En Israël comme en Ukraine, les frappes massives de missiles balistiques ont mis à l’épreuve les systèmes de défense antimissile, révélant leurs limites mais aussi leur potentiel pour protéger les populations et les infrastructures militaires. Cette expérience du terrain, conjuguée à l’érosion de la stabilité entre les grandes puissances, ravive l’intérêt pour l’acquisition de telles capacités. L’administration Trump a acté cette priorité avec le lancement du programme Golden Dome. C’est du moins l’avis de Emmanuelle Maitre dans cette note publiée par la Fondation pour la recherche stratégique.
Ces investissements sont principalement motivés par la prolifération des technologies de missiles, au Moyen-Orient ou encore en Asie. La détérioration des relations entre puissances justifie également ces investissements jugés essentiels pour se défendre contre des menaces conventionnelles mais aussi potentiellement nucléaires. Pour certains, la défense est source de stabilité : en rendant les attaques moins efficaces, elle découragerait certains États de développer des missiles jugés impuissants face aux intercepteurs.
Toutefois, le renforcement des défenses alimente la course aux armements. Pour saturer les architectures défensives, les pays dotés de missiles augmentent leur volume d’armes offensives et cherchent à sophistiquer leurs vecteurs afin d’échapper aux interceptions. Par ailleurs, ce développement entraîne une militarisation croissante de l’espace.
Face à cette spirale, la maîtrise des armements et les outils de non-prolifération se heurtent à des obstacles majeurs. Dans ce contexte, les mesures de confiance sont essentielles pour encadrer les comportements déstabilisants, au sol comme dans l’espace, et limiter les risques liés au déploiement des moyens antimissiles.
Echapper à la « MAD » ou défendre ses villes ?
Durant les années 1960, les États-Unis et l’Union soviétique ont développé et testé des systèmes de défense antimissile. Ils constatent alors la faisabilité technique théorique d’intercepter des vecteurs adverses. Les deux pays prennent cependant conscience du nombre élevé d’intercepteurs nécessaires pour garantir l’interception des arsenaux grandissants adverses. En conséquence, ils estiment trop coûteux et trop incertain d’espérer que des mesures défensives puissent protéger un pays contre une attaque nucléaire. Cette conclusion conduit à l’adoption du traité sur les missiles antibalistiques de 1972, qui limite le déploiement de mesures défensives dans les deux pays.
À la fin de la guerre froide, l’administration Reagan réalise un calcul différent et estime que grâce aux progrès technologiques, il est possible de déployer un bouclier antimissile balistique protecteur et efficace. Intitulée Strategic Defense Initiative (SDI), mais surnommée « Star Wars », cette architecture devait permettre aux États-Unis d’échapper à la logique de représailles de la dissuasion nucléaire et à la « destruction mutuelle assurée », également connue sous le nom de « MAD ».
La chute de l’empire soviétique réoriente cette ambition. Parallèlement, l’émergence de nombreux programmes balistiques associés à la prolifération des armes de destruction massive (ADM) au Moyen-Orient et en Asie suscite des inquiétudes aux États-Unis. En 2002, l’administration Bush estime que la nécessité de protéger le territoire américain contre les proliférateurs et les menaces balistiques l’emporte sur la préservation de traités jugés obsolètes et annonce le retrait américain du traité ABM.
Les investissements lancés à cette époque sont avant tout consacrés à des défenses de point, de courte portée, capables d’intercepter des missiles tactiques. C’est le cas du système Patriot PAC-2 et -3. Ils concernent également des éléments de défense stratégique visant à protéger le territoire national, avec des programmes beaucoup plus ambitieux incluant le déploiement d’intercepteurs terrestres pouvant être lancés depuis l’Alaska et la Californie. La période voit donc le développement de différents types de systèmes défensifs envisagés comme une réponse à la prolifération des missiles. Des représentants officiels de l’administration Bush espèrent ainsi que ces capacités décourageront l’acquisition de missiles par les États proliférants en réduisant considérablement leur létalité et leur efficacité.

Depuis la fin des années 2010, les progrès technologiques conduisent de plus en plus d’États non seulement à acquérir des missiles balistiques mais également à les utiliser massivement pour des frappes conventionnelles. En Arabie saoudite, en Ukraine et en Israël, les missiles balistiques sont largement utilisés, respectivement par les Houthis, la Russie et l’Iran. Ces conflits constituent une démonstration de l’instabilité et des dommages pouvant être causés par des frappes balistiques. Les systèmes de défense deviennent dans ce contexte une capacité jugée essentielle pour tenter de protéger les cibles sensibles et les populations contre ces frappes. En effet, la capacité des systèmes de défense à être efficaces contre certaines menaces, en particulier en Israël, suscite un intérêt pour l’acquisition ou le développement d’architectures défensives dans diverses régions (Europe, Asie, Moyen-Orient).

Une quarantaine de pays déploient à ce jour des systèmes défensifs. Les États-Unis, la Russie, la Chine et Israël sont les seuls États à avoir développé des systèmes couvrant toute la gamme, de l’interception terminale à courte portée à l’engagement exo-atmosphérique avec des missiles intercontinentaux. Avec la vente d’Arrow 3 à l’Allemagne, Israël est devenu le premier exportateur de ce type de systèmes d’armes défensives stratégiques. Au niveau régional, les technologies les plus répandues sont américaines : le THAAD, basé au sol, et l’AEGIS, déployé en mer. Ces systèmes et leurs variantes sont notamment déployés en Corée du Sud, au Japon, en Espagne, en Pologne, en Roumanie et au Moyen-Orient (Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Israël).
D’autres pays ont développé ou acquis des armes défensives tactiques à courte portée. En Europe, la France, l’Italie et le Royaume-Uni ont développé et produit des technologies aujourd’hui exportées au Qatar, à Singapour, en Ukraine, en Grèce et en Égypte. Les systèmes russes S-300 et S-400 sont opérés par l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Turquie, la Bulgarie, la Biélorussie, l’Égypte, l’Algérie, le Vietnam, l’Inde, l’Iran, mais aussi le Vénézuéla. Israël exporte ses systèmes David’s Sling et le Barak 8 vers des pays comme le Maroc, l’Inde, les États-Unis, la Finlande, les Pays-Bas, la Roumanie, la Slovaquie, la Grèce, Chypre et l’Azerbaïdjan. Enfin, les Patriot PAC-3 américains sont largement opérés en Europe (Espagne, Allemagne, Pays-Bas, Pologne, Suède, Roumanie, Grèce, Turquie, Ukraine), au Moyen-Orient (Arabie saoudite, Jordanie, Irak, Koweït, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis) et en Asie (Taïwan, Japon, Corée du Sud).
Réactions en chaîne entre l’offensive et la défense
Pour de nombreux pays, le développement de la défense antimissile est considéré comme un moyen de répondre à la prolifération des missiles balistiques et à la multiplication de leur utilisation dans les conflits.
Cependant, cet effort général pour acquérir des moyens de défense est également un facteur de prolifération des missiles. Au niveau stratégique, la crainte que les investissements dans la défense puissent générer une course aux armements a été l’une des raisons pour lesquelles Moscou et Washington ont convenu de les limiter. Dans les années 1980, le projet SDI de Reagan a effectivement fait craindre que l’Union soviétique n’augmente ses arsenaux offensifs afin de submerger les capacités défensives. La fin de la guerre froide et le succès des initiatives de maîtrise des armements ont limité ce risque (traité Start). Cependant, avec la détérioration du contexte stratégique, la Russie, mais aussi la Chine, ont indiqué que l’augmentation de leurs forces stratégiques pourrait être une réponse adéquate aux projets américains de défense antimissile, afin de préserver leur capacité à causer des dommages inacceptables. La Chine, en particulier, est en train d’augmenter considérablement son arsenal, ce qui est sans doute en partie lié au déploiement de systèmes défensifs dans la région indopacifique.
De manière empirique et au niveau opérationnel, l’essor des défenses conduit davantage de pays à augmenter leurs arsenaux qu’à renoncer aux armes balistiques pour leurs opérations militaires. En effet, ils peuvent espérer être en mesure de saturer les défenses et épuiser les intercepteurs de leurs adversaires par des salves d’attaques.

Deux facteurs jouent en faveur des forces offensives dans ce calcul : premièrement, les missiles balistiques restent largement moins coûteux que les armes défensives correspondantes. Deuxièmement, il est possible d’essayer d’épuiser les défenses en lançant des armes moins coûteuses, telles que des missiles de croisière et des véhicules aériens sans pilote (UAV). Les pays ou les acteurs opérant dans les environnements les mieux défendus ont ainsi jusqu’à maintenant fait le choix de renforcer leurs arsenaux balistiques plutôt que d’y renoncer. Cela semble rester la stratégie de l’Iran malgré les échecs répétés de ses systèmes à pénétrer le bouclier défensif israélien.
En plus de l’augmentation quantitative des arsenaux, le développement de la défense antimissile conduit à des améliorations qualitatives des systèmes offensifs, dans le but de déjouer les défenses. Les pays tentent donc de développer des armes plus sophistiquées, notamment en déployant des aides à la pénétration. Ils peuvent également s’appuyer sur d’autres types de trajectoires de vol et de technologies pour échapper aux radars ou aux intercepteurs. C’est le cas des missiles quasi balistiques, développés par exemple par la Corée du Nord, des véhicules hypersoniques, décrits par les autorités russes comme le meilleur moyen de rendre les défenses américaines inefficaces, ou des efforts chinois pour ressusciter le concept de FOBS (système de bombardement orbital fragmentaire).
Enfin, le développement de la défense antimissile conduit à la militarisation de l’espace. Afin de créer une architecture à plusieurs niveaux, les États-Unis, en particulier, s’appuient largement sur des capteurs spatiaux. La Chine est également très active dans la mise en orbite de satellites pouvant être utilisés pour des opérations de suivi. Avec l’annonce du « Golden Dome », Washington pourrait franchir une nouvelle étape. Comme ce fut le cas pour l’IDS, l’ambition annoncée par Donald Trump pour ce projet pourrait nécessiter le placement d’intercepteurs dans l’espace. Ce serait le premier déploiement effectif d’armes en orbite. Bien qu’elles soient présentées comme ayant un but défensif, il est facile d’imaginer que ces armes puissent être le point de départ d’une tendance au lancement de capacités anti-spatiales à double usage ou entièrement offensives.
Maîtrise des armements et non-prolifération
Même si l’un de ses objectifs est de freiner la prolifération des missiles, il est à ce jour clair que la défense antimissile a le potentiel de stimuler le développement des arsenaux de missiles, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. La maîtrise des armements et la non-prolifération peuvent être des outils pour réguler cette dynamique, mais ces outils de régulation sont confrontés à des défis importants.
En ce qui concerne la maîtrise des armements, à la suite du retrait des États-Unis du traité ABM, la Russie en particulier a insisté pour que tout nouvel accord de maîtrise des armements impose des limites aux systèmes défensifs. En raison de leurs interactions évidentes et de leurs effets respectifs sur la stabilité stratégique, il peut être logique à l’avenir de tenter de réguler et limiter à la fois les arsenaux offensifs et les architectures défensives. Cependant, dans un climat de tensions géopolitiques qui compliquent les négociations sur la maîtrise des armements, l’inclusion de la défense antimissile balistique constitue une difficulté particulière. Premièrement, il est de plus en plus difficile de faire la distinction entre la défense antimissile stratégique, qui peut menacer la riposte assurée des forces de dissuasion nucléaire, et les architectures régionales déployées contre les frappes conventionnelles. Aux États-Unis en particulier, l’interconnexion entre les types de systèmes est un objectif avoué visant à accroître leur efficacité. Deuxièmement, étant donné que de plus en plus de pays développent ces capacités, notamment la Chine et la Russie, les négociations bilatérales sur les restrictions applicables à ces systèmes perdent de leur pertinence. Enfin, la question est politiquement sensible aux États-Unis et semble en particulier non négociable pour une grande partie du parti républicain.
Les outils de non-prolifération disponibles sont principalement des régimes de contrôle des exportations, comme le Régime de contrôle de la technologie des missiles (MTCR). Ces réglementations sont utiles pour limiter la prolifération des systèmes pouvant servir à fabriquer des armes de destruction massive, mais elles ne peuvent empêcher les pays de développer leurs propres systèmes. Elles peuvent également être utilisées pour limiter le transfert de technologies utilisées pour accroître la létalité des missiles opposés aux défenses, telles que les ogives manœuvrantes, les planeurs ou les aides à la pénétration.
En ce qui concerne l’espace, plusieurs tentatives ont été faites pour élaborer des normes contre le placement d’armes dans l’espace extra-atmosphérique, mais ces efforts diplomatiques sont pour la plupart au point mort. Des initiatives unilatérales peuvent être utiles, par exemple pour rejeter les essais d’armes antisatellites créatrices de débris. Ces armes sont souvent développées conjointement aux systèmes antimissiles et présentent de nombreuses similitudes avec les intercepteurs défensifs. Un ensemble de normes ou un code de conduite juridiquement non contraignant peut également être utile pour limiter les activités les plus déstabilisantes liées au déploiement de moyens militaires en orbite.
Enfin, des mesures de confiance peuvent être utiles pour limiter les cycles d’actions/réactions dans l’acquisition de systèmes d’armes en évitant les évaluations exagérément pessimistes. Le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC, voir encadré), en particulier, peut relever les défis posés par la défense antimissile de plusieurs manières. En demandant aux États signataires de notifier à l’avance les essais de missiles et les lancements spatiaux, le HCoC limite le risque d’interprétation erronée de ces événements.
Les États pourraient décider d’élargir le champ de leurs notifications pour y inclure les intercepteurs et les cibles balistiques, qui sont les lanceurs utilisés dans les essais de défense antimissile balistique, ce qui renforcerait la transparence et contribuerait à répondre aux préoccupations des États concernant ces systèmes.
Synthèse de Fatou SENE

