En pointant du doigt Paris, Abidjan et Cotonou après l’attaque de l’aéroport de Niamey, le régime nigérien tente de dissimuler ses échecs sécuritaires et sa dépendance croissante aux mercenaires russes.
L’attaque de l’aéroport de Niamey marque un tournant qui dépasse l’incident tactique. En frappant ce centre névralgique, les groupes armés ont brisé le récit de la « montée en puissance » et de la « sécurisation des centres vitaux » prôné par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Ce revers nigérien fait écho à la vulnérabilité de Bamako : dès septembre 2024, l’attaque sanglante de l’aéroport et de l’école de gendarmerie (plus de 70 morts), revendiquée par le JNIM, prouvait déjà que le verrou des infrastructures stratégiques avait sauté. Si le bilan humain à Niamey reste protégé par l’omerta du régime, l’intrusion au cœur du dispositif de protection de la capitale démontre que la « souveraineté intégrale » ne sanctuarise plus les pôles de pouvoir. Aujourd’hui, le harcèlement des axes de ravitaillement et les incursions répétées créent un climat d’insécurité permanente qui dément la capacité des juntes à garantir l’étanchéité de leurs propres centres de décision.
Le crash du récit sécuritaire et la stratégie du silence
Pour préserver un contrat social fragilisé, les autorités de l’AES ont instauré une véritable chape de plomb, transformant la région en un « trou noir » de l’information. Cette stratégie dépasse la simple censure pour devenir une criminalisation systématique de l’analyse : entre réquisitions forcées de journalistes, arrestations pour « atteinte au moral des troupes » et fermetures de médias, les juntes tentent de substituer une scénarisation permanente de la victoire à la réalité des faits.
Mais la propagande n’arrive pas à cacher l’insécurité croissante. Les chiffres d’ACLED pour 2025 sont sans appel : avec plus de 1 200 décès enregistrés dans la seule région de Tillabéri, le Niger fait face à un front d’une intensité inédite. Cette dégradation s’inscrit dans une tendance lourde documentée par l’Africa Center for Strategic Studies : l’espace AES concentre désormais 55 % de la létalité terroriste du continent, avec un nombre de victimes multiplié par 2,5 au cours des quatre dernières années.
Rupture régionale et parrainage moscovite
En rompant avec la Cedeao, les juntes ont créé un angle mort stratégique. Bien que quelques canaux de partage de renseignements subsistent de manière bilatérale, résilience nécessaire des armées de terrain, la dégradation des relations institutionnelles causée par l’hostilité de l’AES entrave toute riposte régionale efficace. Offrant ainsi aux groupes armés un espace de manœuvre idéal dans les zones de jonction entre le Sahel et le Golfe de Guinée. Malgré cet enlisement, les autorités accélèrent l’ancrage de leur alliance par l’inauguration de premières institutions communes, actant une rupture structurelle qui cherche à rendre tout retour à la normale illusoire.
Pour masquer ces impasses, Niamey pointe régulièrement Cotonou et Abidjan, les accusant d’héberger des bases de déstabilisation. Cette rhétorique se heurte pourtant à la réalité géographique et stratégique. L’essentiel de la menace terroriste demeure concentré dans la zone dite des « trois frontières » (Liptako-Gourma), loin des frontières béninoises et ivoiriennes, rendant peu crédible la possibilité d’instrumentalisation par ces pays. Ensuite, l’arrêt brutal de la coopération inquiète au plus haut point les pays côtiers, craignant un effet de glissement. En refusant de coordonner la lutte aux frontières, l’AES transforme le nord des pays côtiers en nouvelles lignes de front, menaçant la stabilité de partenaires qui ont tout intérêt à l’éviction définitive des groupes armés.
Enfin, le paradoxe de cette quête d’indépendance réside dans son caractère sélectif. Tandis que l’influence française est dénoncée comme une ingérence insupportable, le général Tiani n’hésite pas à saluer le soutien de la Russie, érigée en partenaire privilégié. Ce basculement vers les mercenaires d’Africa Corps s’accompagne d’une multiplication des violations des droits de l’homme, alimentant les cycles de vengeance communautaire dont se nourrissent les djihadistes. Cette sous-traitance à Moscou accroît la dépendance envers un parrain qui s’épanouit dans le chaos, en coupant le Niger et les autres pays de la confédération d’importants partenaires régionaux qui eux ont intérêt à la stabilité. La pérennité de l’Alliance dépendra de sa capacité à transformer ses incantations souverainistes en résultats tangibles. Faute de quoi, le silence imposé finira par être brisé par le fracas des réalités sécuritaires. De Le Point Afrique
Par Régis Hounkpè analyste géopolitique et enseignant à l’École nationale supérieure des Armées (ENSA) du Bénin

