Le média numérique ECSaharaui, organe officieux du Front Polisario, a franchi une ligne significative dans sa campagne d’influence au Sahel. Par le biais d’un long reportage publié depuis Nouakchott (Mauritanie), son journaliste Lehbib Abdelhay – un journaliste sahraoui qui, selon des sources fiables, est d’origine algérienne – ne se contente pas de relater, mais fait le prosélytisme du programme politique de l’imam Mahmoud Dikco au Mali, un acteur qui prône explicitement la mise à la table du dialogue de chefs jihadistes d’Al-Qaïda. Cette action de propagande, qui normalise l’inclusion de terroristes dans la vie politique d’un État voisin, n’est pas un fait isolé. C’est une manœuvre calculée sur un échiquier régional d’extrême fragilité.
Cet échiquier est le Sahel, vaste théâtre de turbulences affectant directement le Mali, le Niger et le Burkina Faso, dont l’instabilité s’est aggravée depuis le retrait définitif des troupes françaises du Mali, achevé en août 2022. L’Algérie et la Mauritanie partagent avec le Mali de longues frontières poreuses où groupes rebelles et jihadistes opèrent en toute impunité, en symbiose avec les mafias du narcotrafic et de la contrebande. La Mauritanie, qui accueille près de 300 000 réfugiés maliens, apparaît comme le pays le plus vulnérable en raison de l’immense longueur de ses frontières désertiques, quasiment incontrôlables, avec un Mali en crise. C’est dans cet espace ingouverné et volatile que le Polisario, basé en Algérie et présent en Mauritanie, déploie son activité, partageant le même écosystème stratégique que les acteurs violents.

Il est donc crucial de comprendre la nature de ce média : ECSaharaui n’est pas une source indépendante, mais le porte-voix monolithique de la direction du Polisario. Sa ligne éditoriale se distingue par une propagande agressive au service des intérêts de Tindouf et de l’Algérie, ce que confirme sa campagne d’intoxication permanente contre le mouvement d’opposition sahraoui MSP, qu’il accuse systématiquement d’être un appendice des services marocains. Cette pratique montre bien que sa fonction n’est pas d’informer, mais de mobiliser et d’attaquer.
Le parcours de l’auteur, Lehbib Abdelhay, est révélateur. Il avait déjà publié un portrait intitulé « Les hommes de l’ombre : comment Iyad Ag Ghaly dirige le groupe “Soutien à l’islam et aux musulmans” (JNIM) ? », qui magnifiait la figure de ce chef jihadiste. Dans son nouveau reportage, il reproduit sans le moindre questionnement les objectifs de Dikco : « le retour à l’ordre constitutionnel, la protection de la population, la restauration des libertades fondamentales […] et la préparation d’un dialogue national incluant les groupes armés maliens ».
La normalisation du jihadisme devient cristalline lorsque le média affirme, comme une conclusion logique : « Concrètement, les chefs jihadistes Iyad Ag Ghaly et Mamadou Kouffa, du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), ainsi que les rebelles du Front de libération de l’Azawad (FLA), seraient invités, conformément aux conclusions de toutes les consultations nationales tenues depuis 2017. »
Si cela, signé par un auteur avec un tel parcours et une telle origine, n’est pas de l’éloge et du prosélytisme, qu’est-ce que c’est ? Un porte-voix officiel ne cautionne pas avec autant de détails un programme qui inclut des terroristes sans une intention politique de haut niveau. L’omission de toute critique à l’égard de ces alliances n’est pas une négligence ; c’est une ligne éditoriale cohérente et un message calculé. Son objectif semble être de déblayer le chemin discursif pour normaliser l’idée d’une future coopération tactique entre le Polisario et les groupes jihadistes du Sahel, une collaboration qui ne pourrait s’articuler que sous le parapluie de l’Algérie.
Cette possible convergence d’intérêts pose une question de fond : assiste-t-on à la conception d’une alliance sui generis en Afrique du Nord, qui fusionnerait les intérêts d’un prétendu « mouvement de libération nationale » avec le jihadisme transnational du Sahel ?
En définitive, le reportage d’ECSaharaui est un maillon de plus dans une chaîne de politique extérieure communicationnelle. Le même média qui empoisonne le débat interne sahraoui déroule aujourd’hui un tapis rhétorique à une coalition qui pactise avec le jihadisme. Cette dualité est révélatrice : le Polisario, par le biais de son porte-voix, prépare méthodiquement le terrain conceptuel d’une reconfiguration des alliances dans la région. La manœuvre suggère que l’instabilité sahélienne est vue depuis Tindouf comme un champ d’opportunité pour forger de nouveaux et dangereux partenaires, marquant l’éventuel début d’une géométrie du pouvoir profondément déstabilisatrice pour toute l’Afrique nord-occidentale.
Par Sadiou Mahamedou

