Dans un contexte international marqué par de fortes tensions, la recomposition des alliances et l’affirmation progressive d’un monde multipolaire,
Le Dr Abdourahmane Diallo, Chef du département des langues et civilisations slaves de l’UCAD, livre une lecture du retour de la Russie sur l’échiquier mondial, la notion de « majorité globale », les rapports de force entre grandes puissances et les enjeux de souveraineté. Dans cet entretien, il analyse aussi la place de l’Afrique et du Sénégal, acteur stratégique en quête de partenariats alternatifs et de reconnaissance internationale dans un ordre mondial en mutation.
Vous avez publié récemment votre ouvrage intitulé : « «Les équilibres géopolitiques: La Russie et le reste du monde ». Dans un contexte international marqué par de fortes tensions et une recomposition des alliances géopolitiques. Qu’est-ce qui a motivé l’urgence d’écrire cet ouvrage ?

L’écriture de cet ouvrage découle d’un constat sur un manque criant de documents, planchant sur la problématique géopolitique mondiale, mais surtout tenant compte du regard africain et singulièrement sénégalais. C’est dans ce contexte particulier, que j’ai décidé mais sur la demande de mes étudiants du département d’histoire, qui ont choisi d’étudier la géopolitique de la Russie notamment la Russie et le reste du monde comme discipline. C’est donc à partir de ces éléments que j’avais jugé utile de faire une production intellectuelle afin de servir les apprenants sénégalais, africains et tous les spécialistes qui s’intéressent à la problématique géopolitique de la Russie. En outre, c’est aussi une occasion de donner aux Africains la possibilité d’ avoir la voix au chapitre, puisque d’habitude ce qu’on constatait c’était des spécialistes russes, européens, américains, par extension asiatiques qui se prononçaient sur des questions qui nous ( Africains) concernaient directement ou indirectement. Il était question de produire cet ouvrage en tenant compte de la position des acteurs impliqués dont la question intéressait éminemment. À mon avis, la publication de cet ouvrage est aussi une manière de dire que les voix des spécialistes africains et sénégalais comptent également. La Fédération de Russie joue un rôle précis dans l’équilibre géopolitique mondial face aux grandes puissances comme les États-Unis, l’Union européenne ? Quelle analyse en faites-vous dans votre ouvrage ?
Ce qu’il faut surtout dire par rapport à cette question, c’est qu’il faut partir du fait que, lorsque Vladimir Poutine a été élu président de la Fédération de Russie, il avait constaté que son pays avait beaucoup perdu de sa position sur l’échiquier international. Il déclarait avoir trouvé un pays faible et il avait la volonté d’en faire un pays fort reconnu comme tel au niveau international. Pour cela, il a fallu qu’il change de stratégie en adoptant une nouvelle démarche. À la place des idéologies qui ont régi les relations internationales à partir de 1945, il applique une nouvelle méthodologie. Il s’agissait donc de recourir à un concept cher, ce qu’on appelle non pas le Sud global, mais plutôt la « majorité globale ». Dans un premier temps, certains spécialistes russes et asiatiques utilisaient le concept de Sud global, au contraire des idéologues russes qui considèrent ce nouveau pôle comme « la majorité globale ». Par opposition à l’Occident, cette majorité globale est constituée essentiellement par tous les autres pays du monde sauf l’Union européenne et les États-Unis. Face à l’émergence de ces puissances, Vladimir Poutine voulait faire de la Fédération de Russie un pays puissant sur tous les compartiments du jeu au XXIème siècle. En d’autres termes, cela revenait aussi à reconquérir la place d’antan occupée par la Russie, puisqu’elle avait rejoint les rangs des pays du tiers-monde juste après l’effondrement de l’URSS, en 1991. En outre, il sied de préciser que la Russie dépendait directement de l’aide américaine et européenne dans la période s’étendant de 1991 à 2000. C’était une période très lugubre dans la destinée du pays. C’est la raison pour laquelle, le président russe a jugé nécessaire de rééquilibrer les relations entretenues avec l’Union européenne, les États-Unis, l’Inde et l’Afrique. Pendant cette période la Russie n’ a pas pu maintenir ses relations avec les pays africains, puisqu’elle-même traversait une crise économique sans nom. Cette période de repli stratégique du pays a justifié en partie l’absence de la Russie sur le continent africain pendant deux décennies. Par contre, il faut souligner qu’entre 2007 et 2010, la Russie est revenue en force sur le continent africain.
Au demeurant, l’Afrique du point de vue géopolitique est un partenaire stratégique pour la Russie, de par ses voix au niveau des Structures internationales telles que l’ONU, mais également de par ses énormes ressources naturelles détenues dans ses terres.
La Russie, étant entendu que les États-Unis et les anciens pays colonisateurs de l’Afrique, à l’image de la France et de la Grande-Bretagne, rivalise avec ces pays pour l’occupation de certains espaces stratégiques sur le continent africain, mais surtout dans la perspective de la recherche permanente de nouveaux partenaires. Du coup, ce retour sur l’échiquier international a favorisé naturellement son rapprochement avec l’Afrique. D’après le président Poutine, ce retour ne visait ni plus ni moins qu’à assurer une certaine légitimité dans le cadre de la multipolarité à l’Afrique. En parlant de multipolarité, il faut l’opposer au concept de monopolarité ou d’unipolarité provenant de l’Occident, pour ne pas dire des États-Unis et de leurs alliés. C’est dans ce contexte que Poutine favorise le retour de la Russie sur le continent africain, mais également la multiplication de ses relations avec les autres pays du monde notamment la Chine, l’Inde et la Syrie entre autres. Aujourd’hui, on assiste à une redistribution des cartes de la géopolitique mondiale avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Selon vous, est-ce une mission réussie pour l’actuel président ? Effectivement, la Russie est de retour et elle figure au premier plan de la géopolitique mondiale. Avec l’arrivée au pouvoir du président Vladimir Poutine. En effet, on assiste à une nouvelle politique qui prend en compte et exclusivement les intérêts nationaux de la Fédération de Russie. Mais pour ce faire, la Russie cherche à avoir un nouveau positionnement mondial. Dans l’application de cette philosophie de repositionnement mondial, des liens ont été tissés par le président russe vis-à-vis de ces pays de ces pays, en l’occurrence la Chine, l’Inde, la Syrie, les pays du Moyen-Orient tels que l’Irak, les pays du Golfe et de l’Afrique. En réalité, le président russe sous ce rapport a bel et bien réussi à marquer le retour de la Russie sur l’échiquier international. Ce retour aux affaires a dans une certaine mesure fait de la Russie un pays fort du XXIème siècle. En ce sens que sa voix est largement répandue et aussi du fort intérêt qu’elle suscite dans le monde.Concrètement, en quoi ces nouveaux équilibres géopolitiques avec le retour de la Russie sur la scène internationale, peuvent-ils impacter l’Afrique et le Sénégal sur les plans politique, économique et stratégique ?
Je pense que le retour de la Russie sur le continent africain comporte quand même des aspects très positifs, du point de vue des intérêts africains. En ce sens que cela permet à l’Afrique d’avoir des partenariats alternatifs en lieu et place de ceux jadis connus, qui s’inscrivait essentiellement dans le cadre des relations entre l’Afrique et les anciens pays colonisateurs tels que la France et les autres. Par contre, aujourd’hui, toujours est-il que le retour de la Russie sur le continent africain permet à l’Afrique et singulièrement au Sénégal, de favoriser ce qu’on appelle des partenariats alternatifs dans les différents secteurs du développement des pays concernés. Il faut aussi dire que la Russie a plus ou moins épousé la philosophie de beaucoup de pays africains qui prônent la rupture et la souveraineté. Elle se dresse comme étant une puissance de rupture et non pas une puissance hégémonique. Si les autres pays sont perçus comme étant des pays à volonté dominatrice, la Russie se veut comme étant une puissance de rupture. Cette philosophie de la Russie, comme étant une puissance de rupture rencontre effectivement la volonté des pays africains, surtout dans le cadre de la reconquête de la souveraineté juste après les indépendances dans les années 1960. C’est pour cela que, dans une certaine mesure, nous pouvons dire qu’il y a une convergence d’intérêts et de positions sur un certain nombre de questions entre l’Afrique et la Russie, du point de vue géopolitique. En ce sens que la Russie veut retrouver sa voie internationale, sa souveraineté internationale par l’intermédiaire d’une certaine démocratie souveraine. Dans cette même ligne, des pays africains tels que le Sénégal prêchent également cette voix de souveraineté, qu’elle soit numérique, alimentaire entre autres. Cette convergence de positions favorise dans une certaine mesure le rapprochement entre les pays africains et la Russie.
Mamadou Elhadji LY
Source: LE SOLEIL

