Le football africain ne se laisse jamais enfermer dans une lecture strictement sportive. Il est aussi un espace où se croisent passions collectives, mémoires nationales et rapports plus profonds à l’État. Sur le continent, la compétition ne s’arrête pas toujours au coup de sifflet final : le stade devient parfois le prolongement de tensions que la politique n’a pas su résoudre autrement.
C’est précisément ce qui rend la finale entre le Maroc et le Sénégal, à Rabat, singulière. Non parce qu’elle serait dépourvue d’enjeu ou d’intensité — une finale ne l’est jamais — mais parce qu’elle échappe à cette confusion fréquente entre rivalité sportive et antagonisme politique. Elle apparaît comme une exception apaisée dans un paysage africain où le football reste trop souvent chargé de ce qui le dépasse.
Cette tonalité particulière tient d’abord à la nature des relations entre les deux pays. Maroc et Sénégal partagent une histoire longue, faite de circulations humaines, religieuses et intellectuelles, bien antérieure aux cadres étatiques contemporains. Cette profondeur historique a façonné un rapport au voisinage fondé sur la reconnaissance et le respect, qui continue de se refléter dans les espaces symboliques, y compris sportifs.
Elle tient aussi à des trajectoires politiques qui, bien que différentes dans leurs formes, ont convergé sur un point essentiel : l’ancrage du pouvoir dans des institutions civiles durables. Le Sénégal, république stable, a construit sa vie institutionnelle dans la continuité, sous des figures comme Léopold Sédar Senghor ,Abdou Diouf et autre , en privilégiant la régulation politique et la médiation institutionnelle plutôt que la rupture ou la confrontation.
Le Maroc, monarchie ancienne, a emprunté une trajectoire différente, mais fondée sur une logique comparable de stabilité et de temps long. Dès l’indépendance, sous Mohammed V, le pays a fait le choix de l’institutionnalisation et du pluralisme, en maintenant une vie partisane active et des mécanismes continus de représentation politique. Depuis 1956, le pluralisme n’a jamais été suspendu, même dans les périodes de tension, et le jeu politique s’est inscrit dans un cadre civil structuré. Sous Hassan II, puis Mohammed VI, cette continuité s’est traduite par une évolution progressive des institutions, marquée par des réformes constitutionnelles successives et un élargissement graduel de l’espace démocratique. Cette trajectoire, faite d’ajustements plutôt que de ruptures brutales, a permis d’ancrer la légitimité politique dans le débat, les institutions et le temps long, sans faire du sport un substitut symbolique à la vie politique.
C’est par contraste que certaines tensions observées ailleurs dans la compétition prennent sens. En Algérie, où l’histoire politique a longtemps été marquée par une forte imbrication entre pouvoir et institution militaire, le football tend plus facilement à devenir un espace de compensation symbolique. Le stade se charge alors de frustrations qui ne trouvent pas toujours d’issue institutionnelle claire, et la rivalité sportive glisse vers l’hostilité. Il ne s’agit pas ici de juger des sociétés ou des peuples, mais de constater comment des configurations politiques différentes produisent des effets durables sur les comportements collectifs.
La finale Maroc–Sénégal dit exactement l’inverse. Elle rappelle qu’un autre football africain est possible : un football où la passion n’exige pas l’ennemi, où la fierté ne passe pas par la négation de l’autre, où la rivalité demeure contenue dans les règles du jeu. Peu importe, finalement, le résultat du match. Hors des terrains, cette rencontre offre l’image d’une Afrique capable de faire du sport un lieu de confrontation maîtrisée, et parfois même un discret signe de maturité politique.

