mars 3, 2025
LA SOCIÉTÉ "MY MEDIA GROUP " SOCIÉTÉ ÉDITRICE DU QUOTIDIEN "DAKARTIMES" DERKLE CITE MARINE N° 37. EMAIL: courrierdkt@gmail.com. SITE WEB: www.dakartimes.net.
Actualité

L’Union européenne est désormais seule

C’est la fin d’une illusion pour l’Union européenne : celle du lien transatlantique et celle d’un ordre mondialisé et régulé. Les options stratégiques qui lui restent sont déchirantes. Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle séquence, qui prendra du temps. Il faut un sursaut des Européens, afin d’assumer leurs responsabilités, non seulement vis-à-vis de l’Ukraine mais aussi dans l’architecture de sécurité du sous-continent européen. La Russie est en train de reconstituer ses sphères d’influence. Cela ne peut se faire au détriment de la stabilité du sous-continent européen. L’UE ne peut être le dernier herbivore dans un monde de carnivores, pour paraphraser le Président de la République française, E. Macron. C’est le retour à la réalité tragique de l’histoire, celle des choix qui vont orienter l’Europe pour 20 ou 30 ans. Serons-nous, individuellement et collectivement, à la hauteur ?

C’EST DONC la fin d’une illusion pour l’Union européenne : celle du lien transatlantique et celle d’un ordre mondialisé et régulé. Les options stratégiques qui lui restent sont déchirantes.

Les Américains ont ainsi exprimé la position de la nouvelle administration sur deux questions fondamentales : la guerre d’Ukraine et la sécurité européenne. Elles étaient liées mais pas dans le sens énoncé par nombre d’Européens depuis trois ans.

La déclaration de Trump

Le 12 février 2025, Trump fait savoir qu’il vient d’avoir un échange téléphonique d’une heure trente avec Poutine. La Russie obtient ainsi à bon compte un résultat qu’elle cherchait depuis des années : instaurer un dialogue bilatéral avec les États-Unis, manière de restaurer la bipolarité de la Guerre froide (1947-1991) mais surtout de montrer qu’elle sort de l’isolement.

De plus, cette discussion s’est déroulée sans les Ukrainiens, Trump appelant Zelensky quelques heures plus tard. Autrement dit, pour la question ukrainienne, Washington veut mener deux négociations distinctes : une avec Moscou, l’autre avec Kiev. Nous sommes bien loin d’une grande négociation de paix à laquelle certains croyaient. D’ailleurs, les Ukrainiens n’ont pas été conviés en Arabie saoudite.

Alors que les négociations n’ont même pas encore commencé, certains objectifs maximalistes de Moscou ont déjà été théoriquement atteints : acceptation de fait des annexions en Ukraine et « finlandisation » de l’Ukraine (non-adhésion à l’OTAN), incluant une interdiction de livrer des armes et d’y installer des infrastructures militaires américaines (ce qui serait une formalisation de ce que Trump ne voulait pas faire de toute manière). L’exclusion de Zelensky des négociations et la mention par Trump de mauvais sondages de popularité du président ukrainien en Ukraine sont un pas vers l’acceptation d’une autre exigence fondamentale de Moscou : le « regime change ». Grâce à Trump, le Kremlin est en passe d’atteindre les trois grands objectifs de la politique étrangère soviétique et russe : démanteler l’OTAN – ce principal obstacle à l’expansion russe en Europe –, déconnecter les États-Unis et l’Union européenne, et maîtriser l’espace post-soviétique.

Raoul Delcorde

Ambassadeur (hon.) de Belgique. Il a notamment publié « Manuel de la négociation diplomatique internationale », préface de Jean De Ruyt, éd. Bruylant.

La conception russe de la sécurité et l’obsession du glacis

Le mot russe pour sécurité (bezopasnost) peut se traduire par « absence de danger ». La sécurité totale n’est donc assurée que par l’absence totale de danger. Cette absence de danger n’est garantie que par l’espace (il faut intercepter l’envahisseur aussi loin que possible afin de le réduire avant qu’il n’atteigne le « cœur » du pays) et par la préparation militaire permanente.

Les historiens ont fait remarquer que la fin du joug tatare coïncide avec la prééminence politique et militaire de la principauté de Moscou, à la fin du XVe siècle. Depuis ce moment, l’État moscovite ne cessera de croître, à la mesure de son ambition et de son besoin de sécurité, jusqu’à devenir le plus grand empire du monde. Le rapport impérial de la Russie à cet immense espace survit aux changements politiques. À ces éléments historiques, il faudrait encore ajouter le fait géographique. Un territoire immense et peu peuplé entourait le premier habitat de la nation. Alors qu’en Europe occidentale le paysan était obligé de subir ses oppresseurs ou de lutter contre eux, en Russie, il lui suffisait de fuir et de trouver ailleurs un coin de terre à défricher. Le colon russe ne s’expatrie pas, il s’en va simplement, un peu plus loin « faire la Russie ». Pour certains, la raison en serait que cet empire était surtout constitué de grandes plaines. On a parlé de « vide géopolitique » à l’Est de l’Oural. C’est ainsi que l’expansion vers l’Est et vers le Sud s’est accompagnée d’une intense russification. C’est également ainsi que, dans l’ancienne conception soviétique, le terme de colonie ne s’applique qu’à un territoire d’outre-mer  : les territoires acquis aux limites de l’Empire sont l’Empire.

Une autre contrainte géographique a pesé sur la géopolitique de la Russie  : l’absence de ports en mer libre de banquise en hiver a déterminé des poussées vers le Sud, principalement au détriment de la Chine, du Japon et des Balkans.

Si la Russie tsariste s’est agrandie de façon spectaculaire entre le XVe siècle et le XIXe siècles, on peut dire que c’est essentiellement à l’intérieur de son espace naturel, en réponse à « l’appel du vide » de l’infinie Sibérie, un peu comme les Américains ont conquis l’Ouest. Au moment de la révolution bolchévique de 1917, l’URSS est obligée, par la paix de Brest-Litovsk, de céder de vastes territoires sur ses frontières occidentales mais très rapidement l’URSS renoue avec les buts politiques et les intérêts de l’empire tsariste  : l’ouverture vers les mers chaudes, les percées vers le Moyen-Orient, le contrôle de l’Asie centrale, etc. Il s’y ajoutera un élément de taille  : la volonté de traiter d’égal à égal au niveau mondial avec les Etats-Unis. Cette « volonté de puissance » est sous-tendue – à la fois exacerbée et tempérée – par la relation nucléaire entre les deux superpuissances. La capacité de chacune de détruire l’autre affecte profondément les perceptions stratégiques et politiques des deux États, de même que les relations entre eux et avec les États tiers.

La paix n’est garantie que par l’absence de menace. Il ne saurait donc y avoir de paix véritable avec une autre grande puissance, surtout si l’on vit à l’heure des missiles nucléaires . Pas plus ne saurait il y avoir de sécurité si le danger est proche. Il s’agit donc de l’éloigner par un glacis dégressif de nations soumises et incorporées à l’Empire, de satellites alignés, sûrs et contrôlés, de pays neutres et non alignés, puis de pays plus ou moins alliés à l’adversaire (mais de préférence le moins possible…). La Russie est une réalité géopolitique qui occupe ce qu’il est convenu d’appeler l’espace eurasiatique. L’objectif est bien de contrôler les périphéries européennes et asiatiques de cet espace géostratégique. La diplomatie russe est tout entière articulée autour de cet objectif pérenne.

La nécessité du glacis est, cependant, tout aussi grande dans l’autre sens, pour isoler la population russe de toute contamination directe par les idéaux et les réalisations de l’Occident présumé « décadent ». Il semble bien que notre libéralisme démocratique soit plus subversif à l’égard du système russe que toute autre idéologie. Les comparaisons avec le niveau de vie et les succès industriels de notre société de consommation provoquent des exigences et des tensions qu’il est difficile d’absorber pour une économie émergente comme celle de la Russie d’aujourd’hui.

En Russie, l’expansionnisme idéologique, politique et militaire semble bien correspondre à une dynamique interne et à une tendance profonde. La Russie n’est pas devenue par hasard le plus étendu des pays du monde.

Il en ressort que le régime russe ne tolérera vraisemblablement aucun relâchement durable des contraintes intérieures, sauf s’il y est forcé et son expansionnisme idéologique, politique et militaire semble bien correspondre à une dynamique interne et à une tendance profonde qui s’est développée tout au long de son Histoire.

Obsédée par son glacis et le contrôle de « l’étranger proche« , la Russie tente, par une pression insidieuse résultant de sa supériorité militaire en Europe, de faire passer pour belliciste toute volonté de défense et à la déconsidérer comme immorale et dangereuse.

La Russie aujourd’hui se présente comme le conquérant de Clausewitz (1780-1831), qui nourrissait le rêve pacifique de placer sans combat son adversaire sous son contrôle. La guerre, dans cette optique, ne naît pas des ambitions du conquérant, mais seulement de la résistance qui lui est opposée. C’est tout le sens du narratif de Poutine au sujet de l’Ukraine.

Les propos de Pete Hegseth

Le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth a rencontré le 12 février 2025 les alliés dans le cadre du groupe de contact qui coordonne les soutiens à l’Ukraine [1]. Ses propos ne laissaient guère de marge : un retour de l’Ukraine aux frontières de 2014 est irréaliste ; il faudra de solides garanties de sécurité et non un accord Minsk 3 ; l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance est exclue ; les troupes (non américaines) qui garantiront le cessez-le-feu ne seront pas couvertes par l’Otan et certainement pas par l’article 5 du traité ; l’UE fournira l’aide à l’Ukraine.

Il ajoutait à destination des Européens qu’ils devaient augmenter leurs dépenses de défense (jusqu’à 5% du PIB) et développer leur base industrielle de défense, car « les réalités stratégiques empêchent les États-Unis d’être d’abord concentrés sur la sécurité de l’Europe ». La priorité est donnée à l’Indo-Pacifique et à la Chine. Ainsi, l’UE doit se concentrer non seulement sur les besoins immédiats de sécurité de l’Ukraine mais sur ses buts de long terme en matière de défense. Néanmoins les États-Unis restent engagés (committed) dans l’Alliance atlantique et le partenariat de défense avec l’UE, mais dans une relation équilibrée.

Le secrétaire à la Défense énonçait ainsi les paramètres de la négociation sur l’Ukraine. La guerre doit se clore au plus vite, ce qui revient à normaliser l’actuelle ligne de front. Pour le reste, c’est une affaire européenne qui doit rester entre les mains de l’Europe. S’il y a spécialisation, l’Amérique reste aux côtés des alliés mais ceux-ci devront en payer le prix. Une forme de chantage diplomatique qui revient à une mise à l’écart des Européens de la négociation bilatérale américano-russe tout en leur faisant payer très cher la protection américaine.

La ligne européenne depuis trois ans de guerre est remise en cause. Elle affirmait un soutien à l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire », mais avec des conditions cachées : pas d’engagement direct et soutien des Américains.

Ces reproches en disent plus long sur l’incapacité de l’Union européenne à être un acteur géopolitique que sur les États-Unis de Trump.

Certains prétendent qu’il s’agit d’une humiliation pour Trump, qui se montrerait faible et « lâche » en ne défendant pas l’Ukraine, mais cette analyse ne tient pas compte de la façon dont Trump voit les choses. Ce qui est faible et lâche, selon lui, c’est de continuer à financer la guerre en Ukraine alors qu’il n’y voit aucun intérêt et estime pouvoir tirer plus de profit d’une bonne entente avec la Russie, en tentant de l’éloigner de la Chine. Il faut inverser le raisonnement : l’humiliation serait pour lui de ne pas parvenir à faire la paix. Pour y parvenir, il semble prêt à accepter et tenter de faire accepter à l’Ukraine d’importantes concessions, qui résonnent chez nous comme une capitulation. Ces reproches en disent plus long sur l’incapacité de l’Union européenne à être un acteur géopolitique que sur les États-Unis de Trump. D’aucuns, y compris en Ukraine, sont désespérés par les annonces américaines sur le refus de faire adhérer l’Ukraine à l’OTAN mais c’est plutôt la valeur sécuritaire d’une adhésion à l’OTAN ou de la protection américaine dans le double contexte de l’impérialisme russe et de l’élection de Trump qu’il faut interroger. Que fera Washington quand Moscou décidera de « secourir » les russophones des pays baltes [2] ? De fortes inquiétudes existaient déjà sous une administration démocrate. Ces craintes ne peuvent que s’accroître sous une administration Trump. De sombres perspectives pour les États dans le voisinage de la Russie.

L’Union européenne, un réveil douloureux

Les deux fondements géopolitiques sur lesquels cette Union européenne d’après-Guerre froide s’est construite se sont soudainement effondrés. Le premier reposait sur l’indéfectibilité du lien transatlantique. Le second sur le pari qu’une régulation internationale (l’ordre international) transformerait le monde. Ces deux piliers ont disparu.

L’Amérique de Trump, marquée par sa détestation de la puissance normative, nous dit qu’elle passe à autre chose.

Que faire ?

Les Européens se méfient de l’hypothèse d’un cessez-le-feu sur le terrain qui ne serait pas accompagné d’un plan de paix aussi abouti que possible, permettant entre autres d’apporter des garanties de sécurité solides à Kiev afin de dissuader Poutine de lancer une nouvelle offensive. On se souvient que les accords de Minsk, qui devaient mettre un terme aux combat entre les républiques séparatistes du Donbass, soutenues par Moscou, et Kiev, ne purent empêcher l’agression russe du 24 février 2022.

Extrait de l’article 42 du traité sur l’Union européenne : « …dans le cas où un État membre (de l’UE) serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir… »

Pris de court par la précipitation des Américains, les Européens craignent de surcroît que l’administration Trump accepte d’importantes concessions territoriales, scellant dans le marbre les gains effectués par les forces russes sur le terrain. Pour les Européens, au contraire, rien ne doit permettre de reconnaître définitivement l’annexion des territoires occupés par la Russie ni la partition du pays. Il s’agit pour eux de défendre l’intégrité territoriale de l’Ukraine, sans en exclure la réunification à terme, un peu comme à l’époque du Rideau de fer entre les deux Allemagne (RFA et RDA). Puisque l’administration Trump exclut par avance une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, les Européens insistent sur les « garanties de sécurité » [3] qu’ils promettent d’apporter à Kiev, si possible avec un appui américain, en cas de besoin.

Au-delà du sort de l’Ukraine, les Européens redoutent l’onde de choc d’un mauvais « deal » sur l’architecture de sécurité du continent européen. Cette dernière concerne en particulier les troupes et moyens militaires prépositionnés sur le flanc Est de l’Europe. Il y a aujourd’hui huit bataillons multinationaux sous bannière OTAN, dans les trois États baltes, en Pologne, en Roumanie, Bulgarie, Slovaquie et Hongrie, avec des effectifs oscillant entre 1000 et 4500 soldats, selon les pays. Or la Russie veut précisément discuter de la présence de ces troupes et l’on sait que dans le narratif russe, le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine en février 2022 avait été « justifié » par le renforcement de la présence de l’OTAN sur le flanc Est. Il y a aujourd’hui environ 100 000 militaires américains en Europe et Trump pourrait très vite accepter de réduire ce déploiement d’au moins 20% des effectifs. Bien plus, on pourrait voir réapparaître une « doctrine Brejnev 2.0 », c’est-à-dire une doctrine de la souveraineté limitée dans le proche immédiat de la Russie, avec reconstitution d’un glacis. Cela serait facilité par la montée en puissance des partis populistes « antisystème », voire ouvertement pro-russes, non seulement dans les pays de l’ex-URSS mais aussi en Europe centrale.

En cas d’accord de cessez-le-feu, qu’en est-il des garanties de sécurité ? L’adhésion à l’OTAN étant exclue à court terme, la meilleure solution pour l’Ukraine serait probablement une garantie de sécurité soutenue par des troupes européennes sur le terrain. Il existe un « précédent » : l’accord « Berlin Plus » a été établi en 2003 pour permettre aux États membres de l’UE d’emprunter des moyens de l’OTAN pour les opérations de maintien de la paix de l’UE. Depuis 2018, le Royaume-Uni a également dirigé une force expéditionnaire multinationale d’environ 10 000 soldats, et les responsables français ont évoqué la création d’une force d’intervention rapide similaire de 10 000 hommes, qui pourraient toutes deux être déployées pour sécuriser l’Ukraine. Mais l’Union européenne devra rassembler au moins 30 000 soldats, ainsi qu’un soutien logistique et de renseignement crucial de la part des États-Unis, pour établir un moyen de dissuasion crédible.

On parle donc d’une « force de réassurance » européenne, qui opèrerait en arrière des troupes ukrainiennes, le long de la ligne de cessez-le-feu. Le déploiement de cette force serait conditionné par un « backstop » (un « filet de sécurité ») que fourniraient les Américains. Ce dernier (sans doute une couverture aérienne) serait de nature à décourager toute tentative de la Russie de violer l’accord de paix et d’entrer en conflit avec les troupes européennes déployées en Ukraine. Il ne peut donc s’agir de casques bleus de l’ONU mais d’une force robuste, composée de bataillons de plusieurs États européens, y compris non-membres de l’UE (la Grande-Bretagne a déjà indiqué qu’elle participerait à ce déploiement, tout comme la France, la Suède et la Finlande). Cette force aurait une triple signification. Ce sera un signal fort envoyé au régime de Moscou pour le dissuader de reprendre les hostilités. Ce serait un signal de solidarité avec l’Ukraine et ce serait un message clair aux Américains : les Européens prennent cette garantie de sécurité au sérieux et sont prêts à prendre des risques. En effet, il ne peut y avoir de paix durable en Ukraine sans les Européens, et ce message doit être répété avec force au maître du Kremlin.

Outre des garanties de sécurité, l’Ukraine a besoin de nombreux investissements étrangers pour reconstruire son économie et atteindre la prospérité. C’est là que réside une opportunité pour les États-Unis. Comme le reconnaît Trump, l’Ukraine est riche en minéraux essentiels et en terres rares dont l’Amérique a besoin, bien que certains d’entre eux se trouvent dans le Donbass ou à proximité. Trump estime que les États-Unis doivent avoir accès à ces ressources, tout en empêchant la Chine et la Russie d’y accéder. Fidèle à la logique transactionnelle qu’on lui connait, le président américain y voit une manière de compenser l’aide militaire et financière américaine à l’Ukraine.

L’approche de Trump vis-à-vis de l’Afghanistan lors de son premier mandat se retrouve aujourd’hui dans son approche de l’Ukraine. Pour rappel, l’administration Trump a négocié un premier accord de paix avec les taliban [4] à Doha, excluant le gouvernement afghan des pourparlers. En fin de compte, l’accord a donné la priorité à une fin rapide de la guerre, avec un délai à court terme pour le retrait des États-Unis. L’administration Biden a respecté l’accord – en ne retardant que de quatre mois le retrait complet – et le reste appartient à l’Histoire.

Trump ne devrait pas laisser l’Ukraine devenir son Afghanistan. S’il a raison d’essayer de mettre fin à la guerre, un accord négocié à la hâte au détriment de ses alliés et partenaires serait une grave erreur. Cela pourrait enhardir les adversaires des Etats-Unis, fracturer l’alliance transatlantique, rendre plus difficile le pivot vers l’Asie et démontrer un terrible échec de la diplomatie américaine, sans parler de saper le désir de Trump d’être considéré comme l’ultime artisan de la paix. Si vous pensiez que l’image des taliban défilant dans des Humvees américains à travers Kaboul était mauvaise, imaginez les Russes conduisant un convoi de chars Abrams à travers Kharkiv…

*

Un des calculs de Trump semble être de renouer avec la Russie pour la séparer de la Chine. Cela consiste à renouveler le pari de Kissinger en 1972 qui avait organisé le rapprochement avec Pékin pour séparer la Chine de l’URSS.

Si le calcul américain est celui-là, quel est l’intérêt de l’UE ? Elle fait face à deux options. La première consiste à aller dans le sens du calcul américain, donc de reprendre langue avec la Russie pour la réintroduire dans un système de sécurité pan-européen qui permettrait à Moscou de s’affranchir de la Chine. La seconde consiste à l’inverse à défendre une certaine mondialisation des échanges que soutient la Chine et donc de s’arranger avec Pékin, en défiant simultanément Washington et Moscou.

Il faut un sursaut des Européens, afin d’assumer leurs responsabilités, non seulement vis-à-vis de l’Ukraine mais aussi dans l’architecture de sécurité du continent européen.

Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle séquence, qui prendra du temps. Il faut un sursaut des Européens, afin d’assumer leurs responsabilités, non seulement vis-à-vis de l’Ukraine mais aussi dans l’architecture de sécurité du continent européen. La Russie est en train de reconstituer ses sphères d’influence. Cela ne peut se faire au détriment de la stabilité du sous-continent européen. L’UE ne peut être le dernier herbivore dans un monde de carnivores, pour paraphraser le Président de la République française, E. Macron. Serons-nous à la hauteur, individuellement et collectivement ?

C’est le retour à la réalité tragique de l’histoire, celle des choix qui vont orienter l’Europe pour 20 ou 30 ans. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent des monstres » (A. Gramsci, 1891-1937).

Par Raoul DELCORDE, Ambassadeur (hon.) de Belgique, docteur en science politique, professeur invité UCLouvain et membre de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie des sciences d’outre-mer (France). Membre du Conseil scientifique du Diploweb.com. Il a notamment publié « Manuel de la négociation diplomatique internationale », préface de Jean De Ruyt, éd. Bruylant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *