juin 14, 2024
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LIBERTE DE LA PRESSE : 94E PLACE AU CLASSEMENT MONDIAL DE LA LIBERTE DE LA PRESSE DE REPORTERS SANS FRONTIERES : Le Sénégal dégringole

« Entre 2014 et 2024, le Sénégal a chuté de plus de 30 places dans le classement mondial de la liberté de la presse ». Une si mauvaise nouvelle pour un pays naguère considéré comme un ilot tranquille où les journalistes exerçaient sans pression, ni peur, ni harcèlement, leur métier. Mais, cette déclaration de Reporters Sans Frontières qui vient de publier son rapport intitulé « Le journalisme sénégalais à la croisée des chemins » traduit cette décadence de la situation de la presse au Sénégal. « En trois ans, le Sénégal a rétrogradé de la 49e à la 94e place au Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF) qui, chaque année, évalue l’état de la liberté de la presse dans 180 pays ». Des déclarations qui font froid dans le dos si l’on sait que le Sénégal risque, à moins d’inverser vite la tendance, de loger dans la catégorie des pays où la liberté de la presse en particulier et la liberté d’expression en général, font défaut. Le rapport de RSF, dont DakarTimes vous présente ici les grandes lignes, doit inciter les pouvoirs et les acteurs de la presse à revoir les amarres avant que la situation ne devienne incontrôlable.

 

LA SÉCURITÉ DES JOURNALISTES MISE À MAL PAR LES TENSIONS POLITIQUES

Avec plus de 20 interpellations ou arrestations de journalistes depuis le mois de mars 2021, avec des dizaines d’agressions de professionnels de l’information par les forces de l’ordre ou des individus lors des manifestations, et avec des vagues de cyberharcèlement, le constat est sans appel : les multiples entraves à la liberté de la presse et au travail des journalistes s’illustrent par leur caractère politique, notamment dans un contexte électoral.

Pour RSF, l’actualité politique est un catalyseur des violences contre les journalistes. A ce titre, RSF souligne que la dégradation des conditions d’exercice du journalisme au Sénégal est concomitante des mouvements d’ampleur qui ont débuté en 2021 avec l’arrestation du principal opposant politique d’alors, Ousmane Sonko, jusqu’à la tenue de l’élection présidentielle reportée à mars 2024.

Le rapport de RSF est revenu sur quelques repères chronologiques, pour rappeler certains évènements ayant saper la liberté de la presse au Sénégal :

Le 3 mars 2021, premières vagues de manifestations à la suite de l’arrestation pour « trouble à l’ordre public » du leader du parti Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) alors qu’il se rend au tribunal pour une convocation relative à une plainte pour « viols et menaces de mort ». Placé en garde à vue, Ousmane Sonko est libéré et placé sous contrôle judiciaire le 8 mars.

 

Le 31 juillet 2022, la coalition Yewwi Askan Wi (« Libérer le peuple ») menée par Ousmane Sonko quadruple son nombre de sièges à l’Assemblée nationale lors des élections législatives et devient la principale force d’opposition. La coalition de Macky Sall, alors président de la République, perd la majorité absolue détenue depuis 2012.

Le 08 mai 2023 : Condamnation d’Ousmane Sonko à six mois de prison avec sursis pour diffamation envers l’ancien ministre du Tourisme, Mame Mbaye Niang, pour une déclaration sur des détournements présumés.

1er juin 2023 : Vagues de manifestations à la suite de la condamnation d’Ousmane Sonko à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse ». Il est assigné à résidence. Au moins 23 personnes sont mortes lors de la répression par les autorités de ces manifestations d’après Amnesty International.

28 juillet 2023 : Rassemblements de protestation à la suite de l’arrestation d’Ousmane Sonko après une altercation avec un gendarme à son domicile. Il est inculpé pour « appels à l’insurrection et complot » contre l’État et placé en détention trois jours plus tard. Le Pastef est dissous deux jours après. Au moins trois personnes ont perdu la vie à la suite de violences policières, lors des manifestations.

04 janvier 2024 : La Cour suprême confirme l’inéligibilité d’Ousmane Sonko à l’élection présidentielle.

3 et 4 février 2024 : Nouvelle vague de manifestations à l’annonce d’un report de l’élection présidentielle prévue le 25 février. Une décision invalidée par le Conseil constitutionnel le 15 février après 10 jours de mobilisation.

14 mars 2024 : Libération de plusieurs membres du Pastef, dont Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, quelques heures après la promulgation de la loi d’amnistie par MackySall.

02 avril 2024 : Bassirou Diomaye Faye, élu le 24 mars, prête serment comme président de la République et nomme quelques jours plus tard Ousmane Sonko Premier ministre.

 

SÉNÉGAL : PLUS DE 60 JOURNALISTES AGRESSÉS, INTERPELLÉS, POURSUIVIS EN JUSTICE OU DÉTENUS DEPUIS MARS 2021

Depuis mars 2021 et jusqu’au report de l’élection présidentielle en mars 2024, RSF a comptabilisé 77 entraves au travail plus de 60 journalistes. Certains journalistes ayant été victimes de plusieurs violations de leurs droits.

A ce propos, le rapport de RSF a fait état des violences contre les journalistes lors d’événements à caractère politique. Il rappelle qu’à partir de mars 2021, les manifestations de soutien au principal opposant politique ou de protestation des décisions des autorités en place, interdites pour la majorité d’entre elles, sont devenues un terreau fertile pour les violences contre les journalistes.

Il y a aussi les journalistes pris à partie par des manifestants ou des partisans politiques évoqués dans le rapport. A ce titre, le RSF rappelle que lors de rassemblements à caractère politique, les journalistes sont parfois la cible de manifestants ou de partisans revendiqués de forces politiques. Ainsi, durant les rassemblements de juin 2023 consécutifs à la condamnation d’Ousmane Sonko, le véhicule de Nicolas Haque et Magali Rochat, correspondants de la chaîne qatarienne d’information internationale Al Jazeera, est visé par des jets de pavés aux abords de l’université Cheikh AntaDiop (UCAD) de Dakar. Au sein de l’UCAD, la principale école de journalisme du Sénégal, le Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti), est également attaquée par des manifestants. En reportage lors de manifestations organisées à l’appel de l’opposition le 29 mars 2023 à Dakar, Yacine Thiam, cadreuse de Témoin Web, a été renversée par le véhicule d’un particulier à la suite d’une charge de la gendarmerie. Un an auparavant, le 8 juin 2022 à Dakar, une équipe de reporters de la chaîne de télévision sénégalaise TFM (Télé Futurs Médias), appartenant au groupe Futurs Médias (GFM), a été empêchée de couvrir les préparatifs d’un rassemblement de l’opposition par certains de ses membres. Tandis qu’elle couvrait une réunion publique organisée par la mouvance présidentielle Benno Bokk Yakaar(BBY) fin mai 2022, et en raison d’une question qui aurait déplu, la journaliste du média en ligne DakarBuzz, NdeyeNgoné Diop, a été bousculée par de jeunes partisans de la coalition au pouvoir.

Sans oublier que plus de 30 journalistes victimes de violences policières.

LES VIOLENCES SUBIES PAR LES JOURNALISTES EN REPORTAGE DEPUIS MARS 2021 AU SÉNÉGAL

Les forces de l’ordre sont les principaux responsables des violences envers les journalistes sur la période 2021-2024 avec 34 attaques recensées par RSF, allant de la confiscation de matériel professionnel à l’agression physique, principalement lors de manifestations.

Alors même qu’ils étaient identifiables comme journalistes, au moins 19 des 34 professionnels de l’information pris à partie et agressés physiquement par les forces de l’ordre depuis mars 2021, couvraient l’actualité politique.

Plusieurs journalistes ont été la cible de tirs de gaz lacrymogène alors qu’ils couvraient des manifestations, selon les informations recueillies par RSF. Le point d’orgue de ce type d’attaques est survenu le 9 février 2024, quelques jours après le report annoncé de l’élection présidentielle. Au moins 15 journalistes ont alors été empêchés de travailler par des tirs ciblés de lacrymogènes. Parmi eux figurent le reporter français indépendant Thomas Dietrich, Fana Cissé du site d’information PressAfrik, Isabelle Bampoky du média en ligne Adtv, ainsi que Amidou Sall et Sadikh Diop, deux caméramans du site d’information Sénégal 7. Thiala Loum et Pape Oumar Gaye, respectivement reporter et cadreur de la chaîne Leral TV ont également été visés par une grenade lacrymogène après qu’un policier a arraché le micro d’un cameraman et coupé le fil de son matériel.

C’est en tentant d’échapper à des tirs de gaz lacrymogène, que le caméraman de la chaîne de télévision Flash Info El Hadj Mané s’est lui blessé. Dès 2023, des cas de journalistes sciemment visés par des tirs de gaz lacrymogène ont été relevés par RSF, à l’instar de Baidy Ndao, cameraman du site d’information Senego ainsi ciblé en mai 2023, à la Cité KeurGorgui, quartier sous surveillance policière où réside Ousmane Sonko. Les équipes du site d’information BuurNewsont vécu la même expérience alors qu’elles couvraient les affrontements liés à un contentieux foncier entre la gendarmerie et les habitants du quartier de Ngor à Dakar à la même période.

Certains ont été frappés par les forces de l’ordre, comme la journaliste de Seneweb, Absa Hane : elle a été interpellée lors de la manifestation du 9 février 2024, puis enfermée dans un véhicule de police où elle a été rouée de coups par deux policiers. La journaliste a dû passer la nuit à l’hôpital. Son confrère Mor Amar, du journal EnQuête, a reçu un coup de poing en tentant de s’interposer. Absa Hane a porté plainte contre les policiers, mais sa plainte a été rendue caduque par la promulgation de la loi d’amnistie du 14 mars 2024. Le même scénario s’est reproduit pour Magatte Gaye, JRI pour l’Agence France Presse (AFP). Lui a été interpellé et frappé dans un fourgon de police, alors qu’il couvrait des manifestations organisées à l’appel de l’opposition le 29 mars 2023 à Dakar. « Mon agression est une injustice qui n’a pas été réparée. Désormais, je n’ai plus le même comportement avec la police sur le terrain, je les évite », témoigne-t-il auprès de RSF.

Lors d’autres types de rassemblement à caractère politique, des journalistes ont été entravés dans l’exercice de leur travail. C’est notamment le cas de Fatou Dione, violentée par les forces de sécurité le 5 novembre 2022 alors qu’elle couvrait pour BuurNews une manifestation non autorisée du Collectif pour la libération des détenus politiques (Colidep).

DES INTERPELLATIONS ET ARRESTATIONS ARBITRAIRES BIEN TROP FRÉQUENTES

Le nombre d’interpellations et d’arrestations s’est envolé entre novembre 2022 et la fin de l’année 2023. RSF en a dénombré au moins 15 sur cette période, alors qu’aucun journaliste n’avait été arrêté depuis celle de MadiambalDiagne, alors directeur de publication du journal Le Quotidien, en 2004. Les journalistes perçus comme critiques du pouvoir ont été particulièrement ciblés et inculpés pour de multiples charges, dont certaines sont instrumentalisées pour entraver leur travail.

À des fins manifestes d’intimidation lors de manifestations, des agents des forces de l’ordre ont procédé à des interpellations courtes – parfois violentes comme celles mentionnées précédemment – et à des confiscations abusives de matériel professionnel. À Dakar, au lendemain de l’annonce du report de l’élection présidentielle, alors qu’elles couvraient les manifestations de protestation organisées par des candidats de l’opposition, la reporter d’Agora TV MameNdack Mbacké et celle de la chaîne de télévision ITV Khadija Diouf ont été interpellées et retenues quelques minutes dans un véhicule de la gendarmerie. Leur matériel a été confisqué, alors qu’elles venaient d’interviewer des opposants. Le photo-reporter du journal Sud Quotidien Sidya Badji a aussi été interpellé alors qu’il couvrait une sortie du leader du Pastef, le 16 février 2023. Son matériel a été confisqué, sous prétexte qu’il aurait pris « des images compromettantes ». Le photographe a été contraint de supprimer son travail pour pouvoir récupérer son matériel. Un mois plus tard, le 15 mars 2023, veille d’une audience d’Ousmane Sonko, le journaliste de Senenews Malang Touré est interpellé en plein direct et embarqué de force par les gendarmes avant d’être libéré quelques heures plus tard. Des atteintes ont également eu lieu en dehors de la capitale. À Ziguinchor, fief d’Ousmane Sonkositué au sud du pays, Ngoné Saliou, journaliste indépendante, couvrait une manifestation, le 15 mai 2023, en direct sur sa chaîne YouTube, lorsqu’elle a été interpellée par les forces de l’ordre et enfermée quelques minutes dans leur fourgon. Elles lui reprochaient de permettre la géolocalisation des policiers par son reportage.

LES DÉLITS DE « FAUSSES NOUVELLES » ET D’« OFFENSE AU CHEF DE L’ÉTAT » INSTRUMENTALISÉS CONTRE LES JOURNALISTES

Depuis novembre 2022, au moins sept journalistes ont été inculpés pour « diffusion de fausses nouvelles », « offense au chef de l’État », ou encore « appel à l’insurrection ». Trois d’entre eux ont été placés en détention provisoire. Ces charges, qui laissent une large part de discrétion et d’interprétation, sont souvent instrumentalisées contre des journalistes perçus comme critiques du pouvoir en place. L’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (Appel), a dénoncé « cette propension de l’État du Sénégal à placer aussi facilement des journalistes en détention », notamment « pour des faits qui auraient pu être pris en charge par le Conseil pour le respect de l’éthique et de la déontologie (Cored) ». RSF appelle aussi à la fin des peines privatives de liberté pour les journalistes et à la prise en charge des enjeux éthiques par les autorités de régulation compétentes. Le cas le plus emblématique : Pape Alé Niang. Le journaliste et directeur du site d’information Dakar Matin, commentateur de l’actualité politique, a été arrêté une première fois le 6 novembre 2022. Soit trois jours après avoir relayé un rapport interne de la gendarmerie, censé exonérer Ousmane Sonko. Il est alors inculpé et placé sous mandat de dépôt pour divulgation d’informations « de nature à nuire à la défense nationale », « recel de documents administratifs et militaires » et « diffusion de fausses nouvelles de nature à jeter le discrédit sur les institutions publiques », alors même qu’il a soulevé des questionnements d’intérêt général.

RSF lui avait rendu visite en prison en novembre 2022 peu de temps avant qu’il ne soit relâché et placé sous contrôle judiciaire le 14 décembre. Il est de nouveau arrêté cinq jours plus tard, puis libéré provisoirement le 10 janvier 2023 après une mobilisation des organisations de défense de la liberté de la presse. À la suite d’une vidéo diffusée en direct sur ses réseaux sociaux au sujet de l’arrestation d’Ousmane Sonko le 29 juillet 2023, il est placé en garde à vue puis poursuivi pour « appel à l’insurrection » et finalement placé en liberté provisoire le 9 août. Des médias dans le viseur des autorités : Walfadjri et Senego. Deux journalistes du groupe Walfadjriont été poursuivis, entre autres, pour « diffusion de fausses nouvelles ». C’est le cas de Pape Ndiaye, détenu du 7 mars au 21 juin 2023, après une publication où il affirmait, certes à tort, que certains substituts du procureur étaient opposés au renvoi en procès d’Ousmane Sonko. Le directeur de Walf TV et Walf FM, Moustapha Diop, a également été auditionné par la police fin avril, dans le cadre de l’affaire Pape Ndiaye. Le chroniqueur Pape Sané, arrêté le 13 novembre 2023, a lui été inculpé et gardé à vue après avoir partagé un post Facebook, qui datait initialement de 2021, s’interrogeant sur le remplacement d’un haut commandant de la gendarmerie. Deux membres de Senego ont aussi été placés en garde à vue avant d’être relâchés et que leur affaire soit classée sans suite : en août 2023, le journaliste Abdou Khadr Sakho, pour avoir repris dans un article des propos mensongers – sans le savoir au moment de la publication – d’un responsable d’association évoquant des « négociations » entre Ousmane Sonko et les autorités étatiques. Son rédacteur en chef adjoint, Khalil Kamara, a lui été mis en cause à la suite de la publication, le 2 septembre, d’un article d’opinion écrit par un contributeur critiquant les décisions de justice relatives à Ousmane Sonko. Il a présenté ses excuses en invoquant un manque de vigilance. L’investigation mal-aimée.

Pour avoir rapporté des éléments liés à la procédure judiciaire d’Ousmane Sonko lors d’une émission en direct, le directeur de publication du site d’investigation Kewoulo Babacar Touré a été placé en garde à vue après une audition menée par la Division des investigations criminelles (DIC) le 26 avril 2023. Libéré le 4 mai, et placé sous contrôle judiciaire, il a été poursuivi pour « diffusion de fausses nouvelles », « dénonciation calomnieuse » et « diffamation ». Un journaliste émérite accusé de ne pas en être un. Serigne Saliou Gueye, directeur de publication du quotidien Yoor-Yoor Bi, a été placé en garde à vue le 23 mai 2023, puis sous mandat de dépôt trois jours plus tard. Il a ensuite été inculpé pour « diffusion de fausses nouvelles de nature à jeter le discrédit sur les institutions publiques ». Son journal avait publié une contribution, à propos de l’affaire Sonko, qui demandait aux magistrats de se « ressaisir ». Autre charge pesant sur lui : « usurpation de la fonction de journaliste » du fait de ne pas détenir de carte professionnelle. « Cette charge m’a fait rire, je suis journaliste depuis 1990. Le métier, c’est la pratique sur le terrain, et non la détention d’une carte », ironise SerigneSaliou Gueye. Le 21 juin, il a été placé en liberté provisoire sous contrôle judiciaire.

CYBERHARCÈLEMENT : L’IMPUNITÉ RÈGNE

Alors que plusieurs journalistes sont victimes de cyberharcèlement au Sénégal, l’impunité de ces intimidations manifestes à l’égard des professionnels de l’information reste totale. Selon les informations de RSF, sur quatre plaintes déposées, aucune n’a déclenché d’enquête, et donc encore moins de condamnations de leurs auteurs, même lorsque ceux-ci sont identifiés. La plupart des journalistes visés depuis 2021 travaillent sur l’actualité politique du pays. Parmi les affaires emblématiques, figure celle du directeur de publication d’alors du journal Les Échos, Mbaye Thiandoum. Ce dernier a été la cible de harcèlement sur les réseaux sociaux et d’appels menaçants. Et ce après avoir été le premier à révéler en février 2021 le dépôt d’une plainte pour viol contre Ousmane Sonko. À la même période, la journaliste Maty Fall, plus connue sous le nom de « Maty 3 Pommes », alors basée en France, a elle déclaré avoir porté plainte pour « menaces de mort » et « cyberharcèlement » contre des sympathisants d’Ousmane Sonko, à la suite d’une interview réalisée avec l’avocat de la plaignante dans cette affaire. Les menaces ne sont pas toujours anonymes : mécontent des reportages de Walf TV jugés critiques à l’égard du pouvoir, Talla Sylla, coordonnateur de la Convergence des jeunesses républicaines (Cojer), mouvement des jeunes du parti au Manifestation de soutien à Dakar le 1er mars 2024 à Maimouna Ndour Faye, journaliste politique qui a été poignardée par un individu non-identifié après une interview d’un député le 29 février 2024. Une enquête a été ouverte pouvoir de l’époque basé à Touba, a appelé, en juin 2022, à « brûler et à organiser un attentat » contre le média dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux. Il a finalement présenté ses excuses. Le Syndicat des professionnels de l’information et de la communication (Synpic) a déclaré avoir déposé plainte contre le jeune leader politique. Autre affaire concernant Walf TV : le journaliste Pape Ndiaye a été victime de menaces de mort en mars 2022, à travers des messages audios et vidéos reçus par WhatsApp et des coups de téléphone de personnes se présentant comme des militants du parti au pouvoir. Le journaliste, connu pour ses chroniques judiciaires, a déposé plainte pour « menaces de mort ». C’est après avoir critiqué le discours d’ouverture prononcé par le président de la République Macky Sall lors de l’ouverture des Assises de l’Union internationale de la presse francophone en janvier 2024, que le journaliste de Radio Futurs Médias (RFM) Babacar Fall a lui été la cible d’insultes et de menaces de mort. Quelques jours plus tard, c’est au tour du journaliste Ayoba Faye, alors rédacteur en chef du site d’information PressAfrik, d’être visé par une campagne de dénigrement en ligne et par des menaces, à la suite de la révélation sur son compte X – suivi par plus de 83 000 personnes – de l’invalidation par le Conseil constitutionnel de la candidature de Karim Wade, fils de l’ancien président Abdoulaye Wade et candidat du Parti démocratique sénégalais (PDS). La Coordination des associations de la presse (Cap) a réagi en interpellant les acteurs politiques pour qu’ils « éduquent leurs militants au respect de la liberté de la presse.

HARCÈLEMENT DE JOURNALISTES ORCHESTRÉ EN TOUTE IMPUNITÉ : L’EXEMPLE DE « 72H PASTEF »

Autre illustration inquiétante de l’impunité de ce type d’attaques contre les journalistes : des internautes, partisans du Pastef, ont mis en place une stratégie coordonnée de harcèlement sur les réseaux sociaux de personnes qu’ils identifient comme critiques des agissements de l’ancien parti d’opposition. Ce mode opératoire est baptisé « 72h Pastef » : « Pendant 72 heures, ces partisans ont surveillé tous mes postset m’attaquaient sur mes comptes personnels dès que je publiais quelque chose », témoigne le reporter du journal EnQuête Mor Amar. Ce harcèlement a commencé lorsqu’il a critiqué, au moment d’une rencontre officielle entre le président sénégalais et le président du Conseil européen fin avril 2024, dans une publication Facebook, que la plupart des activités de Bassirou Diomaye Faye ne seraient couvertes que par la Radio télévision sénégalaise publique (RTS) et « des médias triés sur le volet ». L’animateur du site d’information Seneweb Ahmed Ndoye a également fait les frais du « 72h Pastef » sur les réseaux sociaux après avoir critiqué la nomination de Pape Alé Niang, journaliste de Dakar Matin à la direction générale de la RTS. Son rédacteur en chef, AdamaNdiaye, témoigne d’« une véritable campagne de cyberharcèlement, avec des attaques violentes sur sa vie privée ».

Il déplore le fait que beaucoup de journalistes sont ainsi ciblés à la suite de positions ayant déplu à certains militants de partis politiques. Conséquence : « C’est l’autocensure. Pire, certains confrères ont carrément décidé de suspendre leur présence sur les réseaux », assure-t-il. La journaliste Ndèye Fatou Ndiayede SENTV, perçue comme très critique des actions des nouvelles autorités, est elle aussi souvent prise à partie sur les réseaux sociaux, alors même qu’elle estime « n’avoir jamais été complaisante avec les pouvoirs successifs » depuis ses débuts dans le journalisme en 2009. Or, elle fait l’objet de « caricatures sur les réseaux sociaux ». Et ses interventions à la télévision sont ponctuées « d’insultes et d’invectives dans le livestreaming sur les plateformes numériques ». Et d’ajouter, inquiète : « C’est un acharnement dissuasif pour la liberté d’expression ».

 

Après ce constat alarmant sur la situation dégradante de la liberté de la presse au Sénégal, RSF a fait un focus sur le sujet dans le pays de l’Afrique subsaharienne pour dire que le Sénégal au cœur d’une région où la liberté de la presse est menacée de toutes parts. Dans son rapport publié en avril 2023, Dans la peau d’un journaliste au Sahel, RSF alertait déjà sur les défis du journalisme dans la région : une situation sécuritaire dégradée et des entraves imposées par des États qui limitent souvent de façon arbitraire la liberté de circulation et le droit d’informer des journalistes, notamment dans les pays où sont déployés des groupes armés. C’est le cas dans un pays frontalier du Sénégal, le Mali, et dans les territoires proches que sont le Burkina Faso et le Niger. Alors que RSF dénombrait cinq journalistes tués dans la région en dix ans, un autre professionnel s’ajoute depuis, à cette tragique liste : Abdoul Aziz Djibrilla, de la radio communautaire Naata, tué lors d’une attaque le 7 novembre 2023 par un groupe armé à Gao, au nord du Mali. Deux de ses confrères, Saleck Ag Jiddou et Moustapha Koné, respectivement directeur et animateur de Radio Coton Ansongo, sont depuis portés disparus. S’ajoute à cela la systématisation d’un rétrécissement du pluralisme médiatique avec des coupures régulières d’accès aux réseaux sociaux, à Internet, la suspension de médias étrangers et une pression exercée sur les journalistes locaux critiques des autorités en place. Dans un autre pays frontalier du Sénégal, la Guinée, les atteintes à la liberté de la presse se sont multipliées ces derniers mois. Le secrétaire général du principal syndicat de presse, Sékou Jamal Pendessa, a passé plus d’un mois en détention début 2024 pour avoir voulu organiser une manifestation pour la liberté de la presse. Le 22 mai 2024, le ministre de la Communication a pris un arrêté retirant les autorisations d’exploitation des radios FIM FM, Radio Espace FM, SweetFM, Djoma FM et de la chaîne Djoma TV. Des sanctions abusives avec des répercussions économiques désastreuses pour les médias et privant des milliers de citoyens de leur droit à l’information. Portée par une volonté de renouveau et de transparence, la liberté de la presse au Sénégal doit redevenir un modèle dans la région.

 

LE PLURALISME DE L’INFORMATION MENACÉ PAR DES INGÉRENCES POLITIQUES

En période électorale, la polarisation politique a un impact direct sur l’écosystème médiatique. Les autorités ont fait preuve d’ingérence manifeste menaçant le droit à l’information plurielle en suspendant de manière abusive l’accès à Internet et aux réseaux sociaux, ainsi que celui de certains médias jugés critiques du pouvoir. Des forces politiques diverses ont quant à elles utilisé l’outil médiatique à des fins d’influence. Ces faits illustrent l’urgence de garanties d’indépendance éditoriale pour les rédactions, d’une meilleure politique de soutenabilité économique des médias et de davantage de transparence quant à la propriété des titres d’information.

RSF a aussi noté des coupures arbitraires d’internet et des réseaux sociaux. Car, l’organe de défense des journalistes, à plusieurs reprises, Internet et les principaux réseaux sociaux – notamment X, YouTube, Facebook et TikTok – ont été coupés de manière arbitraire et disproportionnée par le ministre de la Communication, Moussa Bocar Thiam, sur la période de juin 2023 à février 2024. Ainsi, au début du deuxième semestre 2023, entre le 1er et le 8 juin, les autorités ont suspendu l’accès aux réseaux sociaux et à Internet via les données mobiles. Puis dans les jours suivant l’arrestation d’Ousmane Sonko, du 31 juillet au 7 août 2023, l’accès à Internet a de nouveau été coupé de 8 h à 2 h du matin. À chaque fois, le ministre de la Communication a justifié cette décision prise unilatéralement en faisant référence à la « diffusion de plusieurs messages haineux et subversifs relayés sur les réseaux sociaux ».

Même credo après l’annonce du report des élections le 4 février 2024 : le ministre de la Communication a ordonné la suspension de l’accès à Internet pour la troisième fois en l’espace de neuf mois, avant d’en rétablir l’usage trois jours après. Mais, à peine une semaine plus tard, le 13 février, nouvelle coupure pendant 24 heures. Ces mesures arbitraires, liées aux tensions sociopolitiques ayant frappé le pays, sont des violations flagrantes du droit d’informer et du droit à l’information. Elles ouvrent un dangereux précédent car elles ne respectent manifestement pas les conditions de légalité, que sont la nécessité et la proportionnalité, devant strictement accompagner les raisons sécuritaires invoquées.

En outre, RSF a évoqué les suspensions de walf tv : cas emblématique d’une atteinte au pluralisme. Et c’est pour dire qu’en raison d’une couverture critique des agissements des autorités en place, Walf TV, média historique du paysage audiovisuel sénégalais, a régulièrement été la cible de suspensions depuis 2021 – des mesures dont RSF a pu constater le caractère abusif, portant atteinte au pluralisme de l’information sur l’actualité en cours à cette période et au-delà. Walf TV, chaîne membre du groupe Walfadjri créé en 1984 par Sidy Lamine Niasse, s’est vu infliger plusieurs mesures de suspension par le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA). Toutes ont visé sa couverture de l’actualité politique. En mars 2021, l’organe de régulation a interrompu les programmes de Walf TV – et d’une autre chaîne, SEN TV –, pendant trois jours, leur reprochant de diffuser « en boucle » les images des troubles provoqués par l’arrestation d’Ousmane Sonko. Deux ans plus tard, le CNRA a de nouveau suspendu Walf TV du 10 au 17 février 2023, pour, selon les termes de l’autorité de régulation, « couverture irresponsable » des manifestations à Mbacké au centre du pays, où Ousmane Sonko était présent. La coupure du signal d’un média audiovisuel était jusque-là considérée comme une décision exceptionnelle, relevant de la prérogative du CNRA au titre de la loi. Cependant, à deux reprises, le ministre de la Communication, Moussa Bocar Thiam, a ordonné cette mesure contre Walf TV.

Un abus de pouvoir manifeste opéré en juin 2023 et en février 2024 contre une chaîne critique des autorités alors en place. La première fois, le signal de la chaîne télévisée a été coupé, pour un mois, à la suite de reportages sur les manifestations politiques déclenchées par la condamnation d’Ousmane Sonko. Puis en février 2024, le ministre a justifié sa décision de retrait « définitif » de la licence de la chaîne en raison de « propos subversifs, haineux et dangereux, portant atteinte à la sécurité de l’État », après une édition spéciale sur les manifestations contre le report de l’élection présidentielle. La licence de la chaîne a finalement été rétablie le 11 février, après plusieurs actions de mobilisation – dont une pétition signée par plus de 200 journalistes – et un dialogue entre les responsables du groupe de presse et les autorités.

RSF a aussi abordé la désinformation et campagnes d’influence. A l’en croire, les autorités ont notamment construit une campagne de désinformation pour se dédouaner de violences policières commises lors de manifestations. Lors d’une conférence de presse organisée le 4 juin 2023, la police a dénoncé, images à l’appui, la présence d’hommes en civil venus « tirer sur la population » lors des manifestations. Des médias internationaux, dont l’équipe de fact checking de l’émission « Les Observateurs » de France 24, ont révélé que les fameux hommes armés étaient des nervis opérant aux côtés des forces de l’ordre.

Pour Valdez Onanina, rédacteur en chef du bureau francophone d’Africa Check, basé à Dakar, il y a désormais « un prérequis essentiel à avoir face au discours officiel. Les violences de juin 2023 en sont une illustration parmi tant d’autres. En niant ou voilant certaines violations des forces de l’ordre, pourtant documentées par plusieurs travaux journalistiques sérieux et des internautes, les précédentes autorités se sont adossées sur la désinformation et le mensonge pour tromper le public et contrôler le narratif autour d’une crise majeure.» Les partisans d’autres forces politiques ont aussi œuvré pour influencer la campagne électorale via les médias. Lors des élections législatives de juillet 2022, au moins cinq unes de journaux réputés du pays, dont celles du Soleil et du Quotidien, ont été détournées à des fins de propagande en faveur de la principale coalition d’opposition.

Des couvertures truquées de ces deux mêmes journaux sont aussi apparues sur les réseaux sociaux en mars 2024, quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle en présentant des estimations de résultats en faveur de Khalifa Sall, ancien maire de Dakar, candidat à la présidentielle. À l’instar d’autres périodes politiques cruciales de l’histoire du pays, les personnalités politiques et leurs partisans ont mobilisé l’outil médiatique à des fins d’influence politique. Si le parti d’opposition de l’époque, le Pastef, a créé son propre organe de communication, Jotna TV, d’autres outils d’influence politique, émergeant en période électorale, sont plus obscurs quant à leur fonctionnement. Entre 2022 et 2024, plusieurs médias ont ainsi vu le jour – certains n’existant que sous forme d’une distribuée largement en ligne en format PDF, sans existence administrative ni juridique. Certains, à peine lancés, ont disparu quelques mois plus tard, après avoir simplement couvert les activités d’une personnalité, d’un bord politique ou d’en avoir discrédité d’autres. Ainsi, au lendemain de l’élection présidentielle et alors que les prévisions donnent Bassirou Diomaye Faye vainqueur, au moins deux quotidiens privés, Le Point et Verdict News – nouvellement créés – se sont fait remarquer en produisant des unes diffusant de fausses informations : l’un annonçait la tenue d’un second tour – alors qu’il n’y en aura qu’un. L’autre, la victoire d’Amadou Ba, le candidat du pouvoir qui a perdu l’élection.

LES RECOMMANDATIONS DE RSF POUR UN ÉCOSYSTÈME MÉDIATIQUE TRANSPARENT, DIVERSIFIÉ, ET DES JOURNALISTES PROTÉGÉS

La recrudescence des atteintes à la liberté de la presse qu’a connu le pays témoigne de la nécessité d’assurer la protection des journalistes. Cela en faisant de leur sécurité une priorité et en menant une politique ambitieuse pour que la liberté de la presse soit respectée. Pour ce faire, RSF émet plusieurs recommandations à destination des autorités compétentes, telle que l’ouverture d’enquêtes en cas de violences policières commises contre les journalistes ou encore comme l’abrogation des peines privatives de liberté pour les infractions de presse. Des mesures doivent également être prises pour favoriser le pluralisme et promouvoir un journalisme fiable et indépendant au Sénégal.

ENTRE 2014 ET 2024, LE SÉNÉGAL A CHUTÉ DE PLUS DE 30 PLACES DANS LE CLASSEMENT MONDIAL DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

 

Parmi ces recommandations, le RSF estime qu’il faut : Supprimer du Code de la presse les peines privatives de liberté pour les infractions de presse et ainsi protéger la liberté des journalistes d’une l’instrumentalisation du droit Les acteurs des médias restent inquiets du maintien, dans le Code de la presse voté en 2017, de lourdes peines privatives de liberté pour les infractions de presse. Il est ainsi recommandé aux autorités de supprimer ces peines, comme le président de la République Bassirou Diomaye Faye s’y est engagé dans son livre-programme ;

Mettre en place un canal de communication spécifique entre les forces de défense et de sécurité et les journalistes, la nomination systématique d’un officier de liaison dédié à cette fonction ;

Créer un dispositif d’alerte précoce permettant de signaler rapidement des actes de violence visant des journalistes pendant des manifestations ;

Assurer que des sanctions disciplinaires sont prévues et prises contre tout élément des forces de défense et de sécurité auteur d’actes de violence – y compris les confiscations de matériel – contre des journalistes dans l’exercice de leur fonction (sans préjudice de sanctions pénales qui pourraient être prononcées à la suite d’une plainte judiciaire). Tout acte de violence devant être l’objet de poursuites ;

Inscrire un objectif de formation des forces de défense et de sécurité au maintien de l’ordre et de sensibilisation au rôle que jouent les journalistes dans la couverture des manifestations.

Des mesures pour favoriser le signalement du harcèlement ou de la violence ;

Un soutien psychologique, un recours, des réparations et une indemnisation adéquats aux victimes ;

La pénalisation de l’incitation à la haine contre les femmes journalistes sur les réseaux sociaux ;

Le soutien, y compris par des fonds publics, à la documentation des attaques visant des femmes journalistes afin de mieux en mesurer l’ampleur

Pour RSF, il faut aussi favoriser le pluralisme ;

Renforcer les moyens techniques et humains des services judiciaires dédiés à la poursuite des auteurs des contenus numériques pénalement répréhensibles (contenus haineux ou violents) ;

Imposer aux plateformes numériques actives au Sénégal une obligation de mettre en œuvre les moyens nécessaires à la lutte contre les contenus illicites et de désinformation, notamment le recrutement de modérateurs locaux et la suspension de comptes d’utilisateurs récidivistes ; entre autres.

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