Est-ce à la Défense de lutter contre la désinformation ?

Le 26 mars à la Chambre des représentants, le ministre belge des Affaires étrangères Maxime Prévôt (du parti chrétien-démocrate Les Engagés) dénonçait une campagne de désinformation menée par le Rwanda contre la Belgique. Celle-ci cherchait à répandre la fausse nouvelle selon laquelle des militaires belges étaient déployés en masse en République démocratique du Congo (RDC) pour lutter contre les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda1. Cette campagne de désinformation avait lieu alors que la semaine précédente, le Rwanda avait rompu ses relations diplomatiques avec la Belgique.
La diffusion de fausses nouvelles sur des militaires belges en RDC n’est pas un évènement isolé. Le 2 avril 2025, le Service général du renseignement et de la sécurité (SGRS, qui est le service de renseignement belge dépendant du ministère de la Défense) publiait son rapport annuel 2024. Il indiquait qu’au cours de l’année passée, la Belgique avait été la cible de campagnes de désinformation organisées depuis l’étranger et notamment depuis la Russie. Plusieurs de ces opérations ont, par exemple, visé la population belge lors de la décision du précédent gouvernement de livrer des avions de combat à l’Ukraine ou lors des élections fédérales, régionales et européennes du 9 juin. Cependant, la Belgique restait moins visée que d’autres pays européens – comme la France, l’Allemagne ou les pays baltes3. Pour lutter contre ces opérations de désinformation, le ministre belge de la Défense Theo Francken (du parti nationaliste flamand Nieuw-Vlaamse Alliantie, N-VA), en fonction depuis février 2025, veut donner un rôle prépondérant à la Défense. Cet éclairage montre les limites de cette approche qui militarise les questions d’information et de désinformation. Pour ce faire, ce texte procède en trois étapes. Il commence par analyser les ressorts des discours qui militarisent la lutte contre la désinformation. Il montre ensuite que la prééminence de la Défense dans une stratégie nationale de lutte contre la désinformation n’est pas justifiée. Il met enfin en évidence que l’effort principal que la Défense pourrait engager pour lutter contre la désinformation est celui de la transparence sur les conséquences de ses opérations militaires.
- La militarisation de la lutte contre la désinformation
- Une prééminence de la Défense qui n’est pas justifiée
- a) une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société ;
- b) des capacités d'analyse, de choix, d’action et d'évaluation ;
- c) des attitudes de responsabilité et de participation active à la vie sociale, économique, culturelle et politique. » La société civile joue ainsi un rôle crucial dans la déconstruction des fausses informations16. La communication institutionnelle de la Défense ne peut pas se substituer à ces acteurs, notamment du fait de ses propres objectifs politiques. En effet, selon le Centre de crise national, « promouvoir des opinions ou un agenda politique spécifiques » n’est pas compatible avec la lutte contre la désinformation. Or, d’après l’exposé d’orientation politique de Theo Francken, l’objectif de lutter contre la désinformation par la communication institutionnelle de la Défense est étroitement lié à celui de promouvoir la « valeur sociétale directe de la Défense ». Il s’agit de présenter au citoyen « les défis militaires et les dangers auxquels l’Europe et la Belgique sont confrontées » pour le convaincre des « efforts […] nécessaires pour y faire face » et « rendr[e] les choix politiques en matière de défense plus compréhensibles». Autrement dit, cette communication vise avant tout à justifier la politique d’augmentation des moyens alloués à la Défense. Cet objectif prioritaire nuit à sa prétention à « fournir à la population les outils nécessaires pour traiter de manière critique les informations ». Contrairement à ce que le ministre semble penser, la communication institutionnelle de son ministère et une information indépendante – y compris sur les questions militaires – sont deux choses différentes.