SECURITE : Suppression des défenses sol/air ennemies : le rôle des

SU-30 configuré pour les missions SEAD avec les nacelles de brouillage et deux missiles anti-radar KH-31P
Cet usage des drones avait déjà été observé ponctuellement en Libye et en Syrie. Mais c’est lors de la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie que cela fut le plus probant : les drones azéris, astucieusement disposés en parallèle de vieux avions dronisés utilisés en tant qu’appâts, avaient sérieusement diminué la défense anti-aérienne arménienne non préparée à ce type de combat. La guerre en Ukraine est le second conflit où des drones sont massivement employés contre les systèmes sol/air. Au début de la guerre, ce sont surtout les TB-2 d’origine turque qui ont détruit plusieurs systèmes sol/air russes, tous inactifs au moment de leur destruction. Dans quelques cas d’attaques de dispositifs actifs, les drones TB-2 engagés ont été éliminés. Finalement, ce sont les munitions rôdeuses, aussi appelés « drones suicides », qui ont fait le plus de dégâts. Ces drones ont à leur actif bien plus de « victimes » que les moyens SEAD (Suppression Ennemi Air Defense) traditionnels composés de missiles anti-radar (KH-31P et KH-58 côté russe et AGM-88 côté ukrainien). Même le couple « drone d’observation/artillerie » s’est montré plus efficace.
Pourquoi les missions SEAD sont-elles peu efficaces ? Comment les drones peuvent-ils trouver leur place dans la SAED telle qu’elle est pratiquée ? Questions complexes auxquelles nous répondront au travers de ces différentes parties :
La SEAD Russe : méthode classique entre efficacité très relative et insuffisance des moyens
La SEAD ukrainienne : peu de moyens et pour quels effets recherchés ?
Le rôle des drones dans les missions SEAD
La nécessaire refonte des missions SEAD et importance de l’adjonction de moyens LAD à tous les moyens de défense sol/air proche de la ligne de front.
La SEAD Russe : méthode classique entre efficacité très relative et insuffisance des moyens
Lors des premières heures de l’invasion, la Russie a réalisé de nombreuses missions SEAD contre la défense sol/air ukrainienne et, dans le même temps, elle envoyait plusieurs salves de missiles contre leurs infrastructures militaires. Jusque-là, rien que de très classique, la Russie s’assurait la supériorité aérienne sur le moment pour effectuer ses frappes. Pour ce faire, elle a utilisé principalement les avions SU-30, SU-34 et SU-35, équipés de nacelles de brouillage SAP-518 et SAP-14 chargées de brouiller les radars, et embarquant des missiles anti-radar KH-31P.
Les radars ukrainiens rendus aveugles, un essaim de missiles de croisière, auxquels se mêlaient des missiles anti-radar, a été efficace : une bonne partie des moyens anti-aériens déployés à ce moment par l’Ukraine a été neutralisée, au moins temporairement. Seulement, avec tout juste de quoi équiper en nacelles de brouillage une quinzaine d’avions (dont un moins un a été abattu), la force aérienne russe était bien incapable de soutenir l’effort dans la durée pour réduire une défense sol/air adverse, certes un peu datée, mais néanmoins nombreuse, multicouches et performante. Pour réussir à étouffer durablement la défense sol/air ukrainienne, il aurait fallu plusieurs semaines d’opérations SEAD en continu, avec plusieurs dizaines de missions par jour. C’était de toute façon totalement hors de portée compte tenu de la faiblesse des moyens russes disponibles, sans compter que la défense anti-aérienne ukrainienne s’est aussi adaptée pour diminuer sa vulnérabilité. C’est donc moins un problème de doctrine qu’un problème de capacités qui explique en partie la situation.
Néanmoins, on peut s’interroger sur l’ampleur des ressources dont il faudrait réellement disposer pour réduire au silence une telle densité de défense sol/air. Jamais un pays n’a été confronté à un tel niveau de capacités anti-aériennes. A côté, l’Irak, la Serbie ou la Libye font figure de nains et il n’est même pas certain que les USA disposent de suffisamment de matériels pour une telle tâche.
Rappelons-nous que, même en Serbie, la défense sol/air n’a jamais pu être complètement neutralisée malgré 4397 missions SEAD et les tirs de 743 missiles anti-radars AGM-88. Pourtant, le pays ne disposait que de systèmes très anciens – S-75 (SA-2), S-125 (SA-3) et 2K12 Koub (SA-6) – et en nombre limité (2 batteries de SA-2, 14 batteries de SA-3 et 22 systèmes SA-6) dont la plupart ont survécu au conflit et constituent, aujourd’hui encore, l’ossature de la défense sol/air serbe. Le bilan à posteriori de ces missions SEAD paraît bien modeste avec seulement 2 SA-2, 8 SA-3 et 3 SA-6 réellement détruits. On constatera que ce sont les systèmes fixes (SA-2) ou semi-mobiles (SA-3) qui ont payé le plus lourd tribut. De manière générale, la défense sol/air serbe a été grandement préservée, mais les missions SEAD lui ont fait perdre beaucoup de missiles (815 missiles anti-aériens de tous types ont été tirés par les Serbes) car certaines interceptions ont dû être interrompues à cause de la menace des missiles HARM. Si la supériorité aérienne a pu être acquise par les alliés, c’est grâce à une disproportion énorme des moyens, à l’ancienneté et à la faible mobilité des systèmes anti-aériens moyenne et longue portée serbes ainsi qu’au fait qu’un tiers des appareils alliés engagés à chaque raid était dédié à la SEAD. Les très nombreux systèmes à courte portée n’ont jamais représenté une menace pour les avions de la coalition qui préféraient opérer depuis la haute altitude, en dehors des volumes de tir.
L’histoire nous apprend donc que les missions SEAD servent à gêner plus qu’à détruire les équipements anti-aériens adverses. On ne pouvait donc pas attendre qu’il en soit différemment pour l’intervention russe, surtout au regard de la faiblesse des moyens disponibles.
Depuis, les Russes n’effectuent que de rares missions SEAD puisqu’ils n’engagent que très peu leur aviation au-dessus du territoire ukrainien. Seuls quelques missiles KH-31P et KH-58 sont utilisés lors des frappes dans l’espoir d’augmenter le nombre de coups au but, tout en essayant de réduire l’efficacité de la défense sol/air par la menace que font peser ces missiles. Les opérateurs ukrainiens doivent alors résoudre le dilemme suivant : soit ils coupent le radar associé au système d’armes pour le préserver, mais laissent passer les missiles, soit ils décident de le laisser en fonctionnement pour intercepter autant d’engins que possible, dont les missiles anti-radar, mais en prenant le risque que le système d’armes soit détruit. Il semble que ce soit cette deuxième option qui ait été choisie par les Ukrainiens.
Les forces aériennes russes sont aujourd’hui essentiellement utilisées pour faire des frappes à distance de sécurité à partir de leur territoire. Tout juste protègent-ils leurs avions par la présence d’un hélicoptère de guerre électronique Mi-8MTPR-1[1], ou Mi-8SMV plus ancien, dont la fonction est de brouiller les radars adverses pour éviter que les appareils ne soient pris à partie par la défense sol/air ukrainienne au moment où ils gagnent en altitude pour larguer leur armement.
Missile KH-31P abattu par la défense sol/air ukrainienne
- Restes d’un AGM-88 HARM qui s’est écrasé sur un territoire tenu par la Russie
- Restes d’un ADM-160B MALD
- Destruction d’un système SA-8 par un drone Lancet
- Drone cible E95M