins sûr. Ces États disposent en effet d’une stabilité politique et institutionnelle globalement plus solide que celle des pays sahéliens, fragilisés par plus d’une décennie de conflits et de guerres contre-insurrectionnelles. De plus, leurs territoires, souvent plus restreints et moins enclavés que les vastes espaces sahéliens, offrent un environnement moins favorable à une expansion durable. Se pose également la question des moyens : le GSIM dispose-t-il réellement des ressources humaines, matérielles et logistiques nécessaires pour soutenir une telle dynamique ? Là encore, les observations de terrain incitent à la prudence. Plutôt que de privilégier une extension territoriale au-delà du Mali, le groupe semble avoir opté pour une stratégie davantage opportuniste, fondée sur la prédation et la captation de ressources. Celle-ci se traduit notamment par des actions de contrôle, de barrage et de pression sur les axes et corridors économiques reliant les zones côtières – notamment sénégalaises et ivoiriennes – à Bamako. Depuis septembre 2025, cette nouvelle stratégie a permis au GSIM d’asphyxier Bamako en carburant, en denrées alimentaires et en énergie, sans pour autant en assurer une occupation directe. Incapable, à ce stade, de prendre militairement la capitale, le GSIM parvient néanmoins à en fragiliser profondément le fonctionnement. Cette stratégie d’encerclement indirect contribue à délégitimer la junte au pouvoir, en exposant son incapacité à garantir la sécurité des flux essentiels et à protéger durablement les populations urbaines. Elle contraint également les autorités à envisager, voire à engager, des négociations pragmatiques avec l’organisation islamiste afin de rouvrir certains corridors vitaux reliant Bamako aux pays voisins. Cette situa tion met en lumière la centralité des réseaux de circulation dans l’équilibre territorial malien. À l’échelle locale, la dépendance de Bamako à l’égard de ses axes d’approvisionnement révèle la vulnérabilité structurelle d’une capitale fortement extravertie, dont la résilience repose sur la continuité des flux logistiques. À l’échelle régionale, cette dynamique souligne combien le Mali s’inscrit dans un système d’interdépendances transfrontalières. Les corridors reliant Bamako aux ports d’Abidjan et de Dakar ne sont pas de simples axes commerciaux : ils constituent des artères vitales et leur perturbation reconfigure les rapports de force non seulement à l’intérieur du pays, mais aussi entre les États de la région, en plaçant les voisins côtiers dans une position stratégique accrue. Dès lors, l’asphyxie de la capitale malienne invite à penser le Sahel comme un espace réticulaire, organisé autour de flux plus que de frontières. La maîtrise des circulations – qu’il s’agisse de marchandises, d’énergie ou de personnes – devient un levier de pouvoir central, redéfinissant les modalités du contrôle territorial. Dans ce contexte, les organisations armées ne cherchent plus uniquement à conquérir des espaces, mais à gouverner les mobilités, en s’insérant dans les réseaux existants pour mieux les contraindre, les détourner ou les monnayer.

Apprendre à décentrer le regard de l’opération Barkhane

Cette étude collective fait suite à une journée d’étude organisée à l’Ins titut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) le 11 décembre 2025 consacrée aux mutations stratégiques évoquées ci-dessus au Sahel et en Afrique de l’Ouest. L’objectif de cet événement était de faire dialoguer des militaires, des experts et des chercheurs français et ouest-africains afin de croiser les regards et les expériences sur l’évolution de la situation sécuritaire dans la région face à la menace djihadiste, ainsi que sur les réponses apportées par les acteurs locaux, nationaux et régionaux dans le contexte post-opération Barkhane (2014-2022). L’une des critiques fréquemment adressées à l’opération Barkhane a justement été le manque de prise en compte des partenaires africains dans les décisions stratégiques et militaires relatives à la conduite des opérations. Cette journée d’étude visait, au contraire, à donner la parole à des chercheurs africains originaires de plusieurs pays de la région (Bénin, Nigeria, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Mali et Sénégal notamment), afin qu’ils puissent évoquer à la fois les difficultés auxquelles leurs pays sont confrontés, livrer leur analyse de cette décennie de coopération franco-africaine et surtout nous donner des clefs de lecture et de compréhension des enjeux actuels. Il apparaît ainsi que l’expansion djihadiste constitue à la fois la principale menace à laquelle la région est confrontée et un « arbre qui cache la forêt », en ce qu’elle tend à occulter d’autres difficultés, conjoncturelles comme structurelles, telles que les enjeux de gouvernance, les changements climatiques ou encore les crises agricoles et communautaires. Réunies dans cette étude, les contributions de certains participants per mettent ainsi d’esquisser l’ampleur et la complexité des enjeux politiques et sécuritaires aux différentes échelles de la région. En effet, la progression constante du djihadisme y paraît de plus en plus inexorable, appuyée par des facteurs à la fois structurels et conjoncturels. D’une part, les fragilités endogènes de l’Afrique – qu’elles soient climatiques, économiques, démo graphiques, institutionnelles, liées aux crises migratoires, aux trafics illicites ou encore aux flux de combattants – alimentent durablement le phénomène et en perpétuent la dynamique. D’autre part, l’engagement croissant d’acteurs extérieurs (Chine, Russie, Turquie, monarchies du golfe Persique, etc.) exacerbe les clivages politiques et sociétaux, notamment par leur soutien aux juntes militaires ; ce qui offre ainsi aux groupes djihadistes des opportunités stratégiques pour étendre leur influence. Enfin, la multiplication des milices d’autodéfense, souvent instrumentalisées par des régimes contestés, aggrave la fragmentation sociale et incite les communautés marginalisées à se tourner vers les mouvements djihadistes, renforçant ainsi leur ancrage local. Les contributions de cette étude se veulent donc être une première étape vers une sortie de la dépendance à une vision trop franco-centrée3 de l’Afrique de l’Ouest, longtemps relayée par de nombreux chercheurs, analystes et journalistes français. En d’autres termes, il s’agit de décentrer le regard porté par l’opération Barkhane et de réapprendre à appréhender cette région en dépassant une analyse strictement opérationnelle et militaire.

Djihadisme : entre résilience et nouvelles formes de conflictualité

Bien qu’elles abordent des espaces et des problématiques variés, toutes les contributions soulignent la capacité d’adaptation des mouvements djihadistes en Afrique de l’Ouest, ainsi que la diversification de leurs modes d’action. À travers l’exemple du GSIM, le chercheur Elyessa montre que cette organisation, affiliée à Al-Qaïda, ne se limite plus à une logique insurrectionnelle classique : elle développe progressivement une forme de gouvernance territoriale, fondée sur le pragmatisme, la médiation sociale et la quête d’une légitimité locale. L’auteur met ainsi en lumière l’émergence d’un « djihad tempéré », qui contraste avec la brutalité revendiquée par l’État islamique au Sahel et reflète une volonté de consolidation politique à long terme. Dans une perspective similaire, l’étude d’Akinola Olojo sur le Nigeria révèle la résilience remarquable des différentes factions de Boko Haram. Celles-ci savent adapter leurs stratégies, nouer des alliances opportunistes avec d’autres acteurs armés et exploiter les fragilités structurelles des États. La menace, autrefois cantonnée au bassin du lac Tchad, s’étend désormais à de nouveaux territoires, illustrant ainsi le caractère évolutif et transnational des dynamiques extrémistes en Afrique de l’Ouest. En fait, ces analyses convergent pour démontrer que la compréhension du phénomène djihadiste exige de dépasser la seule lecture militaire, afin d’intégrer les dimensions politiques, sociales et économiques qui favorisent son enracinement. La contribution de Kaman Koulemou, relative à la sécurité à la frontière entre la Guinée et le Mali, en offre une illustration parfaite. Parallèlement à cette expansion et à cette résilience djihadiste, cette étude explore également les réponses apportées par les États aux défis posés par l’in sécurité, ainsi que les recompositions politico-diplomatiques qu’elle engendre. À travers le cas béninois, Abdel Aziz Mossi analyse l’extension progressive du GSIM vers les pays côtiers du golfe de Guinée et met en lumière les limites d’une approche purement sécuritaire. Il plaide pour une stratégie intégrant action militaire, gouvernance locale et coopération régionale afin de prévenir l’enracinement durable des groupes armés. L’étude de Tanguy Quidelleur sur le Burkina Faso montre, quant à elle, comment la lutte contre-insurrectionnelle transforme en profondeur les structures de pouvoir. L’armement des civils, l’essor des groupes d’autodéfense et la valorisation du patriotisme combattant participent à l’émergence d’un véritable « gouvernement par les armes », où les frontières entre sphères militaire et civile deviennent de plus en plus floues. Sur le plan régional, la fragmentation du multilatéralisme et le retour de la compétition internationale marquent également la région. Comme le souligne Saïkou Baldé, le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en 2024, ainsi que la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), constituent une « fracture historique » pour l’Afrique de l’Ouest1. Cette rupture s’inscrit dans un contexte de polarisation accrue entre influences russes et occidentales, où la guerre en Ukraine a exacerbé les rivalités par procuration (soutien russe via Wagner et Africa Corps, présence française dans le golfe de Guinée, etc.). Ainsi la région se trouve-t-elle à la croisée de deux dynamiques : d’un côté, une polarisation croissante (Russie vs Occident, AES vs CEDEAO) ; de l’autre, des opportunités de recomposition créative, où des acteurs comme le Maroc, l’Algérie ou encore la Guinée tentent de jouer un rôle de « stabilisation », marquant alors une redéfinition des influences régionales. Enfin, l’entretien avec le colonel Peer de Jong replace ces évolutions dans un contexte géopolitique plus large, marqué par la recomposition des partenariats internationaux et la montée des aspirations souverainistes. Loin d’exprimer un rejet homogène de la France, les discours qualifiés d’« anti-français » apparaissent dès lors comme le symptôme de transformations politiques, générationnelles et stratégiques plus profondes, qui redéfinissent les rapports entre les États ouest-africains et leurs partenaires extérieurs. A SUIVRE.

Alexandre Lauret, Mathieu Mérino,