SÉNÉGAL : La chute libre de la signature financière

De la révision des perspectives à la dégradation des notes souveraines, les agences de notation ont progressivement sanctionné la détérioration de la crédibilité financière du Sénégal. Retour sur les décisions qui ont marqué la perception du risque sénégalais depuis 2024.
Une crise de confiance qui s’installe
Le Sénégal traverse, depuis 2024, une séquence de dégradation de sa signature souveraine qui dépasse la simple variation d’une note financière. Elle traduit une inquiétude croissante des marchés quant à la soutenabilité de la dette publique, à la fiabilité des comptes de l’État et à la capacité du pays à mobiliser des financements dans des conditions acceptables.
Le point de rupture intervient après l’alternance politique de mars 2024. L’audit des finances publiques engagé par les nouvelles autorités met en évidence des déficits et des engagements financiers nettement supérieurs aux chiffres précédemment communiqués. Cette révélation bouleverse les anticipations des créanciers et contraint les agences de notation à réévaluer le risque sénégalais.
Octobre 2024 : Moody’s ouvre la séquence des dégradations
Le 4 octobre 2024, Moody’s Ratings abaisse la note souveraine à long terme du Sénégal de Ba3 à B1. Cette décision constitue la première dégradation souveraine majeure documentée depuis l’alternance de 2024.
L’agence justifie sa décision par une situation budgétaire et un niveau d’endettement beaucoup plus défavorables que prévu. Elle relève notamment que le déficit budgétaire de 2023, estimé initialement à environ 5 % du PIB, aurait dépassé 10 % selon les conclusions de l’audit évoqué par les autorités. Moody’s estime alors que l’assainissement des finances publiques sera un processus prolongé.
La note B1 place le Sénégal dans la catégorie spéculative, communément appelée « high yield » ou « junk ». Elle signifie que les obligations souveraines présentent un risque de crédit plus élevé que celles des émetteurs bénéficiant d’une qualité d’investissement. Moody’s maintient par ailleurs les notes sous surveillance en vue d’une éventuelle nouvelle dégradation.
Cette première sanction ne doit pas être considérée comme un événement isolé. Elle inaugure une période durant laquelle les agences vont progressivement intégrer dans leurs modèles les conséquences de la dette non déclarée, les besoins de refinancement et les incertitudes entourant la trajectoire budgétaire du Sénégal.
2025 : l’accélération de la dégradation
Juillet 2025 : S&P Global Ratings abaisse le Sénégal à B-
Le 14 juillet 2025, S&P Global Ratings procède à une nouvelle dégradation de la note souveraine sénégalaise, qui passe de B à B-. L’agence accompagne cette décision d’une perspective négative.
Cette décision intervient alors que les marchés prennent davantage la mesure de l’ampleur des déséquilibres financiers révélés depuis 2024. S&P estime que le ratio de dette publique rapporté au PIB a atteint un niveau proche de 120 %, selon ses propres calculs, tandis que le gouvernement travaille à une révision de la base statistique du PIB.
L’agence souligne que la révision du PIB pourrait améliorer mécaniquement certains ratios d’endettement, mais qu’elle ne résoudrait pas, à elle seule, les problèmes de financement et de soutenabilité de la dette. Les besoins de financement demeurent élevés, les charges d’intérêts pèsent sur les finances publiques et l’accès aux marchés internationaux reste soumis à une prime de risque importante.
Octobre 2025 : Moody’s descend à Caa1
En octobre 2025, Moody’s poursuit la dégradation du risque souverain sénégalais et abaisse la note à Caa1. Cette décision est mentionnée dans les informations financières de Reuters consacrées à la nouvelle dégradation opérée ensuite par S&P en novembre 2025.
Le passage à Caa1 marque une aggravation significative de la perception du risque. Dans l’échelle de Moody’s, cette catégorie correspond à des obligations présentant un risque de crédit très élevé. Elle traduit une vulnérabilité accrue de l’État face aux échéances de dette, aux besoins de refinancement et aux difficultés éventuelles de mobilisation de ressources nouvelles.
La multiplication des dégradations en 2025 intervient dans un contexte où le programme de financement du Fonds monétaire international a été suspendu après la découverte de dettes non déclarées. Les discussions avec le FMI et l’incertitude sur les conditions de reprise d’un programme ont contribué à affaiblir la confiance des investisseurs.
Novembre 2025 : S&P Global Ratings frappe encore
Le 14 novembre 2025, S&P Global Ratings abaisse à nouveau la note souveraine du Sénégal, de B- à CCC+. L’agence place également les notes sous surveillance avec implication évolutive (« CreditWatch developing »), laissant ouverte la possibilité d’une nouvelle dégradation.
Cette décision constitue l’une des plus sévères sanctions financières de la période. Elle s’explique par la précarité des finances publiques, le niveau élevé des besoins d’emprunt projetés pour 2026 et la difficulté potentielle à refinancer les échéances commerciales à venir. S&P estime que le niveau et le coût de la dette publique, ainsi que le point de départ du déficit budgétaire, rendent la situation financière particulièrement fragile.
Le passage de B- à CCC+ ne relève donc pas d’un simple ajustement technique. Il traduit une inquiétude profonde quant à la capacité de l’État sénégalais à faire face à ses obligations financières dans un environnement où les marchés exigent des rendements plus élevés et où les marges de manœuvre budgétaires se réduisent.
2026 : la pression se prolonge
Août 2026 : Moody’s abaisse la note à Caa2
Le 28 août 2026, selon les informations rapportées par Reuters, Moody’s dégrade une nouvelle fois la note souveraine du Sénégal, de Caa1 à Caa2. L’agence invoque l’augmentation des risques de refinancement et la marge de manœuvre limitée pour réduire le poids de la dette.
Cette nouvelle dégradation intervient alors que Dakar tente de renouer avec le Fonds monétaire international. Une mission du FMI, engagée le 19 août 2026, vise à établir les conditions d’un nouveau programme de financement après la suspension de l’accord précédent.
Le passage à Caa2 témoigne d’une détérioration supplémentaire de la perception du risque souverain. Il signifie que les obligations concernées présentent un risque de crédit extrêmement élevé et que la capacité de l’État à honorer ses engagements demeure exposée à des difficultés importantes.
Le FMI au cœur de la crise de confiance
La question de la dette non déclarée occupe une place centrale dans cette crise. Les informations financières disponibles font état de plus de 11 milliards de dollars de dette supplémentaire identifiée à la suite des audits et évaluations engagés depuis 2024. Cette situation a conduit à la suspension du programme de financement du FMI et à une succession de dégradations de la note souveraine.
L’enjeu n’est pas uniquement comptable. Il touche directement à la crédibilité de la parole publique, à la qualité de l’information financière transmise aux partenaires et à la capacité du Sénégal à convaincre les marchés de la solidité de sa trajectoire budgétaire.
Dans ce contexte, le retour à une relation financière stable avec le FMI constitue un enjeu déterminant. Il ne suffira cependant pas, à lui seul, à effacer les effets accumulés de la dégradation des comptes publics. La confiance devra également être restaurée auprès des investisseurs, des créanciers et des institutions de notation.

Quelles sont les structures de notation ayant effectivement abaissé la note du Sénégal ?
Sur la base des décisions souveraines documentées dans les sources consultées, deux agences internationales sont identifiées :
Moody’s Ratings : Ba3 → B1 → Caa1 → Caa2.
S&P Global Ratings : B → B- → CCC+.
Il convient de distinguer les dégradations de notes des simples révisions de perspectives. Une perspective négative ou une mise sous surveillance n’est pas, en elle-même, une baisse de la note. Les deux agences précitées ont toutefois procédé à des abaissements effectifs de la notation souveraine sénégalaise.
Précision importante : les sources consultées ne permettent pas d’établir une dégradation souveraine du Sénégal par Fitch Ratings ou DBRS Morningstar depuis 2024. Il serait donc inexact de leur attribuer une baisse de note sans disposer d’une décision officielle vérifiable. La liste ci-dessus recense les agences et les changements de notes effectivement documentés.
Une signature financière lourdement éprouvée
La succession de ces décisions révèle une évolution préoccupante de la perception du risque sénégalais. En moins de deux années, le pays est passé d’une notation Ba3 chez Moody’s à Caa2, tandis que S&P Global Ratings a ramené sa note de B à CCC+. Cette trajectoire traduit une dégradation de la confiance des marchés dans la solidité des finances publiques et dans la capacité de l’État à assurer son refinancement.
Le Sénégal doit désormais relever un double défi : restaurer la transparence et la crédibilité de ses comptes publics, tout en préservant sa capacité à financer les investissements nécessaires à son développement.
La situation appelle une réponse à la hauteur de l’enjeu. La maîtrise de la dette, la sincérité budgétaire, la consolidation des recettes publiques et la qualité de la gouvernance financière constituent autant de conditions indispensables à une remontée durable de la notation souveraine.
Il ne s’agit pas seulement de retrouver quelques crans dans les échelles des agences. Il s’agit de reconstruire une réputation financière, de réduire le coût de l’endettement et de rétablir la confiance dans la capacité du Sénégal à conduire une politique économique cohérente, prévisible et soutenable.
Depuis 2024, les dégradations successives de Moody’s Ratings et de S&P Global Ratings ont profondément marqué la signature financière du Sénégal. Elles ont mis en évidence l’ampleur des défis liés à la dette publique, aux déficits budgétaires et au refinancement de l’État.
Le retour à une notation plus favorable ne pourra être obtenu par de simples annonces. Il dépendra de résultats tangibles : transparence des comptes, discipline budgétaire, maîtrise de la dette et restauration de la confiance des partenaires financiers.
Le Sénégal se trouve ainsi à un tournant décisif de son histoire économique. La reconstruction de sa crédibilité financière constitue désormais l’une des conditions majeures de sa souveraineté économique et de ses ambitions de développement. Michel DIOUF