Il y’a des pays qui plient sans rompre, d’autres qui connaissent une chute vertigineuse. Ces derniers se consument lentement pendant qu’on leur explique qu’ils ont atteint leur âge d’or et ont accédé aux olympes.
Le Niger est bercé d’illusions anesthésiées de slogans alors que son pronostic vital se trouve engagé. Ce qui est en cause aujourd’hui, ce n’est plus la dégradation sécuritaire. Ce n’est pas non plus la recrudescence d’attaques. Ce n’est même pas cette série noire à répétition. En vérité, Le Niger se trouve à l’article de la mort avec la gangrène sécuritaire et la bêtise au sommet de l’Etat. Le mal pernicieux ronge un grand corps malade et n’épargne aucun organe. Il s’étend d’une région à une autre et prospère dans tous les silences consentis et les complicités inavouables.
C’est la mort dans l’âme qu’on voit ce qu’est devenu le Niger ! Ce colosse sahélien, berceau d’empires millénaires est réduit aujourd’hui à un purgatoire où la mort est omniprésente avec comme terreau nourricier les explosions permanentes et des massacres de grande échelle. L’on ne peut invoquer une série d’incidents isolés, une conjoncture défavorable, une turbulence passagère. L’on est en face d’un désastre et d’une situation comateuse. L’insécurité progresse à la vitesse d’un venin foudroyant. Elle s’étend comme une ombre vorace. Elle s’enracine dans les sables et les villages. Et le pire ? Elle se banalise en faisant de l’horreur une routine, de l’indignation des complaintes sourdes.
Chaque semaine, un nouveau chapitre de carnage s’ouvre
-Le 4 février 2026 à Makalondi : le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) a frappé : au moins 36 soldats fauchés. Des véhicules pillés. Une dignité bafouée.
-Le 10 février 2026, à Dosso : deux militaires furent abattus comme du gibier.
-Le 12 février 2026, à Sanam : cinq soldats tués, trois disparus face à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), une ombre funeste dans le désert.
-Le 14 février 2026, jour de la Saint-valentin, célébrant l’Amour à Guéchémé : la gendarmerie assaillie, un bastion qui vacille.
-Le 17 février 2026, à Tillabéri : un véhicule a été pulvérisé par un EEI. Des éclats de métal et des vies brisées.
-Le 18 février à Faska : des civils ont été massacrés. Il s’ensuivit des représailles communautaires. Le poison de la haine ainsi inoculé.
-Le 21 février à Tahoua : un chantier routier fut incendié. Des rêves d’infrastructures réduits en cendres.
L’on n’en est plus au stade des alertes sporadiques. Ce tableau apocalyptique est comme le pouls funèbre du pays. Les tragédies se suivent et s’enchaînent à un rythme infernal et très rapide. Une carte suffit pour comprendre l’étendue et l’ampleur de la catastrophe : l’insécurité n’est plus périphérique. Elle est diffuse. Elle s’installe, durablement.
Une Insécurité qui déborde comme la mer pendant la marée haute
En revenant à la genèse des faits, un constat indéniable s’impose à tous : avant le coup d’État, aucun mètre carré du territoire nigérien n’était administré par les hordes terroristes, nid des groupes rebelles nationaux ou étrangers. L’insécurité existait, certes mais elle était contenue, maîtrisée, circonscrite aux zones des “trois frontières”. Qu’en est-il, à ce jour ? Elle est hors de contrôle, paraît insoluble et se répand dans tout le pays comme un feu de brousse.
Dosso, jadis îlot de stabilité relative est aussi contaminée. Tillabéri, déjà martyrisée s’enfonce dans l’abîme. Tahoua voit ses infrastructures économiques ciblées comme si le développement devrait servir d’alibi à la guerre. Les axes routiers deviennent de véritables parcours du combattant avec un rendez-vous possible avec la mort à chaque étape.
De la zone frontalière de Kaduna jusqu’à Ménaka, au cœur de l’espace dit des « trois frontières », s’est progressivement constitué un corridor de fait, une zone grise où l’autorité des États est quasi inexistante. Ce continuum territorial fonctionne comme un no man’s land sécuritaire, au sein duquel ISWAP et les composantes de l’État islamique circulent, se réorganisent et projettent des actions avec une liberté de manœuvre élevée.
La présence des forces de défense et de sécurité (FDS) y apparaît sporadique, dissuadée par le risque, et généralement limitée aux axes tenus ou aux opérations ponctuelles sans capacité durable d’occupation ni de contrôle. Dans ces conditions, cette zone est en train de se consolider comme un sanctuaire transfrontalier servant à la fois de refuge, de base logistique et de réservoir de mobilité pour les deux organisations.
Et dans le monde rural ?
Les villages et hameaux du pays sont transformés en de vastes terrains de chasse pour répandre la terreur. La fragmentation communautaire sème la discorde. La violence est aveugle et indistincte : militaires, gendarmes, ouvriers, civils, éleveurs, cultivateurs – tous sont exposés, tous sont devenus des proies faciles.
La banalisation du crime et la désacralisation de la vie.
L’un des symptôme alarmants de la déshumanisation est l’instantanéité de la mort, devenue un horizon commun à tous. Mourir est une fatalité subie avec résignation et impuissance. C’est le mal commun dont nul n’a le remède et que chacun attend avec un certain fatalisme.
Quand le déni le dispute à l’insouciance criminelle
Le Général Tiani qui a eu l’outrecuidance de s’auto-proclamer, chef de l’Etat et dans sa démence se considère comme un messie, n’a pas les pieds sur terre. Il est en conflit avec le réel qui lui échappe et l’incommode aussi. Il vit sur une autre planète que la terre, très loin du sang et des cris de ses compatriotes qu’il soumet aux pires exactions.
Alors que le Niger connaît une lente agonie et que sur les différents fronts, on égrène les morts, les discours officiels, ces soliloques ampoulés du général Abdourahamane Tiani ne tarissent pas d’emphases comme souveraineté triomphante, redressement stratégique, maîtrise du territoire. La dernière “prestation” en date du timonier exalté une longue et soporifique intervention de six heures est une diarrhée verbale. L’opinion, médusée et consternée a encore eu droit à une longue tirade, à un argumentaire théâtral, à une séance d’autocélébration qui a nourri davantage les doutes et les mauvais préjugés : un soudard et cuistre aura-t-il jamais l’étoffe d’un homme d’État ?
Gouverner requiert de la lucidité pour voir la réalité sans fard ni faux-fuyants. Cela suppose de ne pas céder à un égo surdimensionné ou de ne pas tomber dans une vanité béate. Un effort d’écoute évite les monologues et les déclarations péremptoires. L’humilité face à l’histoire et au pouvoir est préférable à l’arrogance morbide. La République exige le respect des institutions et rejette leur asservissement. Les Nigériens ont vu un dirigeant privilégiant l’effet d’annonce à l’action profonde, gouvernant avec caprices et incapable de dépasser ses humeurs et sautes d’humeur.
L’État est à la solde d’un narcissisme étriqué plutôt que d’être un rempart sûr pour le bien commun. L’on a relevé une confusion pathétique entre stratégie véritable et improvisation grotesque. Il apparaît clairement une incapacité à voir plus loin que le court terme. La stabilité est troquée contre une obsession de popularité fugace. Toutes les institutions sont affaiblies pour consolider un trône précaire. Le Débat public a été rabaissé. L’on note une polarisation délibérée destinée à faire diversion.
Tiani a parlé d’histoire avec une certaine approximation et des références douteuses: empires anciens, traces paléolithiques … il espère ainsi avoir sa propre histoire qu’il écrit en lettres de sang et de chaos. Le Niger n’a pas besoin d’un conteur médiocre du Paléolithique. Il a besoin d’un État debout, ferme, visionnaire.
Le Mensonge Officiel pour masquer le Carnage Quotidien.
Sur le terrain : des postes attaqués en plein jour, des convois anéantis par des EEI, des groupes armés qui paradent avec audace, des zones entières échappant à l’État, un vide sidéral qui compromet des vies et constitue un danger pour la sécurité nationale. La rhétorique officielle tente de rassurer en entretenant de faux espoirs: accalmie, maîtrise de la situation, un retour vers une paix. Que de chimères ! Le pays est rendu schizophrène, déchiré entre communiqués victorieux et enterrements silencieux.
Le Nord : un Sanctuaire d’ombres dédié à la mort
Au-delà des attaques visibles, un mal sournois s’installe. Le nord, immense désert, subit une absence quasi totale de toute autorité étatique sur des pans entiers. Ce vide est une source de toutes les vulnérabilités. Les Groupes armés du sud libyen, arc instable Libye-Tchad-Soudan – y trouvent refuge, pas comme des fuyards, mais comme des conquérants. Des bases-arrière sont reconstituées. La logistique réorganisée. Des Trafics florissent: armes, carburant, migrants, or. Des connexions sont établies avec les jihadistes sahéliens.
Quels impacts sur le Niger ?
Cet Etat n’est plus qu’un théâtre de guerre, un sanctuaire de recomposition, où les hydres se régénèrent.
Aujourd’hui la junte a perdu tout contrôle effectif sur des pans entiers du nord nigérien.
Des territoires immenses, stratégiques sont tombés sous la coupe de groupes rebelles venus de Libye, installés en terrain conquis, imposant leurs lois, leurs taxes, leurs checkpoints, leurs règles. Ces zones ne sont plus des zones de transit ou de repli fugitif : ce sont des sanctuaires durables, des quasi-États parallèles, des plaques tournantes de trafics et de menaces qui pèsent désormais sur le Tchad voisin – ironie cruelle, puisque les autorités tchadiennes comptent parmi les premiers soutiens du coup d’État de juillet 2023. Ce sont elles qui ont suggéré à Tiani le choix de Lamine Zeine comme Premier ministre.
Aujourd’hui, les parrains d’hier voient leurs propres rebelles s’installer confortablement sur le sol nigérien, à quelques dizaines de kilomètres de leurs frontières prêts à marcher sur N’Djamena quand l’occasion se présentera. Parmi ces groupes le FACT de Mahamat Mahdi Ali celui-là même dont l’offensive de 2021 a coûté la vie au président Idriss Déby père. Ils sont positionnés dans la zone de Salvador à la lisière de la frontière algérienne mais bel et bien en territoire nigérien.
Et loin d’être des ennemis du régime de Niamey, ils entretiennent des relations étroites, quasi officielles, avec la junte.
Il y’a deux mois trois membres de ce mouvement ont été invités à Niamey. Leur séjour a été organisé par le ministre de l’Élevage le colonel Maman Ousmane, un proche notoire du FACT et de ses dirigeants. Ils ont été reçus successivement par le ministre de la Défense Salifou Modi, par le Premier ministre Lamine Zeine, et enfin par le chef de la junte lui-même, Abdourahamane Tiani. Après ces audiences, un membre de la délégation est reparti, les deux autres sont toujours à Niamey. Mahamat Mahdi Ali n’était pas dans la délégation, mais l’on a mis les petits plats dans les grands: contacts directs, accueil protocolaire, protection tacite.
Le message envoyé est clair et net : le FACT n’est pas un adversaire du régime nigérien, plutôt un allié de circonstance, un acteur instrumentalisé dans ce grand vide saharien.
À côté, un autre front tchadien, le CCMSR (Conseil de Commandement Militaire pour le Salut de la République) est positionné près de Zouzoudinga, entre Salvador et Madama toujours en territoire nigérien. Ils partagent la même zone que les rebelles libyens de Mahaman Worodougou, auteurs de la dernière grande attaque dans le sud libyen. Les deux groupes collaborent étroitement : échanges logistiques, coordination tactique, partage de corridors. Dans la même zone, le front toubou MPLJ de Moussa Kounaï ancré autour des champs pétroliers de la région de Diffa, Nord-Est s’oppose frontalement à la junte.
Et il y’a le FPL (Front Patriotique de Libération), une autre rébellion nigérienne hostile au CNSP.
Cinq mouvements armés, rébellions nigériennes, tchadiennes et libyennes en plus du JNIM, de l’EIGS et de l’ISWAP opèrent en territoire conquis.
Il n’y a pas une meilleure illustration de l’échec absolu du CNSP. Le nord n’est plus nigérien, il est un archipel de fiefs armés, où des acteurs étrangers et locaux imposent leurs lois sous le regard complaisant ou impuissant de Niamey.
Ce n’est plus une simple porosité frontalière.
C’est une implantation structurée, une recomposition géopolitique sauvage où des acteurs armés étrangers contrôlent des pans du territoire nigérien.
Pendant ce temps le discours officiel exalte une souveraineté retrouvée, la montée en puissance des FDS, une prétendue accalmie. Une interview fleuve a été même accordée par un Tiani déchaîné pour glorifier un passé paléolithique, accuser Macron, Talon et Ouattara de tous les maux, et minimiser une réalité qui est connue de tous : C’est un fait que nul ne conteste plus, aucun Nigérien ne se sent en sécurité.
Jamais, depuis l’indépendance, le pays n’a connu un tel vertige quant à son avenir, voire à sa survie.
Le doute s’est installé. L’autorité s’est fragmentée.
Et lorsque des portions entières du territoire ne sont plus maîtrisées durablement, ce n’est plus une simple crise : c’est une épreuve historique.
Le Niger traverse une crise qui n’est plus seulement sécuritaire. Elle est psychologique, institutionnelle et existentielle. Il est conquis ou à tout le moins partagé, entre des forces qui n’ont pas attendu l’État pour s’organiser. Et le Tchad, premier soutien du putsch paiera peut-être le prix fort quand des rebelles, aujourd’hui protégés au Niger décideront de reprendre la route vers N’Djamena.
La métastase ne s’arrête pas aux jihadistes.
Elle inclut désormais ces sanctuaires rebelles au nord, ces alliances opaques, les vides que la junte n’a ni la capacité ni la volonté de combler.
Le Niger ne perd pas seulement des soldats et des civils. Il perd des territoires, des frontières, une souveraineté réelle. Et tant que le palais de Niamey continuera de célébrer des victoires imaginaires pendant que le désert se peuple d’ennemis auxquels l’hospitalité est accordée, la question ne sera plus de savoir si le pays se disloque, mais jusqu’où ira la fracture avant que l’État ne s’effondre sous son propre mensonge.
Le Poison de diviser pour régner
A la menace jihadiste s’ajoutent désormais les fissures internes : tensions communautaires exacerbées, conflits locaux aggravés par les armes en circulation, méfiance croissante entre peuples et forces de sécurité. Les représailles à Dosso sont la preuve que l’insécurité déborde le cadre du terrorisme pour ruiner le tissu social.
Les diverses menaces, l’occupation étrangère, les conflits inter-communautaires, le sabotage économique, attestent de la désarticulation progressive d’un État qui se disloque.
L’indifférence qui tue
Lorsque des soldats tombent, il n’y a pas la moindre compassion. On préfère détourner le regard. L’émotion s’estompe vite. L’ndignation est éphémère. C’est un cycle comparable à l’évolution de la métastase : lentement mais sûrement, jusqu’au seuil fatidique. Le Niger sombre dans une phase critique. Il s’effrite, région après région, attaque après attaque, déni après déni. La métastase progresse
Jusqu’où laissera-t-on la maladie se répandre, surtout quand admettra-t-on enfin qu’elle existe et qu’elle a déjà trop sévi ?
Samir Moussa

