La réunion organisée à Washington dans le prolongement direct des consultations de Madrid marque une inflexion silencieuse mais structurante dans le traitement du dossier du Sahara occidental. L’objectif n’est plus de préserver l’équilibre d’une impasse durable, mais de créer les conditions d’un accord applicable, mesurable et politiquement soutenable. Ce glissement traduit une évolution plus profonde : le passage d’une diplomatie de gestion du conflit à une diplomatie orientée vers la production d’un résultat.
Dans cette séquence, la méthode américaine s’impose avec netteté. Elle relève d’un pragmatisme assumé — que l’on peut qualifier de « matrice trumpienne » — où la valeur d’une initiative se mesure à sa capacité à produire des effets concrets. La priorité n’est plus accordée à la ritualisation des formats de dialogue ni à la seule légitimité historique des acteurs, mais à leur aptitude à transformer un compromis en réalité politique, économique et sécuritaire. Le centre de gravité de la négociation se déplace ainsi de la représentation vers l’exécution.
C’est dans ce cadre que s’opère une redéfinition progressive de la notion de légitimité. Dans l’esprit de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, le réalisme et la faisabilité deviennent les critères structurants. La centralité revient désormais aux « acteurs utiles » : ceux qui disposent des leviers institutionnels, territoriaux et sociaux permettant de mettre en œuvre un accord et d’en garantir la durabilité. Cette évolution ne signifie pas l’effacement des cadres antérieurs, mais leur réinscription dans une logique fonctionnelle où la capacité d’action devient déterminante.
L’initiative d’autonomie s’inscrit pleinement dans cette transformation. Elle n’est plus appréhendée comme un simple dispositif juridique, mais comme un projet de gouvernance territoriale articulant participation démocratique locale, dynamique de développement et intégration régionale. Autrement dit, elle est évaluée en fonction de son potentiel à produire de la stabilité, à attirer l’investissement et à structurer un espace économique viable. Ce passage du statut à la fonctionnalité explique le crédit croissant dont elle bénéficie dans les équilibres internationaux.
Pour les puissances influentes, la grille de lecture a changé. Toute dynamique susceptible de réduire les tensions, d’élargir la base sociale du compromis et de générer des bénéfices économiques tangibles devient un levier stratégique. La question n’est plus seulement celle des positions de principe, mais celle de la capacité d’un règlement à s’inscrire dans la durée et à produire un dividende de paix.
Dans cette perspective, l’émergence d’une expression politique sahraouie pacifique et pragmatique constitue un élément déterminant. Elle déplace le centre du débat de la confrontation vers la gouvernance et du registre identitaire vers l’horizon d’un développement partagé. Le critère décisif n’est plus de savoir qui occupait hier la scène diplomatique, mais qui est aujourd’hui en mesure de transformer un accord en paix effective et en stabilité sociale.
La recomposition en cours repose ainsi sur une répartition implicite des rôles régionaux : le Maroc en tant que porteur d’un projet institutionnel et de développement, l’Algérie comme acteur central dans l’équation de l’équilibre sécuritaire, la Mauritanie en pôle de stabilité dans l’espace maghrébin et sahélo-atlantique, et les représentations sahraouies — y compris le Polisario — comme parties prenantes de la phase de mise en œuvre autant que de celle de la négociation. Il ne s’agit plus seulement de les considérer comme des protagonistes d’un conflit, mais comme des partenaires potentiels dans la construction de la paix.
Ce qui se joue à Washington dépasse donc la tenue d’une nouvelle réunion diplomatique. C’est une reconfiguration des paramètres mêmes du règlement. La légitimité ne se mesure plus uniquement à l’épaisseur des archives ni au nombre des reconnaissances formelles, mais à la capacité d’améliorer concrètement la vie des populations concernées.
En ce sens, le pragmatisme trumpien, souvent réduit à une posture transactionnelle, apparaît ici comme une méthode de résolution : fixer un objectif atteignable, identifier les acteurs capables de le mettre en œuvre et construire autour d’eux un équilibre régional viable. Si cette logique s’inscrit dans la durée, elle pourrait transformer un conflit longtemps perçu comme insoluble en un processus politique orienté vers la production effective de la paix.
Par. Hamoud Ghaillani

