Interview avec Charfadine Galmaye Salimi, journaliste tchadien à «TchadOne » : «Le Tchad changera ! »

Charfadine Galmaye Salimi est l’un des journalistes tchadiens qui font la fierté de leur pays. Analyste politique et lanceur d’alerte, Charfadine demeure aujourd’hui l’un des principaux artisans du renouveau critique contre le système de prédation, d’impunité et de corruption qui gangrène l’État tchadien depuis des décennies. Avec DakarTimes, il a accepté de se prononcer sur la situation politique, sociale, sécuritaire de son pays. Entretien…
DAKARTIMES : Hier, le régime d’Idriss Deby, aujourd’hui, le fils Mahamat Idriss Deby, rien n’a changé pour l’homme politique que vous êtes et le prix à payer est bien lourd pour votre engagement politique : exil, menaces, insultes, et, récemment, la déchéance de nationalité par décret de Mahamat Idriss Deby sans compter la prison pour certains. C’est dur d’être un opposant sous le régime des Deby ?
Charfadine Galmaye Salimi : Être opposant sous les Déby n’est pas seulement difficile, c’est presque une sentence. Sous Idriss Déby père comme sous Mahamat Kaka, l’État a été transformé en appareil de dissuasion politique où tout esprit critique est perçu comme une menace. La répression est devenue un mode de gouvernance.
Mon exil, les menaces permanentes, les campagnes de diffamation, les tentatives d’assassinat, et récemment la déchéance de nationalité prononcée illégalement contre moi et mon camarade Makaila Nguebla, ne sont que les symptômes d’un pouvoir qui refuse l’existence même d’un contradicteur. Ce régime s’est construit sur l’idée que toute voix indépendante doit être neutralisée. Certains de mes camarades sont en prison, d’autres ont été réduits au silence.
Mais payer ce prix n’est pas un sacrifice inutile : c’est le rappel que la liberté politique a un coût, et que nous assumons ce coût pour que nos enfants n’aient plus à le payer. Et paradoxalement, cette violence du système renforce notre détermination, car elle montre à quel point le changement est devenu vital pour l’avenir du pays.
DAKARTIMES : Dans cette vie difficile et pleine de sacrifices, sur quelles valeurs et principes vous appuyez-vous pour guider votre action politique au quotidien ?
Charfadine Galmaye Salimi : Je m’appuie sur trois fondements simples : la justice, la vérité et la dignité humaine.
Le Tchad a tellement été abîmé par le mensonge d’État, la manipulation ethnique et la confiscation des richesses que seule une politique fondée sur des principes peut restaurer la confiance. Je refuse l’idée qu’un pays doit être gouverné par la peur, par le sang ou par le clanisme. Mes valeurs ne viennent pas d’une idéologie abstraite mais d’une expérience concrète : celle des familles écrasées par l’injustice, des jeunes sacrifiés par le chômage et de tout un peuple privé de ses richesses. C’est cela qui oriente mes positions, mes enquêtes et mes combats.
Ces valeurs m’obligent à garder le cap, même lorsque le coût personnel est élevé. Elles me rappellent que la politique n’a de sens que si elle élève la condition humaine et protège les plus vulnérables.
DAKARTIMES : Le régime de Mahamat Idriss Deby se singularise aujourd’hui par la neutralisation des hommes politiques d’envergure qui le dérangent comme Succès Masra par exemple, par une précarité sociale, une grave insécurité, des détournements massifs. On a l’impression que le Tchad sombre lentement…
Charfadine Galmaye Salimi : Le Tchad ne sombre pas, il est en train d’être méthodiquement démoli. La neutralisation des figures politiques comme Succès Masra, la précarité extrême, l’insécurité qui progresse, les détournements à grande échelle : rien de tout cela n’est accidentel. Le régime actuel a choisi un modèle fondé sur l’impunité et la rente. La corruption est devenue le moteur de l’État. Quand un pays fonctionne ainsi, ce n’est pas seulement l’économie qui s’effondre ; c’est le tissu social, la confiance et l’idée même de citoyenneté. Et lorsque la pauvreté devient un outil politique et que la peur remplace la loi, la société se fragilise jusqu’à la rupture. Nous sommes précisément à ce moment charnière où continuer sur cette voie, c’est accepter la faillite totale de la nation.
DAKARTIMES : Leader engagé dans l’opposition tchadienne, êtes-vous soucieux des conséquences de la crise soudanaise sur le Tchad ?
Charfadine Galmaye Salimi : Oui, profondément. Le Soudan est notre voisin direct et son effondrement produit des ondes de choc. Mais ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas la crise elle-même : c’est l’instrumentalisation que le régime tchadien en fait.
Le pouvoir utilise la guerre au Soudan comme prétexte pour renforcer son appareil sécuritaire, détourner des ressources et justifier des opérations opaques à la frontière. Les populations du Ouaddaï, du Batha et du BET en payent déjà le prix : déplacements de populations, trafics, insécurité diffuse. Le Tchad ne peut pas être un spectateur passif — encore moins un acteur partisan — d’un conflit aussi explosif. Si nous ne restons pas neutres et responsables, nous risquons d’importer un conflit régional sur notre propre territoire, avec des conséquences incalculables.
DAKARTIMES : Malgré la table ronde de Doha et le Dialogue National Inclusif et Souverain, la paix n’est toujours pas au rendez-vous. Que faudrait-il faire pour construire la paix et réconcilier les Tchadiens ?
Charfadine Galmaye Salimi : Parce que ces processus n’étaient pas faits pour construire la paix : ils étaient faits pour reconduire le pouvoir. On ne construit pas la réconciliation en excluant les acteurs clés, en manipulant les règles et en transformant un dialogue national en mise en scène.
Pour réconcilier les Tchadiens, il faut trois choses :
- une justice indépendante, y compris pour les crimes d’État ;
- un partage réel du pouvoir, pas une redistribution entre les mêmes clans ;
- une armée républicaine, dépolitisée et professionnelle.