avril 3, 2025
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« INSÉCURITÉ AU SAHEL : SORTIR DE LA CRISE » PAR MAMADOU MOUTH BANE : Les Bonnes feuilles

Dans ce chapitre VI du livre Moutha BANE explique comment « co-construire une coopération nouvelle avec les grandes puissances en matière de sécurité »

La géopolitique des conflits politiques, les nids d’in sécurité et les territoires sous l’emprise des mouvements indépendantistes dans le Sahel exigent un vaste plan de co-constructuion dans un cadre régional. Il s’agit, pour les pays du Sahel et leurs voisins, de bâtir ensemble une stratégie globale, avec le soutien des puissances étrangères, de bonne foi, pour sortir de l’état d’insécurité que traverse la région sahélienne. L’instabilité politique alimente les crises sécuritaires dans toute la région. Il est question d’abord de mettre en œuvre une nouvelle coopération interafricaine et ensuite avec les puissances étrangères, afin de combler ces faiblesses structurelles qui touchent les états du Sahel. Dans cette région, les pays ont deux défis à relever : le défi démocratique et le défi sécuritaire. Il est extrêmement difficile pour un pays pauvre d’ouvrir à la fois deux fronts qui, dans le long terme, risquent d’affaiblir les ressources étatiques. Les pays qui traversent des crises politiques peinent à apporter des solutions durables face au défi sécuritaire. Voilà pourquoi chaque État devra résoudre ses contradictions politiques internes afin de répondre, dans un élan d’unité nationale, aux déficits sécuritaires pour un climat de paix et de stabilité. C’est seulement après cela, que les partenaires étrangers pourront légitimement poser les jalons d’une co-constructuion réussie au plan sécuritaire, seul gage d’un épanouissement économique. Au Mali, au Niger, au Burkina Faso, en Guinée et ailleurs, la classe politique et les militaires au pouvoir doivent s’entendre sur une feuille de route pour dépasser ces crises politiques. Car, les partenaires au développement ne seront rassurés et motivés que, lorsqu’ils auront en face des gouvernements légitimes capables de porter des projets dans le long terme. Quelle que soit la pertinence d’un programme économique, sa réussite ne peut être assurée que lorsque les dirigeants bénéficient de la confiance et de l’adhésion des populations. Autrement, une rupture inattendue peut survenir brutalement pour encore tout chambouler. Les pays africains doivent alors créer un environnement des affaires économiques et sécuritaires stable, pour atteindre les objectifs d’émergence économique et réussir les plans de coopérations internationales. Préserver la stabilité des pays, renforcer l’état de droit, assurer la sécurité des personnes et de leurs biens… tels sont les uniques facteurs pouvant favoriser l’atteinte des objectifs d’une co-constructuion aboutie.

6.1 Co-construction Sud/Sud : l’exemple de l’AES

Pour une superficie d’environ 2 780 000 km², l’Alliance des États du Sahel (AES) compte un peu plus de 69 millions d’habitants. Au-delà des défis sécuritaires, l’AES est confrontée aux enjeux de développement sur fond de crise de l’énergie. En tout état de cause, les États du Sahel devraient d’abord co-construire une coopération dynamique Sud/Sud. Les nouvelles orientations stratégiques de l’AES convertie en Confédération attestent de la volonté de ces dirigeants de marcher ensemble pour relever les défis. Toutefois, un État responsable ne doit pas externaliser sa sécurité en la confiant à une puissance étrangère. Et là, l’AES semble compter sur ses propres forces pour assurer sa sécurité et celle de son Peuple. Il s’agit là, d’un aspect positif dans leur option de démarcation par rapport à leurs anciens partenaires occidentaux. C’est tout le sens qu’il faut donner à la création de l’AES. Par exemple, le 17 mai 2024, Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale du Mali et ses homologues du Burkina et du Niger, ont pris part à la réunion des titulaires des portefeuilles dont ils ont la charge, dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette rencontre a été précédée par une réunion des hauts fonctionnaires de ces pays. Ce conclave ministériel préparatoire au Sommet des Chefs d’État de l’AES a permis aux ministres chargés des Affaires étrangères d’examiner et de valider les textes soumis à l’adoption des Chefs d’État en vue de l’institutionnalisation et de l’opérationnalisation de la Confédération « Alliance des États du Sahel ». C’est un pas important vers l’intégration politique et socio-économique des trois pays. Il s’agit d’une vision partagée par le Capitaine Ibrahim Traoré, Président de la Transition du Burkina Faso, le Colonel Assimi Goïta, Président de la Transition du Mali et le Général de Brigade Abdourahamane Tiani, Président du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie du Niger (CNSP). Cette entité politique est ouverte à tout autre pays partageant les mêmes idéaux. D’ailleurs, lors de sa création, les chefs d’État avaient approché le président guinéen, Mamady Doumbouya, pour intégrer son pays dans l’Alliance. Mais jusque-là, Conakry est dans l’expectative. Par ailleurs, dans son discours à la XVe session de la conférence de l’OCI, organisée à Banjul les 4 et 5 mai 2024, le ministre des Affaires étrangères du Mali, Abdoulaye Diop, avait rappelé les succès de l’armée malienne dans le nord du pays pour la reconquête de Kidal. Il est également revenu sur la création de l’AES qui vise, selon lui, « à établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle, en vue, notamment, de lutter plus efficacement contre les groupes terroristes, les menaces d’agression extérieures, mais également de promouvoir le développement des trois états au profit de nos populations ». Aujourd’hui, l’AES a décrété la mort du G5 Sahel plongé dans une profonde agonie. Ces pays ne veulent plus s’impliquer dans une initiative inspirée ou soutenue par la France et ses alliés occidentaux. La démarcation des pays de l’AES à l’égard de Paris est matérialisée par la dénonciation des accords de défense et le rappel de certains ambassadeurs comme celui de France au Niger. Le 30 novembre 2023, lors d’une réunion des chefs de la diplomatie de l’AES, le ministre Abdoulaye Diop encourageant la coopération interétatique, déclarait que « la prévention et la gestion des défis sécuritaires exigent une coordination sans faille et une collaboration étroite. Nous devons être proactifs dans la préservation de la paix et de la stabilité, tout en favorisant des voies pacifiques et diplomatiques pour résoudre les conflits qui pourraient surgir sur notre chemin ». Toutefois, il a tenu à préciser que les objectifs de l’Alliance dépassent le domaine sécuritaire. Selon lui, l’AES aspire à être un espace de développement économique. Le chef de la diplomatie malienne a salué la rupture d’avec « certains partenariats toxiques ». Défendant les choix stratégiques de son pays, il a soutenu que : « Près de deux ans après le départ des Forces Barkhane et Takuba, le Mali est plus que jamais debout et libre, je dirai même libéré. Ce n’est certainement pas le fait d’un heureux hasard, si les vaillantes Forces maliennes ont repris le contrôle de la région et de la ville de Kidal, réussissant ainsi une prouesse que 10 ans de présence internationale n’ont pas permise». La coopération Sud/ Sud est certes une option à encourager. Toutefois, l’AES doit s’engager dans une coopération internationale de large ouverture. Les pays du Sahel, plus particulièrement ceux de l’AES, ne peuvent pas se soustraire aux effets de cette globalisation de l’économie mondiale qui exige une coopération (Sud/Sud et Nord/Sud), ouverte, diversifiée et assumée sans aucune contrainte. Il revient à l’AES d’imposer sa volonté et sa vision politique à ses partenaires européens, américains et russes. Car les états défendent leurs intérêts. Et l’alignement aveugle n’est pas sans risque.

6.2 L’offre marocaine aux états de l’AES

L’AES est une confédération enclavée sans aucune façade maritime. L’adhésion de la Guinée allait permettre aux États de l’AES d’avoir un accès sur l’Atlantique. Toutefois, l’offre marocaine semble la plus généreuse, au vu du plateau technique du Royaume chérifien dans le domaine portuaire avec un réseau d’infrastructure très performant. L’annonce a été faite par Rabat le 6 novembre 2023. Par la suite, une rencontre de concertation s’est tenue à Marrakech pour harmoniser les visions et mettre en place les orientations globales de ce projet ambitieux, en présence de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères marocain, ainsi que des représentants du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad.

À cette occasion, M. Bourita a exposé les objectifs de l’Initiative lancée par le Maroc. Le ministre marocain a explicité la vision sous-jacente à cette Initiative royale. Il a rappelé à cet égard que les autorités marocaines ont placé le Sahel au cœur de la politique africaine du Royaume chérifien. Selon le ministre, cette initiative vise à soutenir les partenaires du Sahel, afin de libérer le vaste potentiel de la région, accélérant ainsi la croissance et favorisant un développement durable et inclusif des économies régionales. Rabat cherche à faire du Sahel un pôle majeur de croissance et de développement en Afrique. « Alors même que les forces du mal, telles que les groupes terroristes, les mouvements séparatistes et d’autres facteurs perturbateurs, cherchent à régionaliser leur menace, il n’y a aucune raison pour que les forces du bien ne puissent pas, elles aussi, promouvoir une croissance régionale », a affirmé M. Bourita devant ses collègues du Sahel. Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, a exprimé lors de cette réunion le fort soutien de Bamako à l’Initiative royale. Il a souligné que cette proposition représentait une réponse positive aux préoccupations des populations du Sahel. Mettant en avant l’engagement du Mali dans cette initiative, il a souligné que cela permettrait d’exploiter le potentiel du pays, de favoriser les échanges régionaux et de moderniser les infrastructures. Le ministre a également mis en évidence la vision harmonieuse de cette initiative avec les objectifs de l’Alliance des États du Sahel (AES), insistant sur l’importance du développement économique et la contribution du Maroc en tant que partenaire engagé. M. Diop a aussi mis l’accent sur la nécessité d’investir dans diverses infrastructures et de favoriser la libre circulation des personnes pour créer des conditions propices à la paix, à la sécurité et à l’essor économique, offrant ainsi des opportunités aux jeunes. Bakary Yaou Sangaré, ministre des Affaires étrangères, de la coopération et des Nigériens de l’extérieur a fait part de l’adhésion de son pays à cette initiative, soulignant l’impératif pour le Niger de reprendre en main son destin, après le départ des troupes étrangères. Il a exprimé un soutien sans réserve à l’Initiative royale, soulignant son importance cruciale pour l’accès à l’Atlantique et le développement des États sahéliens. Selon M. Sangaré, cette initiative est en harmonie avec les objectifs de l’Alliance des États du Sahel, visant à établir la sécurité, à mettre en place des politiques économiques viables et à développer une politique monétaire efficace. Il a précisé qu’il s’agissait d’un projet qui s’intègre parfaitement dans cette dynamique et représente une réponse à l’incapacité d’autres organisations africaines à impulser une dynamique de croissance basée sur une vision claire et intégrée. Tout en exprimant son optimisme quant à l’aboutissement de cette initiative, mettant en avant les opportunités qu’elle offre, en termes de commerce, de développement industriel, de connectivité et de partage équitable, le ministre nigérien a souligné la nécessité d’unir les efforts pour transformer le Sahel en une zone de prospérité, éradiquant ainsi le terrorisme qui y progresse. Le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération régionale et des Burkinabés de l’extérieur, Karamoko Jean Marie Traoré, a lui aussi loué l’initiative de Mohammed VI, qui dénote une compréhension approfondie des défis du Sahel. Il a souligné l’importance de l’accès à la mer pour le Burkina Faso, pays enclavé, tout en rappelant les valeurs de solidarité ainsi que le droit des pays enclavés à bénéficier d’un accès maritime. M. Karamoko Jean Marie Traoré a, par ailleurs, déploré les préjugés persistants concernant le Sahel, soulignant que ceux qui en parlent méconnaissent la réalité de la région. Il a également relevé la pertinence de l’Initiative qui s’aligne sur l’objectif de l’Alliance des États du Sahel visant à transformer le potentiel régional en opportunités concrètes. Le ministre burkinabé a indiqué qu’il s’agit d’un premier pas vers la création d’un véritable espace économique pour la région. Hassan Adoum Bakhit Haggar, ambassadeur du Tchad au Maroc, représentant le département des Affaires étrangères, des Tchadiens de l’étranger et de la coopération internationale, a salué, pour sa part, l’initiative du Roi visant à faciliter l’accès à l’océan Atlantique, en particulier pour les États du Sahel. Il a souligné que cette région, autrefois carrefour d’échanges économiques et culturels, est devenue, depuis 2013, un terrain propice aux groupes terroristes et au trafic, nécessitant un besoin crucial de soutien aux initiatives de développement. Pour le Tchad, il est impératif de favoriser ces initiatives de développement. Il a ajouté que de tels projets sont de nature à favoriser le progrès et l’emploi, ce qui permettra de lutter contre les groupes terroristes qui ciblent souvent les jeunes, en raison de leur vulnérabilité économique. L’ambassadeur du Tchad au Maroc a souligné l’importance capitale du futur port de Dakhla Atlantique dans le cadre de l’Initiative royale, pour l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique. Ce futur port « fera la fierté de l’Afrique et de tous ceux qui vont tirer profit » de cette infrastructure portuaire, a-t-il insisté.

Mieux encore, lors de cette réunion de Marrakech, il a été décidé la création de Task Forces nationales dans chaque pays participant. Ces groupes de travail seront chargés de définir les modalités pratiques pour mettre en œuvre cette initiative novatrice. Rabat a lancé un projet d’envergure dans le secteur de l’énergie. La ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, a affirmé que le projet de gazoduc Maroc Nigeria était un catalyseur du développement et de l’intégration économique régionale et un levier de l’interconnexion entre l’Afrique et l’Europe. S’exprimant lors de la séance hebdomadaire des questions orales à la Chambre des représentants, Leila Benali a passé en revue l’état d’avancement de ce projet stratégique lancé par le roi et l’ancien président nigérian, Muhammadu Buhari, notant que « la plupart des études de faisabilité et de conception techniques ont été achevées, de même que l’identification du tracé optimal du gazoduc qui sera raccordé au gazoduc Maghreb Europe », en plus de « la poursuite des études d’évaluation sur le terrain et des études d’impact environnemental et social ». Ce projet stratégique aura une capacité de 30 milliards de mètres cubes par an de gaz naturel, tandis que l’enveloppe globale de l’investissement s’élève à 25 milliards de dollars US, a-t-elle précisé, notant « qu’entre 2022 et 2023, plusieurs mémorandums d’entente ont été signés » à cet effet. La responsable a également indiqué que le développement du gazoduc Maroc-Nigeria passera par trois phases, la première étant celle du « Sénégal-Mauritanie-Maroc », soulignant, par ailleurs, le rôle que joue le gaz naturel en tant que composante clé de la stratégie de transition énergétique du Maroc.

6.3 Coopération Militaire au sein de l’AES

Aux yeux des pays de l’AES, tout programme de développement doit être adossé à une stratégie sécuritaire cohérente. Ainsi, suite à la validation de l’initiative marocaine pour l’accès à l’Atlantique, les pays de l’Alliance ont enchaîné avec un programme visant à renforcer les capacités de leurs forces armées. C’est pourquoi les forces armées nationales des pays de l’AES, celles du Togo et du Tchad, ont effectué ensemble des exercices militaires. Baptisées « Tarhanakale», ces opérations sécuritaires se sont déroulées dans le Centre d’entraînement des forces spéciales de Tillia, au Niger. L’objectif est de renforcer les capacités opérationnelles des Forces armées du Niger, du Mali, du Burkina Faso, du Tchad et du Togo pour faire face à toute menace potentielle. On remarque une ouverture des FDS de l’AES aux forces armées tchadiennes et togolaises. Même si au plan politique, ces deux pays n’ont pas encore adhéré à l’AES, ils partagent les mêmes objectifs dans la lutte antiterroriste, vu l’ambition des groupes armés de progresser vers l’Atlantique. Il s’agit aussi d’une initiative pour coordonner les plans stratégiques et sensibiliser les populations locales. Les pays de l’AES, du Togo et du Tchad font face à un ennemi commun, les terroristes. Selon certains médias, le Centre d’entraînement des forces spéciales de Tillia, qui a abrité l’exercice, a été financé par l’Allemagne depuis juillet 2021. Les équipements militaires ont été fournis, avec une valeur de 8,5 milliards F CFA par les États-Unis. Il faut rappeler d’ailleurs que c’est à Tillia que des terroristes de l’État islamique et d’Al-Qaïda ont tenté de s’installer pour prendre le contrôle du Centre.

Les États du Sahel doivent multiplier les Forces multi nationales mixtes (FMM) pour organiser des opérations de sécurité interarmées dans toutes les zones à risques, surtout dans les zones grises. D’ailleurs, le Tchad, le Cameroun, le Niger, le Bénin et le Nigeria avaient constitué une Force multinationale Mixte (FMM). Cette force interarmée avait travaillé pour asseoir un plan de sécurité capable de renforcer la paix et la stabilité dans la région. Au terme de ces opérations, le général Ibrahim Sallau Ali a présenté un bilan détaillé des activités menées depuis le lancement de cette opération dénommée « Lake Sanity 2 », le 23 avril 2024. Le général Ali a souligné les efforts déployés pour nettoyer certaines localités stratégiques, dans la région du Lac Tchad. La démarcation des pays de l’AES de leurs partenaires internationaux traditionnels risque de limiter leurs moyens opérationnels et de réduire leur capacité dans la lutte antiterroriste. Chaque année, les États-Unis finançaient des opérations militaires comme Flintlock en Afrique. Cette initiative américaine permet tait de renforcer les capacités des armées africaines. Ce fut aussi l’ambition de la Task Force Takuba. Face à la volonté politique et au ferme engagement des autorités pour combattre la menace terroriste, les pays de l’AES ont besoin d’un encadrement et des équipements de pointe pour l’alerte précoce, pour la surveillance et surtout pour le contrôle au niveau des frontières. Les forces armées des pays africains n’ont pas la technologie militaire nécessaire dans la lutte contre l’insécurité. Cette bataille demande une haute connaissance du terrain, des outils techniques militaires performants, une formation adaptée pour l’utilisation de ces outils et une compétence pointue dans l’analyse et l’interprétation des données numériques et électroniques. Seule la coopération militaire peut aider ces Armées à combler ce retard. La coopération Sud/Sud permet de bâtir des plans communs, comme ce fut le cas entre le Tchad, le Niger et la Libye. Par exemple, les offensives du FACT sur le territoire tchadien avaient amené le gouvernement de Mahamat Kaka à se rapprocher des autorités libyennes et nigériennes pour sécuriser ses frontières nord et ouest. Mieux, le Tchad avait sollicité l’appui de ses voisins nigériens et libyens pour neutraliser les forces rebelles établies dans le Sud libyen. Le Niger avait accepté d’assister son voisin de l’Est, de même que le nouveau pouvoir libyen. Bien que situé en dehors de la zone géographique de l’AES, le Tchad est un allié crédible dans la lutte contre le terrorisme, dont l’adhésion dans l’AES serait une bonne nouvelle. Cette intégration du Tchad à l’AES pourrait être demandée par la Russie, vu les récentes avancées positives notées dans les relations entre N’Djamena et Moscou. D’ailleurs, le général Mahamat Idriss Déby Itno, avait effectué le 23 janvier 2024, une visite officielle en Russie, à l’invitation de son homologue Vladimir Poutine. Si le jeune président tchadien a accepté cette invitation de Moscou, à 4 mois de la présidentielle, c’est parce qu’il a dû soupçonner une entente secrète sur son dos, entre Paris et son principal adversaire, Succès Masra. Soutenu et intronisé devant Macron, suite au décès de son père, Idriss Déby, l’adhésion du Tchad à l’AES serait un coup fatal, voire un désaveu pour la France. Le Tchad a toujours été un allié privilégié de la France dans le Sahel. Rappelons que le 6 juin 2024, le ministre des Affaires étrangères de Russie, Sergueï Lavrov, était en visite à N’Djamena où il a rencontré le successeur d’Idriss Déby Itno, à savoir Mahamat Déby Kaka élu président du Tchad. L’offensive diplomatique russe n’exclut aucun secteur de l’activité économique.

6.4 Réformer la CEDEAO avec de nouvelles missions

L’auto-exclusion des pays de l’AES de la plus haute instance politique de l’Afrique de l’Ouest a bouleversé l’institution. Aujourd’hui, la stratégie de lutte contre l’insécurité dans le Sahel ne saurait se dérouler dans un espace géographique limité à 3 pays, alors que la menace se situe de l’Atlantique à la Mer rouge. Face à l’insécurité, il faut alors bâtir des plans globaux inclusifs, impliquant tous les pays du grand Sahel et leurs voisins. Par conséquent, les pays de l’AES et de la CEDEAO s’affaiblissent en essayant d’évoluer séparément face à des groupes terroristes unis et avec des méthodes guerrières transnationales. Ces frontières artificielles que l’AES et la CEDEAO dressent entre elles s’effacent devant la détermination des groupes terroristes, ce qui, d’ailleurs, renforce leur capacité de résilience et leur performance sur le terrain. Il n’existe pas d’une part, de groupes terroristes qui se limitent exclusivement dans les contours géographiques de l’AES et d’autre part, des djihadistes figés uniquement dans l’espace de la CEDEAO. Il n’existe pas de groupes terroristes opérant uniquement au sein de l’AES et des djihadistes actifs seulement dans l’espace de la CEDEAO. Les groupes armés sont unis et solidaires dans leurs actions criminelles. Pourquoi alors l’AES et la CEDEAO devraient-elles se séparer en affaiblissant leur capacité opérationnelle déjà dérisoire ? Il urge aujourd’hui d’unir leurs forces pour combattre cette menace dans l’unité. Ces pays sont trop vulnérables pour espérer remporter cette bataille contre l’insécurité, dans la division. Toutes les préoccupations d’ordre politique soulevées par l’AES doivent être appréciées et intégrées, à la limite du possible, dans un plan de réforme de la CEDEAO. Cette organisation sous régionale doit répondre aux exigences de l’AES pour sa réadaptation aux enjeux du moment. Les réalités politiques, économiques et sécuritaires qui prévalaient en Afrique de l’Ouest, lors de la création de la CEDEAO en 1975, ne sont plus adaptées au contexte géopolitique actuel. Il faut alors redéfinir une nouvelle mission, élargir son champ d’exercices, tout en renforçant la prédominance de ses pouvoirs sur les états. Le blocage réside dans le rejet par la CEDEAO, de toute prise du pouvoir par des voies antidémocratiques. Or, tous les régimes de l’AES sont dirigés par des putschistes qui ont renversé des pouvoirs démocratiques. Cependant, la Charte de la CEDEAO rejette les coups d’État. Faudrait-il attendre alors une normalisation démocratique dans les pays de l’AES par la tenue d’une élection présidentielle, pour revoir le Mali, le Niger et le Burkina Faso regagner leur place au sein de la CEDEAO ? Les pays de l’AES se sont radicalisés par la création de la Confédération qui annonce une rupture définitive d’avec la CEDEAO. Plusieurs fois, la junte malienne a accusé Paris d’avoir dicté à la CEDEAO, les sanctions prises contre ces régimes militaires. Logique alors pour eux, de quitter cette instance sous régionale. On peut également imaginer, derrière cette sortie de la CEDEAO des États de l’AES, la main de Moscou qui manœuvre pour réduire l’influence française dans le Sahel. Véritablement, si Paris est soupçonné d’avoir un contrôle sur la CEDEAO, le tutorat de Moscou sur les pays de l’AES est également assumé. Les dirigeants de l’AES et de la CEDEAO perdent en s’engageant dans une guerre froide par procuration qui ferait l’affaire des grandes puissances. La coopération interafricaine doit être élargie à tous les niveaux, comme cela a été préconisé lors du sommet de Lomé. Il a été annoncé le plan d’échange d’informations entre la Communauté économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Ces Organisations sous régionales devraient redynamiser des organes comme la Commission du bassin du Lac Tchad (CBLT), très utile dans la lutte contre Boko Haram. L’Union africaine avait joué un grand rôle dans ces initiatives visant le renforce ment de cette coopération sécuritaire autour du bassin du Lac Tchad, avec la Force multinationale Mixte (FMM). La coopération interrégionale entre la CEDEAO et la CEEAC avait permis de mieux coordonner les opérations de lutte contre Boko Haram. Dans cet esprit de co-construction, les FDS de la CEDEAO doivent s’ouvrir en créant des cadres d’action avec les blocs régionaux : l’UMA, la CEEAC, la Communauté Est africaine (CAE). Nous assistons aujourd’hui à une urgente nécessité d’unir ces blocs pour une meilleure coordination des stratégies de lutte antiterroriste.

6.5 La «Coalition pour le Sahel » précède l’AES

C’est en plein vol que le G5 Sahel a sombré dans une zone de turbulence, perdant ainsi toutes ses capa cités. Plusieurs facteurs expliquent l’échec du G5-Sahel qui tente, tant bien que mal, de se débattre dans son cercueil. D’abord, on peut citer la non-implication dans la conception et dans le fonctionnement, des pays voisins comme la Côte d’Ivoire, le Maroc, l’Algérie, le Sénégal et le Cameroun. Ensuite, la configuration actuelle de cette menace dynamique et diffuse démontre que la mise à l’écart du Bénin, du Togo, du Ghana, de la Guinée et de la Centrafrique dans le G5-Sahel, a été une hérésie. Les terroristes, à l’instar du virus de la COVID-19, ignorent les frontières. Et par souci d’efficacité, les dirigeants devraient adopter une vision globale pour les régions touchées par la menace terroriste et celles susceptibles de l’être dans l’avenir. Enfin, les coups d’État au Niger, au Mali, au Burkina Faso et la mort de l’ancien président du Tchad, Idriss Déby, sont des facteurs explicatifs de l’échec du G5 Sahel. Ces putschs ont freiné l’élan du G5 Sahel, plongé ensuite dans une profonde léthargie par la naissance de l’AES qui semble plus engagée pour combattre l’insécurité. C’est justement pour relancer les activités du G5 Sahel que les autorités des pays membres ont tenté de mettre sur pied, un nouveau cadre pour donner un souffle novateur à l’organisation. Il est évident que, n’eût été l’implication de Paris et de Washington dans les activités du G5 Sahel, les autorités de l’AES allaient justement se contenter de renforcer ce cadre sous régional. Ce serait une belle occasion de maintenir le Tchad dans le groupe et peut-être la Mauritanie aussi. L’option irréversible russe avait déjà été prise, malgré les énormes efforts déployés par Paris et ses partenaires européens pour apporter leur soutien aux populations locales, dans le cadre de « l’Alliance Sahel ». Cette structure a développé des programmes d’aide aux populations, surtout aux femmes et aux jeunes. Des projets d’accès à l’eau, à l’électricité et des modules de formation ont été lancés dans certaines localités frontalières au Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso et à la Mauritanie.

6.6-L’AES dépouille le «G5 Sahel »

À l’exception de la Mauritanie et du Tchad, les autres pays fondateurs du G5 Sahel composent l’Alliance des États du Sahel (AES). Le rejet des coups d’État par Paris et ses alliés a poussé l’AES à se démarquer du G5-Sahel, dont la France et les Usa sont les bailleurs. Malgré les programmes économiques sectoriels prometteurs réalisés par le G5, tout le commandement militaire du Mali, du Burkina Faso et du Niger a migré vers l’AES, laissant le G5-Sahel aux mains de quelques fonctionnaires en attente d’une nouvelle mission. Et pourtant, lors de sa création en 2014, le G5-Sahel était une nécessité au plan politique pour combattre l’insécurité dans le Sahel. Il a été créé le 16 février 2014, à Nouakchott en République islamique de Mauritanie. Pour son fonctionnement, le G5-Sahel a élaboré en 2016, « la Stratégie pour le développement et la sécurité (SE), autour de laquelle devaient s’ordonnancer les projets portés par l’organisation. Pour décliner en actions les recommandations de la SE, le G5 s’est doté d’un outil de programmation pluriannuel, le Programme d’investissements prioritaires (PIPE), destiné à orienter les financements des partenaires vers les priorités du G5 », ont noté Alain Antil et Thierry Vircoulon. Dans la mise en œuvre des programmes, les pays du G5 Sahel n’ont pas été à la hauteur pour confectionner des projets sérieux. Les bailleurs ont remarqué beaucoup de lacunes dans la préparation des projets structurants. Ainsi, décision a été prise de s’appuyer sur « l’Alliance Sahel », puis sur la « Coalition pour le Sahel », pour coordonner les projets de développement au sein du G5-Sahel. La France a porté l’ensemble de ces projets d’aide au G5 Sahel. D’ailleurs, comme l’ont écrit Alain Antil et Thierry Vircoulon, du côté de la France, il a été noté « la nécessité de combiner action militaire et effort de développement, formulée officiellement avec l’approche 3D (défense, diplomatie et développement) et la création de l’Alliance pour le Sahel». Le manque de transparence dans la gestion des projets a freiné leur mise en œuvre. Les bailleurs avaient exigé des garanties de transparence dans la gestion des projets qu’ils avaient financés. D’ores et déjà, il faudra créer des mécanismes pour que les financements octroyés aux populations ne soient pas utilisés à d’autres fins. C’est valable aussi bien pour le G5 que pour l’AES.

6.7 La coopération Nord/Sud

En dépit des nombreuses initiatives lancées par les puissances étrangères dans les pays du Sahel, l’insécurité n’a pas reculé, comme on l’espérait. Même si des avancées importantes ont été notées dans certaines régions. Il a été remarqué une constellation de plans et de stratégies rare ment aboutis. Les pays du Sahel ont vu naître le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) en 2010, le Processus de Nouakchott en 2013, le G5 Sahel en 2014, Barkhane en 2014, Forces multinationales mixtes (FMM) en 2015, l’Alliance Sahel en 2017, Task Force Takuba en 2020, la Coalition pour le Sahel en 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023, etc. Malgré cela, en 2024, l’insécurité n’a pas faibli dans le Sahel, la bataille de Tinzaouatine les 25 et 27 juillet 2024 et l’attaque de l’école de la Gendarmerie à Bamako, le 17 septembre 2024, suffisent comme preuves, sans oublier l’attaque de Barsalogho en août 2024 au Burkina Faso. À l’exception de l’AES, tous les plans ont été accompagnés par les partenaires européens, plus particulièrement par la France. Toutefois, l’objectif d’éradiquer l’insécurité et de stabiliser le Sahel est loin d’être atteint. Les partenaires étrangers peuvent apporter leur soutien, mais il revient aux États du Sahel de prendre en charge leur propre sécurité. C’est là, l’un des mérites de l’AES qui cherche à voler de ses propres ailes, avec une volonté assumée de varier ses partenaires étrangers. Dans le passé, les Français et les Américains ont été plusieurs fois sollicités par les gouvernements successifs des pays de l’AES. Les armées de ces puissances étrangères ont été qualifiées de forces d’occupation par certains opposants, activistes et intellectuels. Or, ces partenaires étrangers disposaient de bases militaires dans ces pays, sur la base d’accords de défense. Depuis 2008, Paris semble être décidé à se retirer progressivement du front sahélien, en restant moins visible. L’armée française faisait face à deux options : répondre à la sollicitation des gouvernements africains ou suivre le discours d’une certaine élite activiste et émotionnelle, hostile aux accords de défense. La présence de l’armée française dans les pays africains suscitait beaucoup de passion volontairement exagérée. Ainsi, le Général Thierry Burkhard parlant des bases militaires françaises en Afrique déclare : « Nous devrons sans doute modifier notre schéma d’implantation pour réduire nos vulnérabilités (« moins posé, moins exposé ») ». Le général d’armée français Thierry Burkhard a estimé qu’en matière de lutte contre le terrorisme, la France ne peut pas tourner le dos à ces pays du Sahel, en les laissant se débrouiller, seuls, sans en subir les conséquences sur son propre territoire. Cependant, ce point de vue du général français n’encourage pas les pays du Sahel à apprendre à assumer leur souveraineté. La coopération est une nécessité stratégique pour la sécurité du Sahel. Toutefois, l’initiative doit venir des Africains qui ont intérêt à échapper à la tutelle des puissances étrangères pour grandir, marcher, puis voler de leurs propres ailes. Selon le Général Burkhard, Paris doit « conserver une approche réaliste et une vision stratégique à long terme ». Au-delà du fait que les Français veulent aider les pays du Sahel à lutter contre le terrorisme, la France cherche également à anticiper sur la menace, dans la mesure où il existe des liens entre les groupes terroristes du Sahel et des cellules dormantes basées en France et en Europe en général.

 

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