Quelques mois seulement après l’annonce du dépôt d’une plainte visant la République du Tchad devant la Cour pénale internationale (CPI), le président tchadien Mahamat Idriss Déby s’est rendu en France pour une visite officielle à Paris. Un déplacement qui interroge, tant par son calendrier que par sa portée diplomatique, alors que son nom est désormais cité dans une procédure judiciaire internationale liée aux crimes commis au Soudan.
Mahamat Idriss Déby visé par une plainte à la CPI
Une organisation de la société civile soudanaise, Priority Peace Sudan, a récemment saisi le procureur de la CPI d’une plainte mettant en cause le rôle présumé du Tchad dans le conflit soudanais. Selon ce document, consulté par Africa Intelligence, Mahamat Idriss Déby et plusieurs de ses proches collaborateurs sécuritaires sont accusés d’avoir facilité la réception et l’acheminement d’équipements militaires en provenance des Émirats arabes unis (EAU) vers les Rapid Support Forces (RSF), engagées dans une guerre sanglante contre l’armée régulière soudanaise depuis avril 2023.
La plainte évoque des faits susceptibles de constituer une complicité de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, dans un conflit marqué par des exactions de masse, notamment au Darfour. Elle s’appuie sur des rapports d’organisations internationales, dont les Nations unies, ainsi que sur des enquêtes de presse.
Outre le chef de l’État tchadien, plusieurs hauts responsables sont cités, parmi lesquels des généraux, des chefs des services de sécurité et des conseillers présidentiels soupçonnés d’avoir joué un rôle clé dans la chaîne logistique régionale. Le Tchad est décrit comme une plateforme stratégique de transit, en particulier via l’aéroport d’Amdjarass, situé à proximité immédiate de la frontière soudanaise.
Les Émirats arabes unis prennent leurs distances
Si la plainte mentionne clairement le rôle présumé d’Abu Dhabi dans le soutien aux RSF, les Émirats arabes unis s’efforcent désormais de se démarquer du président tchadien. Officiellement, les autorités émiriennes continuent de nier toute fourniture d’armes, affirmant n’acheminer que de l’aide humanitaire. En coulisses, cette prise de distance semble également répondre à la crainte d’être directement impliqués dans des procédures judiciaires internationales, après l’échec récent d’une plainte déposée contre eux devant la Cour internationale de justice (CIJ).
Cette prudence contraste avec l’importance des relations économiques entre N’Djamena et Abu Dhabi, matérialisées notamment par la promesse d’investissements émiratis de 20 milliards de dollars dans le cadre du plan « Tchad Connexion 2030 ».
Une visite à Paris qui soulève des interrogations
C’est dans ce contexte explosif que Mahamat Idriss Déby s’est rendu en France, quelques jours après la médiatisation de la plainte. Cette visite, officiellement consacrée au renforcement du partenariat franco-tchadien, suscite de nombreuses questions : le président tchadien cherche-t-il à s’assurer un soutien diplomatique de Paris face aux risques judiciaires croissants ? Tente-t-il d’influencer, directement ou indirectement, un environnement politique et juridique dans lequel la France joue un rôle majeur,a la plainte ayant été déposée par une ONG enregistrée sur son territoire et défendue par un cabinet d’avocats parisien ?
Sans preuve formelle d’une telle démarche, le timing alimente les soupçons d’une stratégie de protection politique, alors que la CPI élargit progressivement le périmètre de ses enquêtes aux acteurs régionaux du conflit soudanais.
La CPI accélère ses enquêtes sur le Darfour
Le 19 janvier 2026, depuis La Haye, la procureure adjointe de la CPI, Nazhat Shameem Khan, a dressé devant le Conseil de sécurité de l’ONU un tableau accablant de la situation au Darfour. Elle a affirmé que le Bureau du procureur dispose désormais de preuves solides – images satellites, vidéos, témoignages – établissant la commission de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, notamment à El Fasher et Al Geneïna.
Si les RSF sont clairement désignées comme responsables majeures de ces atrocités, la procureure a rappelé que les enquêtes portent également sur les soutiens logistiques et politiques ayant permis la poursuite de ces crimes. Elle a souligné que la lutte contre l’impunité implique d’examiner le rôle de tous les acteurs, y compris les États voisins.
Vers une internationalisation des responsabilités ?
La condamnation, en octobre 2025, de l’ancien chef janjaouid Ali Abd Al Rahman, dit Ali Kushayb, par la CPI marque un tournant judiciaire. Elle ouvre la voie à une responsabilisation élargie, non seulement des auteurs directs, mais aussi de ceux qui, par leur soutien, auraient contribué à la commission de crimes internationaux.
Dans ce contexte, la plainte visant le Tchad place Mahamat Idriss Déby sous une pression croissante. Sa visite à Paris apparaît ainsi comme un épisode diplomatique lourd de sens, au moment où la justice internationale semble déterminée à ne plus se limiter aux seuls chefs de guerre soudanais.
Une question demeure : le président tchadien pourra-t-il durablement s’abriter derrière ses alliances diplomatiques, ou la dynamique judiciaire internationale finira-t-elle par rattraper N’Djamena ?
Michel DIOUF

