YAKAAR/TERANGA : AFFAIRE DES 30 MILLIARDS FCFA DE PETROSEN DR DIOUF défend l’intérêt général

YAKAAR/TERANGA : AFFAIRE DES 30 MILLIARDS FCFA DE PETROSEN  DR DIOUF défend l’intérêt général

L’affaire Yakaar-Teranga prend une nouvelle dimension. Au cœur de la controverse : 55 millions de dollars, soit près de 30 milliards de francs CFA, que le Premier ministre Al Amine Lo affirme que l’État du Sénégal pouvait recouvrer à l’expiration du contrat liant Kosmos Energy à PETROSEN. Face à lui, l’ancien Directeur général de PETROSEN, Alioune Guèye, conteste l’existence même d’une telle créance. Entre les deux lectures, les documents contractuels et les conditions de la renonciation signée le 22 avril 2026 soulèvent de nombreuses interrogations sur la gestion du dossier.

Le débat ne porte donc plus seulement sur le montant de 55 millions de dollars. Il concerne désormais la chronologie des décisions, les pouvoirs exercés par PETROSEN, le rôle de la tutelle, les conditions de sortie de Kosmos et, surtout, la question de savoir pourquoi le Sénégal a accepté une renonciation sans compensation alors que le contrat arrivait à échéance quelques semaines plus tard.

Une renonciation signée treize semaines avant l’échéance

Les documents versés au débat sont particulièrement révélateurs. Dans une notification datée du 24 avril 2026, Kosmos Energy Investments Senegal Limited (KEISL), opérateur du bloc, informe le ministre de sa décision conjointe avec PETROSEN de renoncer à leurs droits et intérêts résultant du Contrat de Recherche et de Partage de Production (CRPP) et de l’Accord d’Association relatifs au bloc Cayar Offshore Profond.

La compagnie demande même au ministre de renoncer à l’exigence de notification prévue au contrat et d’approuver cette renonciation par arrêté avec effet immédiat. Or, l'accord signé deux jours auparavant, le 22 avril 2026, précise que les parties ont décidé de se retirer du CRPP et de céder le bloc à l’État, avec une prise d’effet prévue au 31 décembre 2025, sous réserve de la publication d’un arrêté ministériel.

Un élément apparaît alors essentiel : le troisième contrat de Kosmos devait, selon le ministre Abdourahmane Diouf, arriver à expiration le 31 juillet 2026. L’accord de renonciation a donc été signé environ treize semaines avant cette échéance. C’est précisément ce calendrier que le ministre juge difficile à comprendre. Pourquoi fallait-il précipiter le retrait de Kosmos alors que l’échéance contractuelle était si proche ? C’est l'une des premières questions auxquelles une enquête approfondie devra répondre.

Que dit exactement l’accord signé par Alioune Guèye ?

Le document fourni fait apparaître la signature de PETROSEN par Alioune Guèye, alors Directeur général, aux côtés de celle de Kosmos Energy. Surtout, le texte contient une disposition particulièrement importante : les deux parties déclarent se retirer du CRPP et du JOA « sans compensation ni rémunération ».

Plus loin, le document précise qu'à compter de l'entrée en vigueur de l'arrêté, les parties reconnaissent ne plus avoir de droits dans la zone contractuelle et se libèrent de leurs obligations continues. Autrement dit, le mécanisme retenu organisait une sortie contractuelle sans paiement prévu au titre de cette renonciation. C'est ici que naît la principale interrogation financière : si les 55 millions de dollars évoqués par le Premier ministre correspondaient effectivement à une indemnité exigible par l'État, sur quelle base PETROSEN a-t-elle accepté une sortie « sans compensation ni rémunération » ? Et, inversement, si cette somme n'était juridiquement pas due, pourquoi le Premier ministre et le ministre du Pétrole soutiennent-ils aujourd'hui qu'elle pouvait être recouvrée par l'État ?

Al Amine Lo : « A quoi bon se précipiter ? »

Lors de sa Déclaration de politique générale, le Premier ministre Al Amine Lo a directement soulevé la question des indemnités qui, selon lui, devaient revenir à l'État à l'expiration normale du contrat en juillet 2026. Il a estimé ces indemnités à 55 millions de dollars et s'est interrogé sur la pertinence d'une reprise anticipée de l'actif alors que l'échéance était imminente. L'APS a rapporté que le Premier ministre avait qualifié la gestion du dossier de marquée par des « manquements à corriger ». La question devient alors centrale : qu'est-ce qui justifiait juridiquement et économiquement de renoncer, avant l'échéance, à des droits financiers que l'État estime aujourd'hui pouvoir faire valoir ?

Abdourahmane Diouf demande des comptes

Le ministre du Pétrole et de l'Énergie, Dr Abdourahmane Diouf, a lui aussi contesté les conditions dans lesquelles la renonciation a été conclue. Selon ses déclarations rapportées par Actusen, il considère que le Sénégal ne devait rien à Kosmos et que, au contraire, la compagnie pouvait être redevable d'environ 30 milliards de francs CFA à l'État. Il s'interroge notamment sur le caractère réellement « conjoint » de la renonciation, estimant que Kosmos ne renonçait, selon son analyse, à aucun droit financier comparable.

Le ministre pose surtout une question de gouvernance : pourquoi PETROSEN aurait-elle pu prendre seule une décision aussi lourde de conséquences financières sans que la tutelle ne l'encadre ? Plus significatif encore, Abdourahmane Diouf a demandé qu'un audit de la gestion de l'ancien Directeur général de PETROSEN permette de déterminer les conditions dans lesquelles l'accord a été conclu et les éventuelles responsabilités.

Le précédent ministre avait-il été saisi ?

Les déclarations publiques de l'ancien DG de PETROSEN apportent une autre pièce au puzzle.

Alioune Guèye affirme que l'accord du 22 avril n'était pas définitif puisqu'il nécessitait encore la publication d'un arrêté ministériel. Il soutient également que le ministre avait formulé une réclamation concernant les 55 millions de dollars, réclamation dont il contestait la base juridique. Cette version devra être confrontée aux documents administratifs : quelles instructions avaient été données à PETROSEN ? Quels échanges ont eu lieu entre la direction générale et la tutelle ? Qui a autorisé les négociations ? Qui a validé le principe de la renonciation ? Ces questions sont d'autant plus importantes que le document du 22 avril porte explicitement la signature du Directeur général de PETROSEN.

Alioune Guèye : les 55 millions ne seraient pas une créance

L'ancien Directeur Général a livré une défense précise. Dans son droit de réponse, Alioune Guèye soutient que les 55 millions de dollars ne constituent pas une dette automatiquement exigible, mais correspondent à un engagement minimum de dépenses prévu dans le cadre de la prorogation du contrat destinée aux études de développement. Selon lui, un engagement minimum de dépenses ne saurait être assimilé à une créance de l'État. Il affirme également que plus de 300 millions de dollars auraient déjà été investis sur le bloc, notamment à travers les puits Teranga-1, Yakaar-1 et Yakaar-2 ainsi que les opérations sismiques et les études associées. Selon cette lecture, les obligations de travaux auraient donc été suffisamment exécutées pour écarter toute réclamation supplémentaire au titre des 55 millions. Cette argumentation constitue aujourd'hui le principal contrepoint à la lecture du gouvernement. Une contradiction qui mérite d'être tranchée par les textes

Le problème est donc devenu juridique autant que financier.

D'un côté, le gouvernement affirme que le non-respect de certaines obligations pouvait ouvrir droit à une indemnisation au profit de l'État. De l'autre, Alioune Guèye affirme qu'il n'existe aucune créance de 55 millions de dollars et que le montant correspond simplement à un plafond ou engagement minimum de dépenses. L'ancien secrétaire général du ministère du Pétrole et ancien Directeur Général de PETROSEN, Adama Diallo, défend une lecture différente. S'appuyant sur le Code pétrolier de 1998 et la convention applicable, il estime que le non-respect du programme minimum de travaux pouvait entraîner le paiement d'une indemnité et pose trois questions : qui a autorisé PETROSEN à négocier ? Qui a autorisé la signature de la renonciation ? Qui a décidé que Kosmos n'avait pas à payer les 55 millions de dollars ? C'est précisément cette contradiction qui doit maintenant être objectivement tranchée.

Toutes les décisions de Alioune Gueye doivent être passées au crible

Au-delà de la seule signature du 22 avril, c'est l'ensemble de la gestion du dossier Yakaar-Teranga sous Alioune Guèye qui mérite d'être documenté.

Plusieurs questions se posent :

  • Qui a engagé les négociations avec Kosmos pour le retrait anticipé ?

  • Avec quelle autorisation et sur quelle base juridique ?

  • Qui a décidé que la sortie devait intervenir avant le 31 juillet 2026 ?

  • Pourquoi accepter une renonciation « sans compensation ni rémunération » ?

  • Pourquoi renoncer aux délais et notifications prévus dans le JOA ?

  • Sur quelle base PETROSEN a-t-elle considéré que les 55 millions de dollars n'étaient pas dus ?

  • Les services juridiques de PETROSEN ont-ils produit une analyse écrite ?

  • La tutelle ministérielle a-t-elle été consultée avant la signature ?

  • Le conseil d'administration de PETROSEN a-t-il été saisi ?

  • Quelles instructions ont été données à la direction générale ?

  • Quel était le montant exact des engagements de travaux de Kosmos et quel montant avait effectivement été exécuté ?

  • Les données sismiques, données de puits, études techniques et documents financiers transférés à l'État ont-ils été intégralement inventoriés ?

  • Enfin, quelle est la valeur exacte des droits auxquels PETROSEN a renoncé et quelle est la nature juridique des 55 millions de dollars ?

Le paradoxe de la « renonciation conjointe »

Un autre point mérite une attention particulière. L'accord parle de « retrait convenu » et de « renonciation » des deux parties. Mais le ministre Abdourahmane Diouf estime que le caractère conjoint de l'opération peut être discuté, puisque, selon son analyse, Kosmos ne renonçait pas à une créance au profit de l'État alors que le Sénégal pouvait, lui, faire valoir des droits financiers.

Cette question est fondamentale : peut-on parler de renonciation mutuelle lorsque les droits abandonnés par les deux parties ne sont pas de même nature ? La réponse doit être apportée par une expertise juridique indépendante, à partir du CRPP, du décret de 2024, du JOA et de l'ensemble des correspondances échangées entre Kosmos, PETROSEN et le ministère.

Où sont donc passés les 55 millions USD ?

Pour l'heure, il serait prématuré de présenter les 55 millions de dollars comme une somme définitivement « perdue », car l'existence même d'une créance exigible fait l'objet d'une contestation formelle.

Mais une chose est certaine : la controverse est suffisamment sérieuse pour justifier une clarification complète. L'APS rapporte que la question des 55 millions de dollars a suscité des demandes d'explications publiques, tandis que des organisations de la société civile ont également demandé des éclaircissements sur les conditions financières, juridiques et contractuelles du retrait de Kosmos.

Le président Bassirou Diomaye Faye aurait, par ailleurs, demandé une enquête de l'Inspection générale d'État sur le retrait de Kosmos et le sort de cette somme, selon des informations de presse publiées en septembre.

Le véritable enjeu est donc désormais de reconstituer, document à l'appui, toute la chaîne de décision. Si les 55 millions de dollars étaient effectivement une indemnité exigible par l'État, il faudra déterminer qui a décidé de ne pas la réclamer et sur quelle base. Si, au contraire, Alioune Guèye a raison et qu'il ne s'agissait pas d'une créance, il faudra alors expliquer précisément pourquoi le gouvernement présente aujourd'hui cette somme comme un manque à gagner.

Dans les deux cas, la lumière doit être faite sur la gestion de Yakaar-Teranga, les responsabilités institutionnelles et les conditions exactes de la renonciation signée par PETROSEN et Kosmos.

Car derrière les 55 millions de dollars, soit près de 30 milliards de francs CFA, se trouve un enjeu beaucoup plus vaste : celui de la protection des intérêts financiers de l'État dans la gestion de ses ressources gazières stratégiques. La question n'est donc plus seulement de savoir où sont passés les 55 millions USD, mais aussi de savoir qui avait le pouvoir de décider de leur sort. Cheikh GUEYE