VISAS ET DIASPORAS : Une politique inadaptée aux réalités des relations entre la France et ses partenaires historiques

Les visas : une politique asymétrique, mal perçue par les populations
Un sujet particulièrement sensible, preuve de l’intensité des relations entre la France et l’Afrique. Les questions de mobilité sont au cœur des frictions entre la France et les pays qu’elle a colonisés. Elles sont symboliques de la relation complexe qui les unit. Les habitants de ces pays sont les premiers demandeurs de visas, en raison des liens avec la diaspora, de la proximité linguistique et de l’intensité des échanges, en particulier parmi les étudiants (1). Mais côté français, la politique des visas est soumise à des injonctions contradictoires entre attractivité et réciprocité d’une part, et lutte contre l’immigration irrégulière, d’autre part. L’instrumentalisation de la place des étrangers en France à des fins politiques dégrade considérablement l’image de la France dans les pays concernés, mais aussi auprès des diasporas et des Français issus de l’immigration. Preuve de l’importance de ce sujet dans les relations bilatérales actuelles, pas une audition ne s’est tenue sans que la problématique des visas n’ait été mentionnée. Contrairement aux enjeux de mémoire, c’est une difficulté du quotidien qui touche directement la vie de milliers de personnes directement, ou indirectement via leurs proches. C’est aussi une démonstration de l’attractivité persistante de la France, notamment parmi les jeunes. Le nombre de visas de circulation délivrés par la France est en constante augmentation depuis la fin de la pandémie de covid. En 2025, dans le monde entier, près de 3 millions de visas ont été délivrés pour environ 3,5 millions de demandes. Dans les pays africains, les demandes ont augmenté de 32 % entre 2019 et 2022 (2).
Conscient des critiques croissantes dont la politique des visas faisait l’objet, au point de peser sur la qualité des relations bilatérales, le gouvernement a confié une mission à Paul Hermelin, président du conseil d’administration de CapGemini. Son rapport, remis en 2023, commençait par ce constat sévère : « Je veux insister sur le caractère dramatique de la situation actuelle. J’ai constaté que les hauts fonctionnaires qui m’accompagnaient, ne s’attendaient pas du tout à une situation aussi critique. Et tous les membres du corps diplomatique sont conscients et profondément affectés par ce qu’il faut bien qualifier de crise des visas. Sur tous les sites sans exception, nous avons constaté une insatisfaction générale, des demandeurs mécontents, des responsables frustrés et des services consulaires souvent épuisés » (1).
Plusieurs des mesures préconisées pour réorganiser la procédure d’attribution des visas sont en passe d’être mises en œuvre mais force est de constater qu’à l’exception de certains pays, comme le Cameroun, la situation n’a guère évolué. Au Cameroun, c’est l’affectation d’un nouveau responsable des visas qui a conduit à une nette amélioration du traitement des demandes. Pour mémoire, l’attribution des visas n’est pas une politique exclusivement nationale. La France met en œuvre les règles relatives à l’accès à l’espace Schengen puisque les visas de circulation accordés permettent de circuler dans l’ensemble de ses pays membres. La France ne peut ainsi pas prévoir d’exemption de visas pour les ressortissants des pays qu’elle a anciennement colonisés tant que ceux-ci n’ont pas noué d’accord avec l’Union européenne (voir carte ci-après). Nonobstant les règles européennes, les consulats français disposent d’une marge d’appréciation dans la politique d’attribution des visas. Celle-ci est placée sous la responsabilité de deux ministères – le ministère de l’intérieur et celui de l’Europe et des affaires étrangères – qui émettent des instructions générales communes. Le ministère de l’intérieur est ensuite compétent s’agissant des décisions individuelles d’attribution des visas, à l’exception des demandes concernant les titulaires de passeports diplomatiques.
Les instructions générales transmises aux consulats n’ont pas vocation à établir une doctrine par pays ou par région, en établissant par exemple des quotas. Elles consistent uniquement à rappeler aux services des consulats l’état du droit existant. Ces services mettent donc en œuvre les critères d’attribution et de refus des visas tels qu’ils sont prévus par le règlement Schengen (1). Son article 6 précise notamment que les demandeurs doivent « justifier l’objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans leur pays d’origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d’acquérir légalement ces moyens » et « ne pas être considéré comme constituant une menace pour l’ordre public, la sécurité intérieure, la santé publique ou les relations internationales de l’un des États membres et, en particulier, ne pas avoir fait l’objet d’un signalement aux fins de non-admission dans les bases de données nationales des États membres pour ces mêmes motifs » (2). Au sens du règlement Schengen, la notion de menace à l’ordre public couvre également « le risque d’immigration illégale » (3).
L’appréciation de ces critères par les consulats conduit à de fortes différences de traitement selon les pays, qu’il s’agisse de l’appréciation des moyens de subsistances souvent très exigeants pour les pays du Sud, ou du « risque migratoire » souvent mis en avant pour ces mêmes pays. Du point de vue des usagers, la procédure est perçue comme opaque et l’imprécision des critères juridiques donne un sentiment d’arbitraire, d’autant plus que les critères de refus ne sont pas systématiquement transmis au demandeur ou le sont de manière approximative. Paradoxalement, les pays qui ont le plus de liens humains avec la France du fait du passé colonial, sont aussi ceux dont les ressortissants essuient le plus de refus. On observe ainsi des taux de refus plus élevés dans ces pays, qui sont considérés par le ministère de l’intérieur comme présentant un « risque migratoire élevé ». Ainsi, si le taux de refus au niveau mondial est faible – environ 15 % – le ministère de l’Europe et des affaires étrangères a indiqué dans sa contribution écrite aux travaux de la mission : « En 2025, les postes diplomatiques et consulaires des pays présentant un risque migratoire particulièrement élevé ont des taux de refus entre 40 et 50 % ; viennent ensuite des pays avec un risque migratoire élevé qui comportent un taux de refus entre 30 % et 40 % ».
Au total, environ 40 % des refus de visas sont motivés par le risque de détournement du visa. Les refus, mais aussi, d’après certains témoignages, le traitement dans les consulats, sont souvent vécus comme une humiliation pour des personnes qui considèrent entretenir un lien de proximité avec la France. Des refus opposés à des enseignants de français, des universitaires, des entrepreneurs, ont été évoqués au cours des auditions et des déplacements. De jeunes élèves qui avaient reçu leurs homologues français au Sénégal n’ont pas pu se rendre en France pour répondre à l’invitation qui leur avait été faite. Ces refus pèsent sur l’image de la France car ils se répercutent sur les proches et blessent également les membres des diasporas en France qui en subissent également les conséquences. Comme le soulignait déjà le rapport Hermelin : « Tout ceci génère des frustrations croissantes auprès de très nombreux jeunes (et de leurs proches) et nourrit in fine un narratif anti-français » (1).
En outre, ces démarches sont coûteuses – 99 euros pour demander un visa, auxquels s’ajoutent 45 euros de frais de service lorsque la demande est traitée par un opérateur – et ne font l’objet d’aucun remboursement en cas de refus, y compris lorsque le dossier est incomplet au moment de son dépôt. Cette frustration est également ressentie par ceux qui souhaitent renouveler leur titre de séjour et sont confrontés à des difficultés administratives (absence de rendez-vous, délai de traitement, dysfonctionnement de la plateforme de l’administration numérique des étrangers en France, etc.) y compris lorsqu’ils vivent en France depuis plusieurs dizaines d’années.
Faciliter l’obtention des visas de circulation
La France a fait des efforts pour clarifier les modalités d’attribution des visas, notamment par la mise en place d’un « assistant visa » sur le site de France Visas (1). Ainsi, si le critère des ressources suffisantes est opposé plus fréquemment aux demandes de visas en provenance des pays les plus pauvres, il présente désormais le mérite d’être clair et objectif. Le site du ministère de l’intérieur précise que tout demandeur « doit être muni d’une attestation d’assurance couvrant l’ensemble des dépenses médicales, hospitalières et de décès, susceptibles d’être engagées pendant toute la durée du séjour en France, y compris les frais de rapatriement pour raison médicale » et doit « fournir une réservation d’hôtel ainsi qu’un montant minimum par jour de séjour qui diffère selon le pays Schengen visité.
Pour la France, ce montant est de 65 euros par jour de séjour en cas de présentation d’une réservation d’hôtel ; 120 euros par jour en cas de non-présentation d’une réservation d’hôtel ; En cas de réservation hôtelière partielle : 65 euros par jour pour la période couverte par la réservation et 120 euros par jour pour le reste du séjour. Si [il est] hébergé par un particulier, [il doit] fournir une attestation d’accueil établie en mairie à la demande de la personne qui [l’]invite (N.B. : lors du passage de la frontière [il devra]par ailleurs justifier détenir, en plus de votre attestation d’accueil, une somme minimale par jour de séjour – cette somme minimale est de 32,50 euros par jour) ».
Le règlement Schengen prévoit également que « les déclarations de prise en charge, lorsqu’elles sont prévues par le droit national, et les lettres de garantie telles que définies par le droit national, dans le cas des ressortissants de pays tiers logés chez l’habitant, peuvent aussi constituer une preuve de moyens de subsistance suffisants ». Cette transparence est louable car elle permet d’« assumer publiquement la posture de sélectivité » (2) et de réduire le nombre de demandes qui ont de faibles chances d’aboutir et qui conduisent à des dépenses conséquentes et à des déceptions. Le critère des ressources n’est toutefois pas le plus déterminant. Selon le ministère de l’Europe et des affaires étrangères, 49 % des refus s’expliquent par l’incomplétude des dossiers. De nombreux refus pourraient donc être évités avec un meilleur accompagnement des demandes.
En la matière, les pratiques des consulats et des centres de collecte des demandes de visas (1) semblent varier d’un pays à l’autre. Certains acceptent des dossiers incomplets, qui sont facturés au demandeur sans aucune chance d’aboutir. D’autres invitent les demandeurs à compléter leur dossier avant de le déposer. Certaines personnes se seraient même vues dans l’obligation de repayer une nouvelle demande pour pouvoir compléter leur dossier.
La possibilité de suspendre l’examen d’un dossier dans l’attente des pièces complémentaires devrait être généralisée. Les rapporteures s’interrogent également sur la pertinence de certains refus opposés à des déplacements s’inscrivant dans le cadre particulier des relations historiques entre la France et les pays y ayant d’importantes diasporas, par exemple pour assister à des évènements familiaux (mariages, baptêmes, funérailles…). Il serait utile que certains motifs de demandes de visas soient mieux pris en compte pour faciliter la délivrance lorsqu’elles sont directement liées aux liens issus de la décolonisation. De même, la France gagnerait à identifier des publics prioritaires compte tenu de leur importance pour les relations bilatérales ou de leur lien d’attachement particulier avec la France (2). Ce pourrait être le cas des chercheurs, des artistes, des entrepreneurs, des enseignants ou encore des anciens étudiants du réseau de l’enseignement français à l’étranger. Pour ces personnes, les consulats pourraient alléger certaines démarches et s’appuyer sur des tiers de confiance qui pourraient signaler les dossiers afin d’en faciliter le traitement. Certaines expérimentations ont été menées en ce sens avec les conseillers commerce extérieurs (CCE).
Réprimer efficacement la fraude

Les autorités françaises ont fait part de leurs vives inquiétudes concernant l’augmentation de la fraude documentaire dans les démarches consulaires. Face à l’importance des taux de refus dans certains pays, des officines proposent leurs services pour accompagner les demandeurs de visas. Elles fournissent souvent de faux documents – notamment pour démontrer les ressources. Lorsque ceux-ci sont détectés, les personnes concernées peuvent être poursuivies et perdent toute chance de venir en France, alors même que leur « vrai » dossier aurait parfois suffi. La multiplication des faux documents a conduit plusieurs ambassades à se doter de cellules de détection. Les postes travaillent également en lien avec les autorités locales pour identifier et sanctionner ces « marchands de visas » et pour trouver les moyens d’améliorer l’authentification des documents administratifs locaux.
Les consulats ne disposent pas toujours des outils et des informations nécessaires pour évaluer les demandes. Outre le risque de fraude, ils peuvent être amenés à accorder des visas à des personnes qui ont fait l’objet d’une interdiction d’entrer sur le territoire français. Les rapporteures s’étonnent que les consulats ne puissent pas être destinataires d’un fichier recensant l’identité des personnes ayant fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français. Le suivi des visas devrait être facilité par la récente mise en œuvre du système d’entrée sortie (EES) (1) au niveau de l’espace Schengen. Ce dispositif, entré en service en octobre 2025 et qui sera pleinement opérationnel en avril 2026, permet de contrôler électroniquement les entrées, sorties, refus d’entrée et durées de séjour des ressortissants de pays non-membres de l’Union européenne voyageant dans l’espace Schengen pour un court séjour de moins de trois mois. En effet, il était parfois difficile de suivre l’itinéraire des détenteurs d’un visa Schengen qui pouvaient entrer par un pays et sortir par un autre. Ce mécanisme devrait permettre de mettre fin à la procédure du « contrôle retour », consistant à demander aux bénéficiaires d’un visa de venir se présenter au consulat à leur retour, qui était souvent perçu comme une marque de défiance.
Les diasporas : un relais sous-estimé pour améliorer les relations entre la France et ses partenaires historiques
La sensibilité de la question des visas s’explique par l’intensité des échanges entre les populations de l’ancien empire colonial. Ils sont essentiels car ils structurent les relations bilatérales par-delà les aléas diplomatiques et les tensions géopolitiques. Même lorsque les gouvernements peinent à établir un dialogue constructif, les liens entre les populations persistent et assurent une précieuse continuité. Pour que cette relation perdure et qu’elle puisse remplir ce rôle stabilisateur, il est important que les diasporas soient davantage impliquées dans la conduite des relations internationales de la France. Selon le ministère de l’Europe et des affaires étrangères (MEAE), cela représente sept millions de personnes, Français, binationaux ou étrangers. Si l’on prend en compte toutes les personnes ayant un lien familial, direct ou par alliance, avec les pays anciennement colonisés, ce sont même 40 % des résidents français qui sont concernés. Un grand nombre d’entre eux se sentent donc touchés par l’amélioration ou la dégradation des relations entre la France et leur pays d’origine ou celui de leurs parents, notamment lorsque cela entrave la mobilité de leurs proches ou entraîne des discours négatifs sur leurs origines.
À l’inverse, de bonnes relations avec les diasporas et leur implication dans les politiques de coopération pourraient fluidifier les politiques de coopération et faire évoluer favorablement l’image de la France à l’étranger. Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères a pris la mesure de cet enjeu en désignant récemment des diplomates chargés des liens avec les diasporas. Depuis 2023, les diasporas font l’objet d’un plan d’action ministériel visant à mobiliser, valoriser et associer les diasporas africaines à l’action diplomatique et de coopération de la France. Selon les associations de diasporas auditionnées par les rapporteures, les réalisations de ce plan restent peu visibles. Les rapporteures estiment nécessaire d’établir un cadre institutionnel d’échange avec les diasporas, par l’intermédiaire de leurs associations et fédérations, notamment le Forum des organisations de solidarité internationale issues des migrations (FORIM). Celles-ci ne peuvent être qualifiées de représentatives de l’ensemble des membres des diasporas mais elles sont en mesure d’apporter un éclairage pertinent car elles connaissent mieux que quiconque la perception de la France dans leur pays d’origine. Leur réunion pourrait prendre la forme d’un « conseil des associations de diasporas », consulté à intervalle régulier ou à l’occasion de certaines crises.
À ce jour, ces associations s’estiment peu consultées alors qu’elles mènent déjà des opérations de coopération, en transmettant de l’information, en facilitant les mobilités, en finançant des projets de développement et des actions de solidarité. Les représentants des chefs d’entreprise francophones estiment que les relations économiques entre la France et ses partenaires historiques devraient s’appuyer davantage sur les diasporas. De nombreux entrepreneurs français issus des diasporas souhaitent investir et entreprendre en Afrique, il serait utile de mieux les accompagner. Le groupement du patronat francophone (GPF) suggère par ailleurs de réfléchir à une meilleure allocation de l’épargne des diasporas pour la mettre au service de projets économiques et de développement dans les pays dont elles sont originaires, par exemple par l’intermédiaire d’une « banque des diasporas ». Pour qu’elles s’organisent mieux, les associations des diasporas ont besoin de moyens et d’espaces d’expression et de rencontre. C’est l’objet de la maison des mondes africains (MansA), une institution publique culturelle française dédiée aux créations et cultures issues des mondes africains et afro-diasporiques. Sa création a été annoncée lors du sommet Afrique-France de Montpellier en 2021. Elle a ouvert ses portes en octobre 2025 dans des locaux provisoires, qui lui permette d’établir sa propre programmation en attendant que l’État, qui participe à sa gouvernance, mette à sa disposition un lieu pérenne. Ce projet pilote pourrait se dupliquer dans d’autres régions. Ces lieux peuvent aussi être des relais pour faire connaître l’histoire coloniale, faire vivre la mémoire de la colonisation (1) mais aussi nouer de nouveaux liens tournés vers l’avenir.
La France elle-même dispose d’une importante diaspora à travers le monde (voir tableau et graphique ci-après). Au total, en 2023, plus de 200 000 Français sont inscrits au registre des Français établis à l’étranger dans un pays anciennement colonisé par la France. Cette présence des ressortissants français, qui traduit souvent l’existence d’une coopération économique intense, exige le maintien de relations diplomatiques étroites et de bonne qualité avec les autorités de ces pays. Là où ce lien s’est dégradé, comme au Mali, au Niger ou au Burkina Faso, les Français ont pu être menacés et beaucoup ont dû partir.
Au cours de leur déplacement à Madagascar, les rapporteures ont pu échanger avec des expatriés français qui ont également fait part de leur peur au moment du renversement du président Andry Rajoelina en octobre 2025. La présence de citoyens français dans ces pays doit donc être mieux prise en compte et inciter la diplomatie française à la plus grande vigilance quant au risque que l’exploitation du sentiment anti français par certains responsables politiques ou puissances étrangères se retourne contre eux.