- L’élection du président de la Commission monopolise l’attention, reléguant au second plan les conflits meurtriers de la RDC au Sahel ou encore au Soudan.
Les chefs d’État africains convergeront, le week-end du 15 et 16 février, vers la capitale éthiopienne, Addis-Abeba, qui abrite le siège de l’Union africaine (UA). Comme tous les quatre ans, ils éliront le nouveau président de la Commission de l’UA, ainsi que son vice-président. Ayant atteint la limite fixée à deux mandats, le président sortant Moussa Faki Mahamat cédera sa place. Parmi les trois candidats en lice pour lui succéder, l’ex-Premier ministre kényan Raila Odinga et le ministre des Affaires étrangères djiboutien Mahamoud Ali Youssouf font la course en tête.
« Les élections vont éclipser les discussions concernant les conflits », craint une source diplomatique qui participe à la 46e session ordinaire de l’UA, les 12 et 13 février. Ces deux journées sont notamment consacrées à l’élection par le Conseil exécutif de l’instance panafricaine des six commissaires – à l’Agriculture, au Développement économique, à l’Éducation, à l’Énergie, et aux Affaires politiques, la paix et la sécurité. Malgré l’enjeu électoral, les principales crises sécuritaires qui ravagent le continent seront également abordées. Ce rendez-vous sera aussi l’occasion de lancer officiellement le thème de « la justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par les réparations » auquel l’année 2025 sera consacrée.
Un futur sommet extraordinaire sur la RDC
Depuis la prise de Goma, le chef-lieu de la province du Nord-Kivu, le 26 janvier, par le groupe armé du M23, les projecteurs sont braqués sur l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Or ni les avertissements de l’UA, ni la rencontre coorganisée par la Communauté des États d’Afrique de l’Est (EAC) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), deux instances liées à l’UA, le 8 février à Dar es-Salaam entre les présidents congolais et rwandais, n’ont permis de faire taire les armes.
« Personne ne veut affronter le président rwandais Paul Kagame, le principal soutien du M23, regrette Babatunde Fagbayibo, professeur de droit international à l’université de Pretoria. Cette crise illustre le manque d’efficacité du système d’alerte précoce de l’UA. Toute l’architecture du Conseil de paix et de sécurité et ses mécanismes de réponse doivent être repensés. » Le chercheur s’attend à une déclaration des chefs d’État similaire à celle de Dar es-Salaam, c’est-à-dire « sans aucune mesure spécifique ». « Un sommet extraordinaire sera probablement consacré à la RDC après le sommet de l’UA », précise la source diplomatique.
Pas de résultats tangibles pour ramener la paix au Soudan
La guerre qui oppose les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide depuis le 15 avril 2023 ne devrait pas susciter d’annonces plus courageuses. Et pour cause, le pays des deux Nils est exclu de l’instance depuis le coup d’État du 25 octobre 2021, perpétré de concert par les deux généraux qui s’affrontent désormais. « Les Égyptiens, qui soutiennent le gouvernement pro-militaires, poussent l’UA à adopter une résolution pour féliciter les récentes avancées de l’armée sur le terrain. Mais la suspension devrait empêcher son adoption », reprend le diplomate.
« Contrairement à la RDC, où plusieurs pays africains sont impliqués, ce sont davantage des nations arabes, ainsi que la Russie, qui sont engagées dans le conflit au Soudan. Cela peut expliquer le désintérêt relatif », complète le responsable politique soudanais Salih Amaar. Depuis le 31 janvier 2024, un « Groupe de haut niveau » dirigé par le Ghanéen Mohamed Ibn Chambas tente de mettre fin aux combats. Pour l’heure sans succès. Les deux camps sont même sur le point de former deux nouveaux gouvernements respectifs, ouvrant encore davantage la voie vers la séparation du pays.
« Face à l’escalade des guerres et aux conflits prolongés, il n’est peut-être pas juste d’attendre des dirigeants de l’UA qu’ils fassent des miracles, mais il est de plus en plus important de veiller à ce que l’organisation utilise tous les atouts dont elle dispose, en particulier à un moment où tout porte à croire que les États-Unis se désintéressent de plus en plus de l’organisation et que l’Europe se détourne de son rôle », résume l’International Crisis Group, une organisation indépendante spécialisée dans l’analyse des conflits.
« Rééquilibrer un système qui désavantage les Africains »
Outre les crises sécuritaires, le thème des réparations figurera donc à l’agenda de ce 38e sommet de l’UA. « Il est probable que des décisions sur les initiatives clés proposées dans la note de synthèse soient adoptées. Des discussions et des débats auront ensuite lieu au cours de l’année à venir sur la création d’un comité d’experts, les partenariats et les différentes formes de réparations comme la restitution d’objets et éventuellement la justice climatique. L’un des défis consiste à rendre les initiatives durables au-delà de 2025 », détaille la chercheuse Karoline Eickhoff, co-autrice d’un article sur cette question.
Le sujet des réparations a d’ores et déjà été évoqué lors d’un symposium organisé le 10 février à Addis-Abeba. De nombreux événements se tiennent ainsi en marge du sommet. Kyeretwie Osei, chef des programmes au Conseil économique, social et culturel de l’UA, était chargé de modérer les échanges lors de cette rencontre. « C’est très important de clarifier ce qui rentre dans notre demande, explique-t-il au Point Afrique. La plupart des personnes pensent qu’il s’agit seulement de versements de fonds, mais c’est plus large. Nous voulons rééquilibrer un système qui désavantage les Africains et fait barrage aux opportunités qui permettraient à l’Afrique d’avancer. »
À travers cette thématique, les États membres de l’UA pourraient s’accorder sur la renégociation des termes commerciaux avec le reste du monde, sur le renforcement de l’influence de l’Afrique dans les forums internationaux, ou encore continuer à faire pression pour obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Les pays africains veulent par ailleurs que les dommages causés par le réchauffement climatique dans les régions les plus vulnérables soient reconnus et compensés par les principales puissances émettrices de gaz à effet de serre. D’après la Banque africaine de développement, le continent est responsable de moins de 4 % des émissions mondiales de CO2. Le Point Afrique