janvier 15, 2026
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Venezuela : comprendre l’agression de D. TRUMP.

« On ne peut pas comprendre l’enlèvement de Nicolas Maduro si l’on ignore les masses financières colossales associées à un changement de régime à Caracas. Il ne s’agit pas de minorer les aspects idéologiques ou géopolitiques de l’intervention américaine – réaffirmer la doctrine Monroe, asseoir des sphères d’influence impériales. Mais c’est bien le pétrole qui constitue le mobile essentiel de ce coup de force : l’accaparement et l’extraction des plus importantes réserves d’or noir du monde, longtemps exploitées avec une profitabilité inouïe par les multinationales américaines et leurs actionnaires. Maduro était un dictateur brutal et corrompu, mais Trump s’entend très bien avec de nombreux dictateurs brutaux et corrompus, cela ne génère chez lui nulle hostilité. » Gabriel Zucman économiste franco-américain, docteur en sciences économiques, directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité à l’Ecole d’économie de Paris.

« Ils ne peuvent pas dire de moi, ce qu’ils ont dit de Saddam Hussein. Impossible ! Personne ne les croirait (….), ils cherchent beaucoup de choses ; d’abord le pétrole et ensuite le gaz. Le Venezuela a la plus grande réserve pétrolière du monde […] nous avons la quatrième réserve de gaz […] la première réserve d’or au monde et ce n’est pas tout. Nous avons 30 millions d’hectares de terres arables, un aquifère gigantesque, nous avons de l’eau potable à profusion. Le Venezuela occupe une position géographique fondamentale ; il est au nord de l’Amérique du Sud et regarde vers l’Amérique centrale.» Nicolas Maduro.

« (…), oui, il y a une chose. Ma propre moralité. Mon propre esprit. C’est la seule chose qui peut m’arrêter. Je n’ai pas besoin du droit international. » D. Trump, Président américain.

Comme l’écrivait un éditorialiste de USA Today au lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les soldats de l’expédition états-unienne, « je doute fort que beaucoup d’Américains, voire un seul, aient voté pour Trump parce qu’ils souhaitaient un changement de régime dans un pays qu’ils auraient bien du mal à situer sur une carte ».

Sans présumer des connaissances géographiques des citoyens des États-Unis d’Amérique, ceux-ci devraient pourtant se souvenir d’une histoire longue des relations du Venezuela avec leur pays – une histoire qu’on pourrait penser à l’aune de la notion d’éloignement. En effet, l’éloignement n’est pas une petite affaire dans l’histoire des États-Unis d’Amérique. C’est au nom du refus de la dépendance vis-à-vis d’une monarchie lointaine que les treize colonies ont proclamé leur indépendance en 1776.

C’est au nom du refus de la dépendance vis-à-vis d’une Europe lointaine que le Président James Monroe a formulé en 1823 la doctrine selon laquelle les affaires des « Amériques » ne devaient concerner que les Américains. Par la suite, c’est pour lutter contre l’éloignement des territoires de l’Ouest que le gouvernement de Washington a entrepris la colonisation de ce qui forme aujourd’hui les États-Unis, le Far West (« Ouest lointain ») étant appelé à disparaître, en même temps que la plupart des gens qui y habitaient auparavant. À la fin du XIXe siècle, après que les grands chemins de fer transcontinentaux semblaient avoir unifié leur territoire, les États-Unis pouvaient apparaître.

Par ailleurs, en géopolitique, il est primordial de s’intéresser aux représentations (idées, référentiels, etc.) que les acteurs étudiés mobilisent ou qui influencent leurs pensées, car elles sont à la source des stratégies mises en œuvre par ces derniers. Dans le cas vénézuélien, il y a naturellement plusieurs représentations qui s’entremêlent chez les responsables américains : depuis la révolution bolivarienne portée par Hugo Chavez, en 1999, le régime vénézuélien a une posture radicalement anti-américaine, nourrie d’anti-impérialisme et de références marxistes, et assure de cette manière une part de sa légitimité intérieure. En outre, ce régime nourrit des relations soutenues avec des adversaires stratégiques des États-Unis comme la

Russie, l’Iran ou la Chine. De ce point de vue, le Venezuela est donc perçu comme un adversaire stratégique par les responsables politiques et sécuritaires américains. Toutefois, à la racine idéologique, il y a plusieurs représentations proprement américaines qui animent D.Trump et son entourage.

La doctrine Monroe, le tremplin de la politique étrangère américaine ?

Si nombreux sont les commentateurs qui mobilisent cette doctrine comme pierre angulaire de la politique étrangère américaine dans les Amériques, celle-ci est souvent mal comprise ou déformée dans ses intentions. En effet, en 1823, le président James Monroe (1817-1825) a déclaré que l’hémisphère occidentale ne serait plus ouvert à de nouvelles colonisations par les puissances européennes. Cette doctrine ne signifiait pas que les États-Unis seraient les seuls maîtres du destin des Amériques, mais plutôt que les États-Unis s’opposeraient à toute nouvelle aventure coloniale européenne en échange de sa non-ingérence dans les affaires européennes.

Il s’agissait surtout, à l’époque, de soutenir les pays d’Amérique latine qui avaient gagné leurs indépendances face à l’empire d’Espagne, notamment le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili et l’Argentine, contre un risque de recolonisation par la France ou la Russie. Cette doctrine était coordonnée avec le Royaume-Uni qui assurait une partie de la sécurité maritime américaine afin de fragiliser les empires de ses rivaux par leur éviction de l’Amérique Latine.

Ce moment est aussi fondateur dans la pensée « trumpienne » car il s’inscrit dans la période où a gouverné l’un de ses trois présidents préférés, Andrew Jackson (1829-1837), qui a conquis la Floride et le Texas contre l’Espagne. À la demande de James Monroe, Andrew Jackson, officier avant de devenir président, a mené ces conquêtes, ainsi que le nettoyage ethnique des natifs américains qui en a résulté. Cette figure populiste, à la personnalité agressive, défenseuse des droits de douanes et de la ségrégation raciale, promoteur de l’expansion territoriale américaine et ayant survécu à une tentative d’assassinat, est une influence majeure de D.Trump.

 La doctrine Monroe, une doctrine impérialiste…

La doctrine Monroe a ensuite été détournée de son sens en étant instrumentalisée par deux présidents américains, à la fin du XIXe siècle : William McKinley (1897-1901) et Théodore Roosevelt (1901-1909). Relativement inconnu, le premier a été le seul président explicitement mentionné par Trump, lors de son discours d’investiture du 20 janvier 2025, et fait l’objet d’une revalorisation symbolique par un décret présidentiel, le même jour, visant à renommer le plus haut sommet des États-Unis en « Mont McKinley ».

Dans ce décret, ce dernier est décrit comme celui qui a héroïquement mené la nation à la victoire durant la guerre hispano-américaine [de 1898]. Sous son autorité, les États-Unis ont bénéficié d’une croissance économique rapide, connu la prospérité et profité d’une expansion de leur territoire. C’est le Président McKinley qui a mis en place les droits de douane nécessaires à la protection du secteur manufacturier américain, encouragé la production intérieure et conduit l’industrie américaine à de nouveaux sommets. Son influence pour D.Trump est donc très claire. Le second est un des présidents américains les plus connus, avec lequel D.Trump s’est souvent comparé en raison de la personnalité virile, sans filtres, médiatique et new-yorkaise de Théodore Roosevelt – bien que de nombreux historiens contestent un tel parallèle, estimant que l’intéressé aurait été largement opposé à de nombreuses prises de position de D.Trump.

Or, ces deux présidents ont travaillé en tandem pour conquérir le pouvoir. Roosevelt a travaillé dans le gouvernement McKinley et McKinley a fait la promotion de Roosevelt dans les cercles politiques, afin de mener à bien leur projet principal : une expansion impérialiste des États-Unis (Le mot « impérialiste » est le leur).

Durant leur mandat, les États-Unis ont expulsé l’Espagne de l’hémisphère occidental, libéré Cuba en prenant un contrôle indirect du nouveau régime, annexé Hawaï, pris le contrôle de Porto-Rico, des Philippines et de nombreuses îles du Pacifique (comme Guam), tout en construisant le canal du Panama. Ils ont aussi participé à la politique de la porte ouverte, en contraignant militairement la Chine au commerce avec les États-Unis. Cette expansion impériale a été justifiée par la nécessité de se sécuriser dans l’hémisphère occidentale, à l’Est contre les puissances européennes, à l’Ouest en prenant le contrôle stratégique du Pacifique, tout en trouvant des débouchés coloniaux à une industrie américaine ayant déjà saturé le marché intérieur américain. Cette période nourrit fortement l’imaginaire de D.Trump, et c’est surtout à elle qu’il se réfère dans sa volonté d’expansion américaine (Panama, Canada, Groënland, etc.). En plus, McKinley a été un président très favorable aux droits de douanes, ce que ne manque pas de relever D.Trump.

Cette parenthèse a duré seulement quelques années, avec des conséquences significatives, car le projet impérial a été fortement rejeté, à la fois par une classe politique américaine fondée sur l’anticolonialisme et par ses propres instigateurs, Roosevelt en tête, refroidis par le coût financier et militaire de la guerre de contre-insurrection qu’il fallait mener dans les Philippines. La posture impériale a donc été abandonnée, au profit d’une doctrine d’ingérence ponctuelle mais récurrente en Amérique Latine au cours de l’ensemble du XXe siècle, basée sur les fondements de la doctrine Monroe ainsi que sur la gestion des menaces régionales (anti-communisme, lutte contre la drogue, etc.).

La menace régionale…

La doctrine Monroe, la parenthèse impérialiste et les velléités guerrières actuelles ne peuvent pas se comprendre, sans prendre en compte les représentations d’une menace régionale. D.Trump est fortement influencé par un problème ressenti par tous les Américains depuis la création des États-Unis : les menaces externes qui visent leur projet politique et leur prospérité économique. Ce sentiment est omniprésent et, sans que l’on puisse revenir sur ses origines, il est impératif de comprendre que le premier cercle de menaces perçues par les responsables américains vient de son espace régional. Les moments historiques décrits ci-dessus cherchaient à sécuriser les États-Unis dans cet espace proche.

Or, après trois décennies d’opérations militaires loin des frontières au XXIe siècle (opérations pour la paix, lutte contre le terrorisme, etc.), un consensus a émergé au sein de la classe politique américaine : l’hémisphère occidental est redevenu un espace de menaces pour les États-Unis. En raison de l’explosion de l’activité des cartels de la drogue (et de la mortalité par overdose aux États-Unis), de l’activisme renforcé des compétiteurs stratégiques russes, chinois et iraniens dans la région, des menaces terroristes émanant de l’infiltration des filières d’immigration clandestine etc.

Après trois décennies d’opérations militaires loin des frontières au XXIe siècle, un consensus a émergé au sein de la classe politique américaine : l’hémisphère occidental est redevenu un espace de menaces pour les États-Unis. Ainsi, Trump a pu aisément bâtir une stratégie politique sur ce consensus, en désignant de nouveau l’hémisphère occidental comme prioritaire pour la sécurité américaine, espace ayant été oublié lors des « forever wars » au Moyen-Orient ou en Asie.

Dans ce contexte, le régime de Nicolas Maduro incarne la convergence de toutes ces menaces : régime marxiste ouvertement anti-américain dans un contexte post-guerre froide, étroitement soutenu par la Russie, l’Iran et la Chine ; source de flux d’immigrations massifs vers les États-Unis ; liens de l’armée avec des cartels de drogue, etc. Dès lors, un courant historique important au sein du parti Républicain, nourri d’un anti-communisme ontologique et mêlant des intérêts d’affaires, cherche à renverser les responsables révolutionnaires américains, tels que Maduro ou Castro : ce courant est notamment porté aujourd’hui par des responsables « cubano-américains » comme le secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale, Marco Rubio, et plusieurs responsables de Floride. D.Trump est entouré de ces figures et il semble que Rubio soit à la manœuvre sur cette campagne contre le Vénézuela.

L’équation stratégique de D.Trump est simple et limpide depuis son retour au pouvoir : il ne souhaite pas engager des troupes américaines au sol dans des opérations militaires importantes, comme en Irak et en Afghanistan, mais il souhaite utiliser la force et la contrainte pour renverser Maduro.

Dans ce contexte, les seules solutions militaires qui s’offrent à lui sont des campagnes de frappes aériennes ou maritimes, et des stratégies opaques (opérations spéciales, opérations clandestines, cyberattaques, opérations informationnelles, etc.). Celles-ci seront couplées avec les pressions économiques déjà en place pour parvenir à un changement de régime basé sur un renversement de l’intérieur et la bascule des militaires vers une figure politique alternative, comme Juan Guaido, président par interim entre 2019 et 2023 en parallèle de Maduro, ou plus probablement Maria Corina Machado, la récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2025, déjà en lien étroit avec l’administration américaine pour préparer ce renversement.

En outre, depuis fin août 2025, 10 frappes de drones, dont 8 dans les Caraïbes, ont été menées contre des navires suspectés d’appartenir à des cartels de drogue, faisant plus de 40 morts et deux prisonniers. Des citoyens colombiens, équatoriens, trinidadiens ou vénézuéliens ont été tués, sans que leur lien avec le trafic de drogue soit confirmé. D.Trump a justifié ces opérations en indiquant détenir des renseignements très précis, notamment d’origine électro-magnétique (interceptions téléphoniques ou radios), sur la présence de cargaisons de drogues destinées aux États-Unis.

S’il est impossible, pour l’heure, d’affirmer que les individus ciblés sont des trafiquants de drogue, il est important de comprendre que les services de renseignement américains et les forces armées américaines ont réalloué des ressources significatives sur l’Amérique Latine, en général, et sur la lutte contre les cartels de drogue, en particulier, depuis le premier mandat de Trump (Joe Biden poursuivant cet effort). Ainsi, la cartographie des cartels est probablement plus précise et plus avancée qu’il y a une décennie.

Le pétrole, le mobile principal de l’attaque américaine ?

« Les États-Unis doivent récupérer le pétrole, les terres et les actifs que le Venezuela leur a volés ». Donald Trump, Président américain.

Il ne s’agit pas ici de minorer les aspects idéologiques ou géopolitiques de l’intervention américaine – réaffirmer la doctrine Monroe, asseoir des sphères d’influence impériales. Mais c’est bien le pétrole qui constitue le mobile essentiel de ce coup de force : l’accaparement et l’extraction des plus importantes réserves d’or noir du monde, longtemps exploitées avec une profitabilité inouïe par les multinationales américaines et leurs actionnaires. Maduro était un dictateur brutal et corrompu, mais Trump s’entend très bien avec de nombreux dictateurs brutaux et corrompus, cela ne génère chez lui nulle hostilité. Les exemples sont légion. Il a notamment gracié Ross Ulbricht, créateur du marché noir en ligne Silk Road qui était incarcéré depuis plus de dix ans. Cet Américain, aujourd’hui âgé de 40 ans, avait été arrêté en 2013 dans une bibliothèque de San Francisco au terme d’une enquête sur ce qui était considéré comme le plus grand site de vente de drogue en ligne.

Lancé en 2011, Silk Road a, pendant sa courte existence, généré plus de 200 millions de dollars de ventes, empochant au passage plus de 13 millions de dollars de commission en bitcoins, selon les enquêteurs fédéraux. Ce marché noir, où les paiements se faisaient en cryptomonnaies, servait essentiellement à acheter et vendre des produits illégaux comme des drogues. En 2015, Ross Ulbricht avait été condamné à une peine de prison à vie, essentiellement pour trafic de drogue et blanchiment,. Il a aussi gracié l’ex-président du Honduras Juan Orlando Hernandez. En effet, ce dernier était le chef d’Etat de l’un des pays les plus violents d’Amérique latine, principalement du fait des gangs qui contrôlent le trafic de drogue et du crime organisé, de 2014 à 2022. Il purgeait une peine de quarante-cinq ans sur le sol américain pour trafic de drogue, après avoir été jugé coupable d’avoir aidé à expédier des centaines de tonnes de cocaïne aux Etats-Unis.

L’objectif principal de l’expédition trumpiste est ailleurs : reprendre l’exploitation de la manne pétrolière vénézuélienne au profit des grandes fortunes américaines, exploitation qui avait atteint un premier paroxysme dans les années 1950, pendant cet « âge d’or » mythifié par le mouvement « Make America Great Again » (MAGA) en français « Rendre l’Amérique à nouveau grande » ou « Rendre sa grandeur à l’Amérique »).

Cette histoire peu connue sur laquelle il faut revenir : celle d’un extractivisme international poussé à son paroxysme, dont Trump cherche à écrire aujourd’hui un nouveau chapitre qui, s’il y parvient, pourrait s’avérer plus extrême encore. La production pétrolière vénézuélienne commence dans les années 1910 par un vice fondateur : le pétrole est pour ainsi dire donné aux majors étrangères. Le dictateur Juan Vicente Gomez accorde des concessions extraordinairement généreuses aux multinationales américaines et britanniques, qui y développent rapidement la production.

Dès 1929, Caracas pèse pour plus de 10 % de la production d’or noir de la planète et en est le premier exportateur mondial.

Initialement, Britanniques et Américains se partagent le gâteau. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les seconds finissent par rafler la mise. Le Venezuela devient le premier réceptacle des investissements internationaux américains, et sa première source de profits étrangers. Il faut bien prendre la mesure des richesses ainsi extraites du Venezuela par les Etats-Unis au mitan du 20e siècle. En 1957, au sommet de cet extractivisme transfrontière, les profits enregistrés par les majors américaines au Venezuela sont du même ordre de grandeur que l’ensemble des bénéfices réalisés par toutes les multinationales américaines – tous secteurs confondus – dans tous les autres pays d’Amérique latine et tous les pays d’Europe continentale confondus !

L’équivalent de 12 % du produit intérieur net vénézuélien – c’est-à-dire de la valeur de tous les biens et services produits chaque année dans le pays – va aux actionnaires américains. Soit à peu près autant que ce que touche la classe populaire du Venezuela, les 50 % les plus pauvres du pays. Le PIB du Venezuela augmente, mais au profit des grandes fortunes états-uniennes qui encaissent les dividendes et des employés américains bien payés. Le Venezuela abrite en effet au début des années 1960 la plus grande communauté d’expatriés américains. Ces derniers y vivent dans des enclaves qui leur sont réservées, dotées d’hôpitaux flambants neufs et de terrains de baseball luxuriants. C’est « l’âge d’or » auquel le pouvoir trumpiste souhaite revenir. Un partage de la rente pétrolière qu’on peut difficilement imaginer plus injuste et inégalitaire.

Toutefois, À partir des années 1960, comme dans le reste de l’Amérique latine, les gouvernements successifs vont essayer de négocier des conditions financières plus équilibrées. Le Venezuela prend la tête de ce mouvement. C’est un homme politique vénézuélien, Juan Pablo Pérez Alfonzo, qui se trouve derrière la création de l’OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole) en 1960. Le pays prend les rênes du mouvement pour faire advenir un « nouvel ordre économique international », exiger une réécriture des règles du commerce mondial.

Ce processus culmine dans la nationalisation, en 1976, des actifs d’Exxon Mobil, Shell et Chevron au Venezuela. A l’époque Donald Trump a 30 ans. Il ne cesse aujourd’hui de dénoncer ce « vol ». Et ne cache guère son objectif principal : revenir aux conditions léonines de la période 1920-1960. S’il y parvient, on peut envisager un doublement voire un triplement des profits de l’industrie pétrolière américaine, l’un des plus gros financeurs de Trump et du parti républicain. Les réserves d’or noir du Venezuela sont en effet considérables : les plus importantes du monde. Et elles sont quasi-inexploitées, la production s’étant effondrée en raison de la mauvaise gestion du régime chaviste et du durcissement des sanctions américaines en 2017.

Les enjeux financiers sont d’autant plus importants que les prix du pétrole sont plus élevés que dans les années 1950. Si Trump parvenait à rétablir les conditions financières qui prévalaient au milieu du 20e siècle, la manne captée par les majors américaines et leurs propriétaires en serait augmentée d’autant. Quand Trump dit qu’il veut « gouverner » le Venezuela, c’est là son projet. Pour fixer un ordre de grandeur, les profits d’Aramco – le principal producteur de pétrole d’Arabie saoudite, pays qui abrite les deuxièmes plus grandes réserves d’or noir – se sont élevés ces dernières années à $100-$150 milliards par an. Par conséquent, $100 à $150 milliards par an : c’est la somme en jeu, aujourd’hui, derrière l’enlèvement de Maduro.

L’attaque américaine au prisme du droit international

L’agression contre le Venezuela passe outre la charte de l’ONU. Donald Trump vante le pouvoir des États-Unis de violer impunément le droit international. L’opération constitue pourtant l’acte déclencheur d’un conflit armé international et à cet égard appelle l’application du droit international humanitaire.

Pour rappel, dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, on le sait tous, de puissantes explosions se sont produites à Caracas, capitale du Venezuela, et ses environs. Quelques heures plus tard, un communiqué du gouvernement dénonçait « la très grave agression militaire perpétrée par l’actuel gouvernement des États-Unis d’Amérique [comme constituant] une violation flagrante de la charte des Nations unies ». Puis, plus loin, affirmait que le Venezuela « [e]n stricte conformité avec l’article 51 de la charte des Nations unies, […] se réserv[ait] le droit d’exercer sa légitime défense pour protéger son peuple, son territoire et son indépendance. »

Justement, il faut dire que l’ensemble de cette opération est, de manière flagrante, contraire au droit international. Le droit au recours à la force contenu dans la charte des Nations unies est de nature coutumière et tient en quelques points clés.

Premièrement, les signataires de la charte s’engagent à « s’abst[enir], dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État ». Deuxièmement, les membres des Nations unies doivent solder tout différend par le recours à des moyens pacifiques. Troisièmement, si la situation le requiert, le Conseil de sécurité des Nations unies peut, selon une gradation appropriée, décider de mesures à prendre pour y faire face, dès lors qu’il constate une menace contre la paix, une rupture de la paix ou un acte d’agression.

En dernier recours, lorsque de telles mesures se révèlent inadéquates ou inefficaces, il « peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d’autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations unies ».

Les exceptions compatibles avec un recours à la force se limitent à la légitime défense ou à une action conforme à une décision du Conseil de sécurité. Dans cette circonstance, les États-Unis ne peuvent se prévaloir ni d’une action en légitime défense ni d’un mandat du Conseil de sécurité. La Cour internationale de Justice avait relevé que le non-recours à la force relevait d’un principe essentiel et fondamental du droit international (arrêt du 27 juin 1986, qui concernait déjà une confrontation entre les États-Unis et un pays des Amériques, en l’occurrence le Nicaragua).

Ces principes susmentionnés ont pour finalité de préserver la stabilité de l’ordre international et de prévenir le règne de la loi de la jungle dans les relations internationales. Or, faut-il le rappeler, dans la mesure où ils ont adhéré à la Charte des Nations unies, dont ils furent les rédacteurs en 1945, les États-Unis sont tenus d’en respecter et appliquer les dispositions. Par ailleurs, il faut préciser que le concept du « régime change » n’a pas de fondement en droit international.

En effet, le président Trump a justifié son intervention armée contre un président qu’il considère comme « illégitime » par l’accusation selon laquelle Nicolas Maduro se serait livré, des années durant, au « narco-terrorisme ». La méthode utilisée, l’enlèvement d’un chef d’État en exercice, est doublement contraire au droit international : d’une part, en raison de l’immunité attachée à la fonction présidentielle (ce que semble ignorer l’application extra-territoriale de la justice américaine) ; d’autre part parce que la Charte, dans son art. 2, § 7, stipule clairement la non-ingérence dans les affaires intérieures des États.

Le principe de souveraineté n’autorise pas un État à intervenir militairement sur le territoire d’un autre État en vue d’en changer le système politique, quand bien même le régime de Nicolas Maduro s’est rendu coupable de fraude électorale et de graves violations des droits humains à l’égard de l’opposition, qui font l’objet d’une enquête conduite par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Il reste que l’emploi de la force armée n’est pas la méthode la plus appropriée pour promouvoir les droits de l’homme dans un autre pays. Il existe des mécanismes internationaux compétents dans ce domaine (ONU, CPI) qui devraient pouvoir poursuivre leurs missions d’enquête sur les crimes présumés commis au Venezuela.

Quid des Conventions de Genève dans ce contexte ?

Le droit applicable à l’intervention armée à Caracas est le droit des conflits armés encadrant la conduite des opérations militaires et la protection des biens et des personnes, même si les États-Unis nient être en guerre contre le Venezuela. Les Conventions de Genève s’appliquent s’agissant d’un conflit armé international même si l’une des parties ne reconnaît pas l’état de guerre (art. 2 commun des Conventions).

Dès son arrestation, Nicolas Maduro peut se prévaloir de la protection de la 3ᵉ Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre. En outre, la brièveté de l’opération militaire américaine n’exclut pas l’application de la 4ᵉ Convention de Genève si des victimes civiles sont à déplorer ou des biens civils ciblés.

D’autre part, Donald Trump a déclaré vouloir « diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions assurer une transition sûre, appropriée et judicieuse ». Cela peut être un motif d’inquiétude si un projet d’occupation est envisagé (la Charte des Nations unies le proscrit si l’occupation découle d’un recours à la force illicite). Cela dit, un tel scénario semble improbable compte tenu de l’expérience des fiascos en Afghanistan et en Irak, des réactions internationales majoritairement hostiles à l’intervention militaire, ainsi que de la montée des critiques au sein même de sa base MAGA, à qui Trump avait promis avant son élection de mettre fin aux guerres extérieures.

L’intervention armée et l’arrestation d’un chef d’État étranger en vue de le juger par un tribunal états-unien sont un message sans ambiguïté adressé par le président Trump à la communauté internationale : son pays n’hésitera pas à faire prévaloir le droit de la force sur la force du droit. Le droit international doit impérativement prévaloir comme contrat social liant les nations pour prévenir le chaos ou « l’homme est un loup pour l’homme » pour reprendre la formule de Thomas Hobbes.

Par SALEH DAGACHE OUSMAN

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