Quelques semaines seulement après la visite du président tchadien Mahamat Idriss Deby en France, Mahamat Mahadi Ali, président du Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad (FACT) a pris la parole. Fidéle à son tempérament de combattant et attaché à son terroir le Tchad, Mahadi a dévoilé ses convictions, en renouvelant son engagement irréversible à mettre un terme à la souffrance du Peuple du Tchad. Dans cet entretien, le leader du FACT a dénoncé les manœuvres des groupes criminels transfrontaliers qui ont attaqué les installations pétrolières nigériennes. Il est crucial de préciser que cette interview a été réalisée avant les attaques du groupe rebelle nigérien dirigé par Moussa KOUNAI. Selon lui, «2026, est une année charnière ».
DAKARTIMES : Le président Mahamat Idriss Deby a effectué une visite en France alors qu’il avait expulsé l’armée française du Tchad. D’aucuns pensent que le président Tchadien craint par rapport à la situation sécuritaire du pays et il cherche une protection auprès de Macron. Avez-vous le même sentiment ?
Mahamat Mahadi ALI : Nous profitons de votre tribune pour adresser nos vœux au peuple tchadien, peuple martyrisé mais debout, et à nos combattants et militants qui, malgré la répression, la trahison et la peur organisée, continuent de porter l’exigence de liberté, de justice et de dignité nationale. Il est temps de rétablir la vérité face aux mises en scène mensongères de la junte. Les faits sont clairs. La France, par l’intermédiaire de M. Jean Marie Bockel, avait engagé un processus visant à réduire sa présence militaire, voire à se retirer de certains pays africains. Ce processus était connu. Il était en discussion. Pourtant, le jour même où le ministre français des Affaires étrangères se trouvait encore sur le sol tchadien, la junte a choisi la provocation. Non par courage politique, mais par calcul cynique. Elle a rendu public un communiqué d’expulsion au moment précis où le ministre quittait le pays, préférant l’humiliation théâtrale au dialogue responsable. Qu’on ne s’y trompe pas : cet acte n’avait rien de souverain. Il relevait d’une stratégie de diversion. Une tentative désespérée de masquer l’absence totale de légitimité populaire derrière un nationalisme de façade. Ceux qui crient aujourd’hui à la souveraineté sont les mêmes qui ont bâti leur pouvoir dans l’ombre, sous tutelle étrangère, contre la volonté du peuple. Malgré tout, nous refusons l’amnésie sélective. Nous n’effaçons pas l’histoire. Nous nous souvenons du sacrifice des soldats français engagés dans la défense de l’intégrité territoriale du Tchad face à l’agression libyenne. Nous nous souvenons du capitaine d’escadrille Michel Crocy, tombé au-dessus de Ziguey. La mémoire des peuples ne se manipule pas au gré des intérêts d’une junte illégitime. Le chef de la junte apparaît aujourd’hui pour ce qu’il est réellement, un colosse aux pieds d’argile, isolé, contesté, sans ancrage populaire, condamné à la fuite en avant. Comme tant d’autres chefs militaires avant lui de Varus à Pompée, jusqu’au maréchal Ney. Il confond la force des armes avec la légitimité historique, et l’obéissance imposée avec l’adhésion du peuple. La supercherie est désormais totale. Après avoir martelé des discours pseudo-souverainistes destinés à anesthésier l’opinion, le même chef de la junte s’est rendu en France pour mendier une aide destinée avant tout à assurer sa propre sécurité. Non celle du peuple. Non celle de la nation. La sienne. Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il existe une contrepartie, mais jusqu’où ira la compromission. Quel prix le peuple tchadien devra-t-il encore payer pour prolonger artificiellement un pouvoir à bout de souffle ? Le peuple observe. Les militants résistent. L’histoire juge. Et les dictatures, quelles que soient leurs mises en scène, finissent toujours de la même manière.
DAKARTIMES : Il semble que l’armée tchadienne traverse une crise au sein de la communauté Zaghawa. Pouvez–vous expliquer ?
Mahamat Mahadi ALI : C’est précisément de cela qu’il s’agit, comme nous l’avons exposé plus haut. L’implication directe de la junte dans les conflits soudanais n’a pas seulement aggravé l’instabilité régionale : elle a produit un effet boomerang dévastateur. Elle a accéléré les défections, provoqué les dénonciations publiques et fissuré de l’intérieur les alliances artificielles qui maintenaient encore le clan au pouvoir. Après trente-six années d’instrumentalisation brutale, ceux qui ont été traités comme de simples chairs à canon pour la défense d’un pouvoir personnel et dynastique ont fini par ouvrir les yeux. L’évidence s’est imposée à eux avec une clarté brutale. Ce régime ne se soucie ni du peuple, ni de la nation, ni même de ses propres hommes. Sa seule obsession est la pérennisation de ses intérêts matériels, de ses privilèges et de sa survie politique. Et pour cela, il est prêt à sacrifier sans état d’âme ceux qu’il a exploités, manipulés et envoyés mourir pendant des décennies. Ce qui se déroule aujourd’hui n’est ni un accident ni une trahison soudaine. C’est le résultat logique d’un système fondé sur la prédation, le mensonge et le mépris de la vie humaine. Quand un régime considère ses propres soutiens comme jetables, il signe lui-même son acte de faillite morale et politique. Les défections ne sont pas une surprise. Elles sont le début de la vérité qui remonte à la surface.
DAKARTIMES : Que pensez-vous de ceux qui disent que le Tchad n’a pas une armée républicaine et qu’en place il y a une armée ethniciste ?
Mahamat Mahadi ALI : C’est une réalité qu’il faut cesser d’enrober de faux-semblants. Au Tchad, l’armée n’a rien de républicain. Elle n’est ni nationale, ni au service du peuple. Elle fonctionne comme une milice tribale, formatée et conditionnée pour défendre un système clanique, patrimonial et prédateur. Loin d’être une force de défense nationale, elle s’apparente davantage à une horde de pillards, se comportant non pas comme une armée dans son propre pays, mais comme une force d’occupation agissant sur un territoire conquis. Ce régime, conscient de cette dérive, lui garantit une impunité totale en échange de sa loyauté aveugle. Les exactions, les pillages et les violences ne sont ni des dérapages ni des accidents. Ils constituent un mode de gouvernance. L’impunité est l’outil central par lequel le régime achète la fidélité de ses hommes et maintient la population sous la peur. Mais l’implication directe de la junte dans le conflit soudanais a fissuré ce dispositif. En exposant ses propres hommes à des guerres qui ne sont pas les leurs, pour des intérêts qui ne sont ni nationaux ni populaires, le régime a provoqué un réveil brutal. Beaucoup commencent à comprendre qu’ils ne défendent ni une patrie ni un projet collectif, mais un pouvoir usé, isolé et prêt à les sacrifier sans hésitation. Les prises de distance actuelles ne relèvent pas de la trahison, mais d’une lucidité tardive face à un système qui n’a jamais eu d’autre finalité que sa propre survie. Lorsqu’une armée cesse d’être nationale pour devenir l’instrument d’un clan, elle perd toute légitimité. Et lorsqu’un régime ne tient plus que par la peur et l’impunité, il annonce déjà sa chute.
DAKARTIMES : Comment vous appréciez la situation sécuritaire entre le Tchad et le Soudan surtout avec les combats à l’Est entre les troupes pro Burkhan et les FSR?
Mahamat Mahadi ALI : Nous l’avons affirmé et réaffirmé à maintes reprises : ce qui se déroule actuellement au Soudan est un drame sanglant et dévastateur, un conflit fratricide absurde dont toute implication extérieure ne peut qu’aggraver la violence et prolonger les souffrances des populations civiles. Pourtant, au lieu de jouer un rôle de médiateur responsable et de contribuer à la réconciliation des belligérants, la junte au pouvoir a fait le choix délibéré de s’immiscer dans ce conflit, exposant ainsi notre pays à des conséquences graves et durables. Cette politique aventureuse rappelle les errements du régime de Déby père, qui avait envoyé des troupes tchadiennes se battre jusqu’aux confins de l’équateur, en République démocratique du Congo, sacrifiant des vies tchadiennes pour des ambitions personnelles et étrangères aux intérêts nationaux. Aujourd’hui, les faits sont là et ils sont accablants. Les régions frontalières du Soudan, le Wadi Fira, l’Ouaddaï, l’Ennedi Est et le Salamat sont livrées à une insécurité totale. Banditisme armé, incursions de groupes étrangers, circulation incontrôlée d’armes et déplacements massifs de populations sont devenus le quotidien des citoyens abandonnés par un pouvoir plus soucieux de manœuvres régionales que de la protection de son propre peuple. Cette insécurité n’est ni un accident ni une fatalité. Elle est la conséquence directe et prévisible de l’immixtion irresponsable de la junte dans le conflit soudanais. En choisissant l’ingérence plutôt que la neutralité, la junte a mis en danger l’intégrité territoriale du pays et exposé ses frontières à un embrasement généralisé. Nous tenons la junte pour pleinement responsable de cette situation chaotique. L’histoire jugera sévèrement ceux qui, par calcul politique et aveuglement, auront sacrifié la sécurité nationale et la paix sociale sur l’autel de leurs intérêts de survie au pouvoir.
DAKARTIMES : Nous avons remarqué des hostilités impliquant des proches de Yala Dilo dont son frère Ousmane Dilo. Est-ce que le FACT est prêt à tendre la main à quelqu’un comme Ousmane Dilo pour libérer le Tchad ?
Mahamat Mahadi ALI : Pour libérer le Tchad et concrétiser les aspirations, légitimes du peuple tchadien à savoir la justice, l’égalité, bref, instaurer un état de droit, le FACT doit aller vers tous les tchadiens sans exception. Ousmane Dilo et le symbole vivant des exactions du système en place. Après avoir assassiné sa mère, une année plus tard, jour pour jour, la junte assassine son frère. Notre objectif étant de faire régner la justice dans ce pays, comment ne pas se rapprocher de lui ? La junte dans sa fuite en avant, a semé la désolation partout. Nous, notre devoir est de concourir avec tous ceux qui épris de justice et d’égalité à une alternative crédible ressemblant tous les tchadiens.
DAKARTIMES : Que pensez-vous de la mort de Saif Al Islam ? Croyez-vous que cette mort peut entraîner une recrudescence de la violence en Libye surtout vers le sud vers ses frontières avec le Tchad ?
Mahamat Mahadi ALI : L’assassinat de Seif el-Islam est lâche et gratuit. Il est lâche non seulement envers la victime elle-même, mais également envers ses parents et sa famille. Comment une personnalité de sa stature pouvait-elle se retrouver seule, sans protection, avec pour seul compagnon un domestique ? Où étaient ses parents ? Pourquoi l’avoir laissé toutes ces années, depuis sa libération en 2017, sous la surveillance de ses anciens bourreaux ?
Cette situation est ahurissante et incompréhensible. Cet assassinat est gratuit dans tous les sens du terme. Seif el-Islam ne représentait aucune menace militaire. Il ne disposait d’aucune armée capable de faire peser un danger sur qui que ce soit. Son seul pouvoir résidait dans son influence politique et sa popularité auprès de la population. Aux yeux de nombreux citoyens, il restait un candidat redoutable pour les élections à venir, capable de mobiliser et de gagner les suffrages, mais jamais par la force des armes. Ainsi, son élimination ne peut être justifiée par aucune logique militaire. Elle ne s’explique que par la peur de ses futurs adversaires politiques et par la volonté de réprimer une opposition populaire légitime. C’est un acte qui témoigne d’une lâcheté extrême et d’une absence totale de scrupule. L’histoire retiendra que Seif el-Islam a été victime d’une injustice cruelle et préméditée, non pas parce qu’il menaçait quiconque par la force, mais parce qu’il représentait une voix puissante et authentique pour le peuple, une alternative politique que certains ne pouvaient tolérer.
DAKARTIMES : Pourquoi plusieurs tchadiens pensent que le FACT fait peur aux tenants du pouvoir tchadien ? Certains croient que Kaka sollicite une aide militaire pour sauver son pouvoir face à la menace FACT ?
Mahamat Mahadi ALI : Ils ont raison d’avoir peur. Ces jours-ci, les tenants du pouvoir n’ont pas seulement peur du FACT. Les foyers des contestations et des révoltes s’allument partout, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest. La junte a raison d’avoir peur, car les glas du pouvoir ont sonné. L’année 2026 s’annonce comme une année charnière : les Tchadiens, désormais conscientisés et mobilisés, viendront à bout de cette farce dictatoriale. Le peuple est prêt. La dictature, elle, vacille. Et ceux qui croyaient tenir indéfiniment le pays par la peur commencent à mesurer l’ampleur de leur isolement.
DAKARTIMES : Après cette rencontre entre Kaka et Macron, quel message aimeriez-vous adresser au président français par rapport à la situation du Tchad ?
Mahamat Mahadi ALI : L’avènement d’Emmanuel Macron au pouvoir en France avait suscité, en Afrique et surtout auprès de la jeunesse, un espoir considérable. Mais cet espoir a rapidement été déçu. Le monde a changé, et les mentalités ont évolué. On ne peut plus guider la jeunesse africaine comme on a pu guider leurs parents ou leurs grands-parents. Les méthodes d’hier ne sont plus adaptées. Il est impératif de changer de logiciel et d’actualiser la politique française vis-à-vis de l’Afrique. Il ne s’agit pas de sentiments anti-France. Les
Africains n’ont jamais nourri de rejet envers le pays lui-même, mais contre certaines politiques et pratiques obsolètes, issues d’un autre âge. La France, avec qui nous partageons la langue et une histoire commune, doit comprendre que l’évolution du continent africain et du monde impose de nouvelles approches. Nous vivons dans un monde hyperconnecté, où l’information circule à grande vitesse. La génération actuelle ne peut pas être dirigée selon les schémas du passé. La France doit tenir compte de cette nouvelle réalité, et s’adapter à une jeunesse africaine consciente, exigeante et déterminée à être actrice de son avenir.
DAKARTIMES : Depuis 1990, beaucoup d’assassinatsd’opposants et d’exécutions sommaires de personnes ont été remarqués dans le pays jusque sous Kaka avec la mort de Yaya Dilo. Pensez-vous que la CPI doit élargir son champ d’enquête pour tenir en compte tous ces crimes de sang sans oublier la mort de Ibni Oumar Mahamat Saleh opposant d’alors. Ou bien une nouvelle plainte doit être déposée pour combattre l’impunité qui règne dans ce pays depuis 1990.
Mahamat Mahadi ALI : Depuis plus de trois décennies, une répression implacable, exercée par l’une des dictatures les plus brutales que le continent africain ait connues, s’est abattue sur le peuple tchadien. Aucune région, aucune communauté, aucune tribu n’a été épargnée par ces violences systématiques et sanglantes. Opposants politiques, acteurs de la société civile, intellectuels, paysans, prisonniers de guerre. Nul n’a été épargné. Cette boucherie d’État a touché toutes les familles tchadiennes, sans distinction. Le seul tort de nombreuses victimes fut d’avoir exprimé une opinion différente ou d’avoir refusé la soumission. Face à l’ampleur et à la gravité de ces crimes, la justice internationale ne peut plus rester silencieuse. La Cour pénale internationale doit nécessairement se saisir de ces dossiers afin que toute la lumière soit faite sur les assassinats, les disparitions forcées, les tortures et les crimes commis en toute impunité. Justice doit être rendue à toutes ces victimes innocentes, dont la mémoire continue de hanter la conscience nationale. Il ne s’agit ni de vengeance ni de règlement de comptes, mais d’une conscience nationale. Il ne s’agit ni de vengeance ni de règlement de comptes, mais d’un impératif moral, juridique et historique. Le FACT affirme avec détermination qu’il ne ménagera aucun effort pour que justice soit rendue à tous ces martyrs, et pour que les responsables, quels qu’ils soient, répondent un jour de leurs actes devant l’histoire et devant la loi. D’ailleurs, je tiens à vous informer que le FACT travaille avec un collectif d’avocats tchadiens et internationaux pour saisir la CPI autour de ces crimes. Nous allons lancer un appel à témoins pour collecter le maximum de preuves documentées.
DAKARTIMES : Comment analysez–vous l’insécurité au niveau des frontières entre le Tchad et le Niger, le Tchad et le Soudan et le Tchad et la Libye ?
Mahamat Mahadi ALI : L’insécurité chronique qui gangrène les zones frontalières entre la Libye, le Niger et le Tchad ne relève ni du hasard ni d’une fatalité géographique. Si l’effondrement de l’État libyen a contribué à la déstabilisation régionale, la responsabilité première incombe au régime tchadien, qui a fait de cette insécurité un instrument de pouvoir. Il faut le dire sans détour : ce régime organise, entretient et protège sciemment les réseaux de banditisme armé opérant dans cette vaste zone désertique. Coupeurs de route, trafiquants d’armes, de drogue et d’êtres humains agissent avec une impunité totale, parce qu’ils servent les intérêts d’un système fondé sur le chaos et la prédation. Par ces pratiques criminelles, la junte tchadienne a transformé le Sahara — jadis espace de paix, de circulation et d’échanges — en un territoire de mort, un cimetière à ciel ouvert où des milliers de migrants et de citoyens innocents ont été abandonnés, torturés, rançonnés ou exécutés dans l’indifférence la plus totale. Ce n’est plus une zone grise : c’est une économie de la mort organisée par l’État. Plus grave encore, les sabotages répétés des infrastructures stratégiques, notamment les installations pétrolières nigériennes, révèlent un schéma clair. Après chaque attaque, les assaillants trouvent refuge au Tchad, où ils sont accueillis, protégés et couverts par la junte, échappant systématiquement à toute poursuite. Cette complicité n’est ni passive ni accidentelle. Elle est délibérée et structurée. Ces faits constituent une criminalité d’État, engageant directement la responsabilité pénale, politique et morale des dirigeants de la junte. En transformant le territoire tchadien en sanctuaire pour les criminels transnationaux, le régime met en péril la sécurité régionale, piétine les droits humains et se rend complice de crimes graves, potentiellement qualifiables de crimes contre l’humanité. L’histoire retiendra que la junte tchadienne n’a pas seulement échoué à protéger ses citoyens : elle a choisi de s’allier au crime, faisant du chaos son mode de gouvernance et du sang des innocents la monnaie de sa survie politique.
Propos recueillis par Mamadou Mouth BANE

