mai 26, 2024
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Sécurité

La politique russe d’Emmanuel Macron : étapes et racines d’une nouvelle approche, 2017-2024

En outre, Emmanuel Macron semble avoir progressivement pris conscience d’avoir été leurré par Vladimir Poutine, avec lequel il a longtemps pensé qu’une relation de confiance serait possible et utile. Néanmoins, il serait injuste de voir dans la politique russe du président français un excès de naïveté et de faiblesse. Dès 2017, Emmanuel Macron a montré, dans ses discours comme dans ses actes, qu’il était conscient de la nature du régime russe et de ses actions hostiles – il avait la double expérience du quinquennat de François Hollande et de son élection présidentielle dans laquelle Moscou s’était ingérée. En 2019, à Brégançon, si le président français poursuit son rapprochement avec Vladimir Poutine, il n’hésite pas à faire mouiller dans la baie la frégate Languedoc qui avait tiré des missiles en Syrie en 2018, après une attaque chimique de Damas.

En 2020, après la tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny, Emmanuel Macron est conscient que Vladimir Poutine le trompe avec cynisme et nonchalance, en suggérant que l’opposant russe ait lui-même ingurgité le poison. Ainsi, contrairement à ce que le président français affirme lui-même à Munich en 2023, il est très peu probable qu’il ait réellement pu croire, jusqu’à ce que la guerre « explicite » l’« ambiguïté », aux mensonges de Poutine sur l’absence de lien entre le Kremlin et Wagner. En outre, Paris a rapidement déployé trois sous-marins nucléaires suite à l’invasion de l’Ukraine (une manoeuvre inédite depuis trente ans) et a continué ses exercices stratégiques pour montrer à Moscou que le dialogue se déroulerait « entre puissances nucléaires égales». En revanche, Emmanuel Macron semble s’être bercé d’illusions en croyant pouvoir, grâce à une relation de confiance, infléchir certaines positions de Vladimir Poutine, l’empêcher de déclencher la guerre contre l’Ukraine et le pousser à la paix. C’est probablement en ce sens qu’il faut comprendre le commentaire de Volodymyr Zelensky à la presse française disant que le président français avait compris qu’il avait été « trompé personnellement» par Vladimir Poutine. Si l’Élysée a continué de s’entretenir avec le président russe après le 24 février 2022, Emmanuel Macron s’est lassé et a fini par cesser de le faire, avec une ultime conversation sur la centrale nucléaire de Zaporija en septembre 2022, soit le mois de son discours à l’ONU. Un ancien ministre parle de « radicalisation par déception». L’abus par la Russie de la rhétorique nucléaire ainsi que la réponse franche et efficace apportée à une énième menace nucléaire russe par Washington, Londres et Paris, par des canaux privés, à l’automne 2022 (représailles conventionnelles des trois pays en cas d’emploi), ont probablement contribué à convaincre Emmanuel Macron de l’importance du rapport de force dans la relation avec la Russie.

Si tout cela a certainement joué un rôle fondamental, le projet européen d’Emmanuel Macron, étroitement lié à ce qui précède, fut probablement déterminant. Avec ses positionnements, ses réserves et sa conception d’une France « puissance d’équilibre(s) » et « médiatrice », le président français n’a eu de cesse de s’isoler en Europe et de conforter le scepticisme des membres centraux et orientaux de l’UE à l’égard de son projet européen, lequel se trouve pourtant au coeur de ses ambitions. Il a longtemps espéré et même cru, nous l’avons vu plus haut, que la construction d’une Europe souveraine et forte passerait par l’arrimage de la Russie au continent via une nouvelle architecture de sécurité, plus autonome mais pas en rupture, et encore moins rivale des structures euroatlantiques.

Cela explique sûrement en grande partie les démarches de paix avant et après l’invasion, les réserves et les « petites phrases » d’Emmanuel Macron, y compris après le 24 février – alors même que l’invasion donnait raison à la Pologne et aux pays Baltes – et jusqu’en décembre 2022 au moins. Cette croyance ne tenait compte ni des intentions russes, ni des craintes pourtant légitimes des membres orientaux et centraux de l’UE et de l’OTAN. Emmanuel Macron n’a probablement pas renoncé à une nouvelle architecture de sécurité incluant d’une façon ou d’une autre Moscou, mais il semble avoir progressivement compris que la construction d’une Europe forte et souveraine devait d’abord et avant tout  passer par les membres de l’UE, et notamment par ses membres centraux et orientaux, que la politique française (y compris macronienne) a souvent négligés au profit d’un rapprochement avec Moscou.

C’est à Bratislava, en juin 2023, que le président français l’exprimera le plus crûment, en détournant la fameuse formule de Jacques Chirac adressée à ces pays qui s’opposaient, en 2003, à la coalition Paris- Berlin-Moscou contre la guerre en Irak : « Nous avons parfois perdu des occasions d’écouter. Ce temps est révolu et aujourd’hui, cette voix doit être notre voix à tous.» Symboliquement, Emmanuel Macron a semblé faire le deuil de l’axe Paris-Berlin-Moscou de 2003, « dernier moment gaullien de la diplomatie française ».

Si le président français en est progressivement venu à adopter cette approche plus cohérente, c’est aussi probablement parce qu’il a, dès le début, vu dans cette guerre une opportunité pour consolider l’Europe. Emmanuel Macron affirme dès mars 2022 à Versailles que cette « crise » montre combien la souveraineté européenne devient « aujourd’hui » un « impératif ». Il l’affirme encore à Strasbourg en se félicitant que l’Europe se soit ressaisie ces dernières années après une longue « crise de sens » et en rappelant le danger de ne pas répondre assez « fort et vite » aux crises (financière, la pandémie, la guerre) à cause d’un manque d’indépendance stratégique. À Bratislava, il se félicite que la guerre ait montré « l’unité, la clarification idéologique de l’UE et aussi sa clarté […] à l’égard de l’Ukraine » et insiste sur la création d’une Europe de la défense qui, seule, permettra d’être « crédible dans la durée». À Stockholm, en janvier 2024, Emmanuel Macron l’affirme encore plus crûment : l’agression de la Russie, « par bonheur », a « fait partie du point de déclenchement vers plus de souveraineté en Europe». Pour convaincre, dans un contexte de renforcement de la légitimité politique de l’OTAN depuis 2022, le président français sait tirer parti des incertitudes liées à la stabilité du lien transatlantique, affectée par de possibles changements à la tête des États- Unis qui rendent « indispensable » la création d’une Europe de la défense, ce « pilier européen » de l’OTAN.

Un tournant dans la nouvelle approche ?

Cependant, cette nouvelle approche connaît un tournant en janvier 2024, qui s’imposera en février-mars. Le président français affirme à Stockholm, pour la première fois de façon aussi déterminée, qu’il est « impossible de voir la Russie gagner cette guerre » et qu’il faut soutenir l’Ukraine « quoi qu’il en coûte, et à tout prix ». Pour que les Ukrainiens soient en « situation de négocier une paix durable », affirme Emmanuel Macron, il faut accélérer et intensifier l’effort « en termes de production » et, précise-t-il, en faisant la première allusion probable à des troupes au sol, « peut-être en termes de nature ». Au moment de la signature de l’accord bilatéral franco-ukrainien, le 16 février, à Paris, le président français durcit encore son discours. Il perçoit un tournant dans la radicalité de la Russie, notamment contre l’Europe et la France, un « changement de posture », de « nature », des « seuils franchis », une « nouvelle phase » ouverte depuis quelques mois par une Russie sans limites, dont les actions se sont « multipliées, systématisées et intensifiées » (actions cyber et informationnelles). C’est à ce nouveau niveau de radicalité agressive que Paris essaye de répondre pour tenter, comme lors du changement d’approche (2022-2023), de peser dans le rapport de force : Emmanuel Macron invite ainsi à un « sursaut collectif » et, dans la droite ligne de son discours à Stockholm, évoque la nécessité d’« ouvrir une phase de réflexion stratégique et opérationnelle nouvelle ».

À l’issue de la conférence de soutien à l’Ukraine du 27 février 2024, le président français, considérant la radicalité accrue de la Russie et la nécessité de faire « tout ce qui nécessaire aussi longtemps que nécessaire » pour que l’Ukraine puisse « négocier dans les meilleures conditions la paix et [obtenir] le retour à sa souveraineté pleine et entière et à son intégrité territoriale », se montre plus explicite encore. S’il reconnaît qu’aucun « consensus » n’existe pour l’envoi « officiel », « assumé » et « endossé » de « troupes au sol », il affirme qu’« en dynamique, rien ne doit être exclu », que « tout est possible, si c’est utile pour atteindre notre objectif».

À la mi-mars 2024, Emmanuel Macron confirme sa vision de la radicalité accrue de la politique russe et défend l’indispensable réponse pour peser dans le rapport de force – le président lui-même objective ce lien en expliquant que c’est le changement « profond » des « derniers mois » qui l’a « conduit à dire cela [à savoir évoquer les troupes au sol] ». Il parle ainsi d’une « guerre existentielle pour notre Europe et pour la France » menée par un pays et un homme, Vladimir Poutine, qui ment, ne veut pas la paix et ne s’arrêterait pas à l’Ukraine. Ramener la paix, affirme-t-il, nécessite de ne « pas être faible », d’être « crédible, fort et prêt». Pourquoi le président français a-t-il accentué la pression et cherché à intensifier le soutien à l’Ukraine ?

On l’a dit, il y a un constat clair d’un accroissement de la radicalité et de la détermination du Kremlin avec, depuis plusieurs mois, une multiplication des actions hostiles de la Russie contre l’Europe et la France : des attaques cybernétiques, y compris contre des hôpitaux, des campagnes de désinformation organisées par des réseaux comme « Portal Kombat », des fausses informations comme celle évoquant des mercenaires français en Ukraine, ou encore des actions militaires intimidantes. La radicalité politique intérieure russe aussi, avec la mort d’Alexeï Navalny (février) – même si Emmanuel Macron ne se faisait pas d’illusions sur la possibilité qu’une force démocratique prenne le pouvoir en Russie90. Un tweet menaçant de Dmitri Medvedev contre le président français, qui devait se rendre en Ukraine (février), a par ailleurs été analysé à l’Élysée comme une menace de mort. De même, les déclarations de Donald Trump (en février également) selon lesquelles il pourrait ne pas protéger un membre de l’OTAN agressé, et même qu’il encouragerait l’agresseur, ont probablement aussi joué un rôle.

Mais le plus important n’est probablement pas là. L’hypothèse d’un envoi de troupes au sol aurait déjà fait l’objet d’une réunion lors d’un conseil de défense, le 12 juin 2023 à l’Élysée. On l’a vu, cette possibilité est en outre déjà évoquée en creux dans son discours de Stockholm. La dégradation du front semble, en privé, depuis la fin de l’année 2023, avoir inquiété Emmanuel Macron, ce qu’il exprime très directement en mars 2024 : « La contre-offensive ukrainienne ne s’est pas passée comme attendu […], la situation est difficile sur le terrain pour les Ukrainiens. »

Il aurait d’ailleurs confié en privé, en février 2024, qu’il « devra » envoyer des hommes à Odessa « dans l’année qui vient». La pérennité du projet européen semble, à ses yeux, intimement liée au soutien, au maintien voire à une forme de victoire de l’Ukraine. Le président français estime que la « défaite » (même mot utilisé que lors de son entretien avec Le Figaro après Munich) de la Russie est « indispensable à la sécurité et à la stabilité en Europe» et même à la « crédibilité98 » de l’Europe.

La forme de la déclaration d’Emmanuel Macron sur un envoi « assumé » de « troupes au sol » est probablement maladroite, de même que la gestion de ce « moment » par la suite en France (des déclarations contradictoires sur le « personnel non combattant ») par des officiels français, et par le président français lui-même, contraint d’adopter un langage difficile à maîtriser en Occident. Emmanuel Macron avait déjà fait l’expérience de cette difficulté, en octobre 2022, avec sa réponse malavisée à une question sur la réaction de la France à une éventuelle attaque nucléaire tactique russe en Ukraine. De même, une concertation avec les autres alliés et soutiens de l’Ukraine aurait dû être menée en amont.

Le président français a-t-il voulu briser un tabou ? Lui qui a longtemps tu ses désaccords avec Berlin sur le Nord Stream 2 pour ne pas altérer la relation franco-allemande, a-t-il cherché à résoudre publiquement des blocages internes, comme le laissent supposer ses critiques acerbes contre l’Allemagne, qui, pour le moment, refuse de fournir les missiles Taurus et s’oppose à tout emprunt européen commun – une idée soutenue par Emmanuel Macron – destiné à l’achat de munitions et d’armes pour l’industrie de défense européenne et l’Ukraine ? Comme pour Paris, entre le 21 et le 24 février 2022, le réveil de Berlin fut douloureux. Toutefois, bien que le gouvernement allemand d’Olaf Scholz ait affiché un changement de paradigme, il a longtemps hésité et refusé de prendre des initiatives dans le soutien à l’Ukraine, alors que les États-Unis, la Grande-Bretagne et les pays de l’Est prenaient les devants. Si l’Élysée n’a pas réagi très différemment dans un premier temps, avec des manoeuvres dilatoires et prudentes, il a progressivement estimé que l’avenir du projet européen, la création d’une Europe forte et souveraine passerait par un soutien crédible, massif et durable à l’Ukraine.

Ces maladresses n’enlèvent probablement rien au sérieux de la conviction du président français quant à son soutien à l’Ukraine, tandis que certains l’accusent à tort ou trop vite d’être versatile, voire irrationnel, ou tout simplement cynique pour des raisons politiciennes nationales. Emmanuel Macron a fait de sérieuses erreurs d’appréciation et a été, comme d’autres avant lui, victime du mirage du rapprochement avec la Russie, en sous-estimant, en outre, la fragilité et les faibles perspectives structurelles de la relation franco-russe. Toutefois, il a non seulement publiquement reconnu ses erreurs, mais il a aussi changé – certes, très progressivement – pour mieux atteindre ses objectifs politiques, où le projet européen tient une place centrale et d’où, de surcroît, il n’exclut pas la Russie pour toujours. La nouvelle approche du président français ne rime d’ailleurs pas avec une absence de contacts entre Paris et Moscou, comme l’ont montré les récents échanges entre le ministre des Armées français et son homologue russe après l’attentat du Crocus City Hall. Mais leur manipulation par le Kremlin et les commentaires « baroques et menaçants » qu’en firent les Russes en ont montré les limites103. Le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Stéphane Séjourné, a récemment pris acte de ces limites en des termes très évocateurs de la nouvelle approche d’Emmanuel Macron : la France n’a pas « intérêt » à discuter avec les responsables russes ; il « faut avoir une évolution sur le terrain militaire pour que les relations puissent se renouer ». « Il nous faut parler la même langue que la Russie, celle du rapport de force », affirmait-il un mois plus tôt.

Dorénavant, bien que des décisions importantes – et impensables il y a encore deux ans – aient déjà été prises par l’Élysée et l’UE depuis le 24 février, Paris doit s’efforcer de réduire le fossé entre ses actions réelles et ses discours, dont ceux sur l’« économie de guerre», sans attendre que l’Europe finance l’industrie de défense française. Cela permettrait d’équilibrer les efforts entre les alliés – l’Allemagne aura probablement produit 10 à 15 fois plus d’obus de 155 millimètres que la France en 2024 –, d’être une force d’émulation parmi les soutiens de l’Ukraine en Europe et de rassurer les partenaires européens. De tels efforts ne peuvent que renforcer la crédibilité de la France et donc de ses projets d’Europe de la défense et d’autonomie stratégique européenne, crédibiliser une posture dissuasive plus active que réactive, augmenter les chances de l’Ukraine de tenir Moscou en échec et ainsi contribuer à peser dans le rapport de force, en créant de réels dilemmes à la Russie. Celle-ci ne s’est jamais privée d’en créer à l’Occident ; et le prochain, si l’Europe échoue à soutenir l’Ukraine, sera peut-être le « dernier » et pourrait aboutir à une guerre générale ou au discrédit des structures européennes et euro-atlantiques. Être confronté à un tel dilemme reviendrait à une défaite pour l’Europe ; mais le meilleur moyen de l’éviter est que Moscou la croie prête à le trancher courageusement, et cela passe par un soutien massif et durable à l’Ukraine. Il semble que c’est cette conviction que le président français a fini par acquérir. FIN

Dimitri MINIC

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