Dans un contexte de bouleversements géopolitiques récurrents et imprévisibles, le Dr Abdourahmane Diallo Chef du département des langues et civilisations slaves de l’UCAD a produit une réflexion documentée et bien fouillée sur le rôle de Moscou dans les relations internationales. Il s’agit d’un ouvrage intitulé : «Les équilibres géopolitiques: La Russie et le reste du monde». Le Professeur Ibrahima DIAGNE, du Département des Civilisations Germaniques et Directeur de la Coopération locale à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar est l’auteur de la préface sans oublier la postface rédigée par le Pr Amadou SOW, formateur à la FASTEF. La présentation de cet intéressant ouvrage est prévue le 31 Janvier 2025 à la maison d’édition l’Harmattan à 16h. DakarTimes propose une version synthétisée de quelques paragraphes de ce pertinent ouvrage recommandé à tous les chercheurs et étudiants.
Dans un contexte international marqué par l’instabilité, la conflictualité et la remise en cause des équilibres hérités de la guerre froide, l’ouvrage : «Les équilibres géopolitiques : La Russie et le reste du monde » du Dr Abdourahmane Diallo, enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, propose une analyse approfondie du rôle de la Russie dans le système international et de ses relations avec l’Occident et l’Afrique. L’auteur s’inscrit dans une démarche critique visant à déconstruire les idées reçues, à historiciser les perceptions dominantes et à replacer les rapports de force dans une lecture géopolitique globale.
Un monde multipolaire dominé par les rapports de force
Le XXIᵉ siècle se caractérise par la fin des illusions d’un ordre international fondé sur la coopération et le multilatéralisme équilibré. Les États poursuivent avant tout leurs intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires, dans un environnement assimilable à une « jungle » géopolitique où les plus puissants imposent leur volonté aux plus fragiles. Aucun État ne peut toutefois vivre en autarcie, ce qui accentue la vulnérabilité des pays politiquement instables, économiquement dépendants ou militairement faibles.
Dans ce contexte, les puissances établies cherchent à préserver leur hégémonie, tandis que les puissances montantes s’emploient à la contester. Comprendre ces dynamiques suppose une lecture géopolitique rigoureuse, fondée sur l’histoire, la sociologie des relations internationales et la critique des discours idéologiques. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’analyse du positionnement de la Russie face à l’Europe, aux États-Unis et au reste du monde.
La Russie : menace réelle ou construction idéologique occidentale ?
La perception de la Russie comme une menace pour l’Europe et l’Occident constitue un thème central des discours stratégiques occidentaux. Pourtant, cette peur repose largement sur des représentations héritées du XIXᵉ siècle et de la guerre froide. Des auteurs comme Hélène Carrère d’Encausse et Jacques Baud soulignent que l’idée d’une volonté russe d’envahir l’Europe relève davantage du mythe que de la réalité historique ou stratégique.

Cette perception négative trouve notamment son origine dans les écrits du Marquis de Custine, dont le jugement sur la Russie, qualifiée de barbare et non européenne, a durablement influencé la pensée occidentale. Ces représentations ont été relayées, parfois sans esprit critique, jusqu’à nos jours. À l’inverse, des penseurs comme Eugène Melchior de Vogüé ont mis en lumière la richesse intellectuelle, spirituelle et culturelle de la Russie, la présentant comme un espace de synthèse entre tradition et modernité, Orient et Occident.
L’auteur insiste sur la nécessité d’une démarche scientifique fondée sur la remise en question des idées reçues, conformément à l’épistémologie de Karl Popper. Appliquer sans critique des grilles de lecture anciennes conduit à une compréhension biaisée de la Russie contemporaine et empêche d’appréhender objectivement son rôle sur la scène internationale.
Russie, Europe et États-Unis : une relation triangulaire conflictuelle
Les relations entre la Russie et l’Union européenne sont marquées par la méfiance, alimentée par l’élargissement de l’OTAN, l’alignement stratégique de Bruxelles sur Washington et l’instrumentalisation de la « menace russe » par les élites d’Europe orientale. Moscou reproche à l’UE l’application sélective de ses normes, notamment dans les domaines énergétique et des droits des minorités, au détriment des intérêts russes.
La Russie ne s’oppose pas fondamentalement à la construction européenne, mais elle souhaiterait voir émerger une Europe stratégiquement autonome, capable d’agir comme un pôle d’équilibre face aux États-Unis et à la Chine. En revanche, la relation avec Washington demeure profondément conflictuelle. Les États-Unis entendent préserver leur leadership en Europe, considéré comme leur principal actif géopolitique, tandis que la Russie revendique une sphère d’influence minimale dans l’espace post-soviétique, perçu comme essentiel à sa sécurité.
Cette opposition structurelle explique en grande partie les tensions actuelles et l’utilisation de l’OTAN comme instrument de division du continent européen. Dans le même temps, l’ombre croissante de la Chine pourrait inciter Washington à un rapprochement tactique avec Moscou afin d’éviter une alliance russo-chinoise trop solide.
L’Afrique face à l’Occident : méfiance, désillusions et recompositions
La méfiance de l’Afrique à l’égard des puissances occidentales s’inscrit dans une longue histoire marquée par la traite négrière, la colonisation, le néocolonialisme et des interventions militaires aux conséquences déstabilisatrices. L’intervention en Libye en 2011 constitue un tournant majeur, ayant contribué à l’effondrement de l’État libyen et à la dégradation durable de la sécurité dans le Sahel.
Les opérations militaires occidentales en Afrique, souvent menées sans réelle inclusion des États concernés et sans stratégie de long terme, ont accentué le sentiment d’injustice et d’instrumentalisation. Le traitement différencié des crises internationales, notamment la priorité accordée au conflit ukrainien par rapport aux conflits africains, renforce l’amertume des populations et des dirigeants africains.
Dans ce contexte, de nombreux pays africains se tournent vers des partenariats alternatifs, notamment avec les BRICS et la Russie, perçus comme plus pragmatiques et moins paternalistes. Cette dynamique traduit la volonté croissante de l’Afrique de défendre ses intérêts propres dans un monde multipolaire.
L’Afrique dans la géopolitique mondiale et russe

L’Afrique occupe une place centrale dans les équilibres internationaux, tant par son poids démographique croissant que par l’abondance de ses ressources naturelles et son importance stratégique. Elle représente aujourd’hui plus du quart des États membres de l’ONU et constitue un acteur incontournable dans les débats sur la gouvernance mondiale.
Cependant, le continent demeure confronté à des défis structurels majeurs : pauvreté persistante, conflits, corruption, fuite des capitaux et des cerveaux, dépendance économique et inégalités internes. Ces difficultés ne peuvent être comprises sans tenir compte de l’héritage historique de l’exploitation et des contraintes imposées par le système économique mondial.
La Russie manifeste un intérêt stratégique croissant pour l’Afrique, notamment en raison de ses ressources énergétiques et minières, de son marché potentiel et de son poids politique dans les organisations internationales. Toutefois, l’auteur souligne que l’avenir de l’Afrique dépend avant tout de ses propres choix : investissement dans l’éducation, gouvernance responsable, institutions fortes et justice sociale.
Il faut dire que l’analyse proposée par le professeur Diallo, met en évidence la nécessité de repenser les relations internationales à l’aune de la multipolarité émergente. La Russie, l’Occident et l’Afrique évoluent dans un système marqué par la concurrence, les perceptions biaisées et les intérêts divergents. Pour l’Afrique, l’enjeu central réside dans sa capacité à transformer ses atouts en leviers de développement autonome, à rompre avec les dépendances structurelles et à s’affirmer comme un acteur à part entière du cours du monde.

